Revue Sources

«Il n’est pas question que j’entre dans une église, moi, je suis laïc.» Propos entendu lors d’une préparation au baptême. Un des membres de la famille avait ainsi déclaré sa «laïcité». Il est avéré que, dans les contrées francophones, le mot laïc se trouve affublé d’un nouveau sens. Il signifie à tout le moins une neutralité vis-à-vis du religieux institutionnel, quand il n’est pas une profession d’agnosticisme, voire d’athéisme.

Parler d’apostolat des laïcs demandera peut-être que l’on change d’expression. Faut-il abandonner le mot laïc? Ce ne serait pas catastrophique. Le mot laikos n’existe pas dans le Nouveau Testament; il n’est apparu que plus tard sous la plume de Clément d’Alexandrie. En revanche, le mot laos est bel et bien présent dans l’Ecriture. Il signifie le peuple, qui est convoqué par Dieu et qui s’engage dans la confiance devant son Dieu. Dans ce sens, que l’on pourrait dire originel, laïc signifie membre du Peuple de Dieu.

Il est significatif que le Concile Vatican II, après avoir parlé dans le chapitre premier de Lumen Gentium du mystère de l’Eglise, et donc de son lien vital, nécessaire et passionnant avec la Trinité sainte, ait consacré le chapitre suivant au Peuple de Dieu. Par le baptême (et la confirmation), la personne devient membre du Corps visible de l’Eglise et participe de la mission du Christ prêtre, prophète et roi. Cette mission est décrite dans les numéros 10 à 13 de Lumen Gentium. Sans entrer dans tous les aspects, on peut souligner que cette mission est faite d’offrande de soi (Romains 12, 1), de témoignage par la vie et par la parole, de service de la paix et de l’unité, en portant attention à la dignité de chaque personne. Cet engagement, confié à la liberté et la générosité de tout baptisé, est au fondement de la co-responsabilité de tous en Eglise.

Affirmations à nuancer

Plus loin, un chapitre, le quatrième, est consacré aux laïcs, en particulier pour les situer par rapport au ministère des évêques et des prêtres. On y lit: «le caractère séculier est le caractère propre et particulier des laïcs». Et, un peu plus loin: «La vocation propre des laïcs consiste à chercher le règne de Dieu précisément à travers la gérance des choses temporelles qu’ils ordonnent selon Dieu» (Lumen Gentium 31).

Certes, mais ces affirmations ont besoin de quelques nuances. Il fut trop simple de dire: aux laïcs, les affaires du monde; aux évêques et aux prêtres, les affaires de l’Eglise. Car, comme le Concile l’a souligné plus haut, les laïcs portent aussi responsabilité dans la mission de l’Eglise; et, d’autre part, évêques et prêtres ne sont pas absents des affaires du monde, dont ils ont mission de se préoccuper, comme le fait si bien le pape François à propos de l’écologie et des migrants.

Les laïcs ne sont pas les abeilles de l’évêque ou du curé.

C’est dans ce sens baptismal qu’il est parlé de l’apostolat des laïcs comme d’une «participation à la mission salutaire elle-même de l’Eglise (…) Les laïcs sont appelés tout spécialement à assurer la présence de l’Eglise dans les lieux et les circonstances où elle ne peut devenir autrement que par eux le sel de la terre» (Lumen Gentium 33), par exemple pour le respect de la création, pour une distribution équitable des biens, pour la lutte contre l’injustice, pour le respect de la dignité de chaque homme.

Déploiement des ministères laïcs

Le Concile fait même une ouverture vers l’engagement de laïcs pour la catéchèse, l’annonce de la Parole, l’accompagnement en vue des sacrements. A ce moment-là, c’était très nouveau. Aujourd’hui, cette porte ouverte permet le déploiement de nombreux «ministères laïcs»: assistants pastoraux, catéchètes, aumôniers d’hôpitaux ou de prisons, etc, lesquels contribuent à un redéploiement des ministères au sein de l’Eglise à partir des dons du baptême et de la confirmation.

Une mission qui vient de Dieu

Pourquoi employer l’expression «apostolat des laïcs»? Le Concile Vatican II a consacré tout un décret, Apostolicam actuositatem, à cette réalité. Au numéro 3, il écrit: «Les laïcs tiennent de leur union même avec le Christ Chef le devoir et le droit d’être apôtres. Insérés qu’ils sont par le baptême dans le Corps mystique du Christ, fortifiés grâce à la confirmation par la puissance du Saint-Esprit, c’est le Seigneur lui-même qui les députe à l’apostolat». Cette affirmation est de grande importance, car elle fait remonter l’engagement apostolique des laïcs au Christ lui-même.

Parfois, en effet, l’apostolat est présenté comme appartenant en propre à l’évêque, successeur des Apôtres. L’évêque le vit avec des collaborateurs, prêtres, diacres… et laïcs; ces derniers sont alors souvent désignés comme des aides nécessaires, du fait que l’évêque ne peut pas tout faire, même avec son presbyterium. Dans cette manière de voir, tout découle de l’évêque. Le texte du Concile ouvre sur une présentation différente des rôles respectifs de l’évêque et du laïc. Pour ce dernier, la mission d’être apôtre vient du Christ lui-même, et non pas par délégation de l’évêque. Mais cette mission doit se vivre en communion avec l’ensemble de l’Eglise, et en particulier avec l’évêque qui a la tâche de garantir la cohérence apostolique de ce qui se vit dans l’Eglise. Cette perspective est cohérente avec la grande ligne du Concile, qui commence par affirmer la mission de l’ensemble du Peuple de Dieu et qui poursuit en montrant que l’évêque (et le prêtre) sont au service du Peuple de Dieu et doivent veiller à la fidélité à la mission que le Christ a confiée aux Apôtres pour toute l’Eglise.

Donc, si l’on me passe l’expression, les laïcs ne sont pas «les abeilles de l’évêque (ou du curé)». Leur engagement a une consistance propre, venant du Christ dans l’Esprit, mais en communion avec l’Eglise, en particulier par le lien avec l’évêque (ou respectivement le prêtre). Revenons aux questions de vocabulaire. Le mot apostolat, en soi tout à fait exact, a trop souvent fait penser à cette manière de voir la tâche des laïcs de haut en bas, à savoir comme une députation de l’évêque à certaines tâches. Et le mot laïc, comme on l’a vu, a subi de fâcheuses dérives, en particulier en France. Dès lors, j’estime qu’il serait utile de changer d’expression. Je propose de parler de «mission des membres du Peuple de Dieu», même si c’est moins habituel et moins élégant. Si quelqu’un trouve une meilleure expression, qu’il en soit loué.

Qu’en est-il en réalité?

Ceci posé, il reste à promouvoir sans cesse la réalisation existentielle par chaque baptisé de la participation à la mission du Christ prêtre, prophète et roi. Elle peut se vivre de façon personnelle. Mais il est bon – pour ne pas dire nécessaire – qu’elle se vive aussi de façon communautaire à l’intérieur de groupes et de mouvements. Car, comme il est dit avec justesse quand il est parlé de pastorale d’engendrement, la croissance dans la foi se fait en bonne partie au sein de petites cellules d’Eglise, à la fois variées et reliées à l’Evangile, à la confession de foi, au pape et aux évêques.

Suisse Romande: richesse et diversité

Si l’on regarde le panorama de ces groupes et mouvements en Suisse romande, on peut constater qu’il est riche et divers.

Très importants furent les mouvements d’action catholique, en milieux ouvrier, rural, indépendant, estudiantin. Hélas, la relève est faible et beaucoup de groupes sont devenus vieillissants. Pourtant, la réflexion et l’action au sein des milieux de vie à partir de l’Evangile sont nécessaires, si l’on ne veut pas que la foi soit confinée à la sphère privée et spirituelle. Il reste à espérer que des chrétiens soient inspirés à trouver de nouveaux chemins qui permettent cette présence dans les différents milieux. Des promesses apparaissent. Des groupes de révision de vie sont en train de renaître; ils vont recréer, souhaitons-le, de nouveaux chemins pour réfléchir la vie sociale et professionnelle, en la pénétrant de valeurs évangéliques. Il faut accorder une mention particulière au MADEP (mouvement d’apostolat des enfants et préadolescents), qui garde une belle vitalité. Car il est précieux d’initier les tout jeunes à réfléchir leur vie scolaire, leur vie dans la rue, leur vie à la maison dans la lumière de l’Evangile.

L’intérêt pour la connaissance existentielle de la Parole de Dieu grandit. De nombreux groupes bibliques voient le jour. Et l’initiative de l’Evangile à la maison a permis la naissance de petites communautés de voisinage autour de la Parole.

De nombreux groupes sont désignés comme mouvements de spiritualité. Les équipes Notre-Dame pour les couples. Foi et lumière, à l’inspiration de Jean Vanier, pour les personnes avec un handicap mental et leurs amis. Espérance et vie pour les veuves. La Fraternité chrétienne des malades et handicapés. La Vie montante, mouvement chrétien des retraités. La prière et l’intériorité y sont cultivées, mais aussi l’amitié, la convivialité et la solidarité.

Dans la suite des anciens «Tiers-Ordres», groupes de laïcs vivant en lien avec une spiritualité particulière et très souvent avec une congrégation religieuse, on trouve le Mouvement franciscain laïc, les Fraternités dominicaines et des groupes carmélitains. Par ailleurs, de nombreux groupes sont nés au sein du Renouveau charismatique

Dans la ligne de la diaconie et de la solidarité, on trouve les Conférences saint Vincent de Paul, l’ACAT (pour l’abolition de la torture), beaucoup de groupes de visiteurs de malades, et, plus institutionnels mais si précieux, Caritas ou l’Action de Carême.

Une liste non exhaustive

Ma liste n’a aucune prétention à être exhaustive. Elle devrait encore comprendre tous les groupes de laïcs qui oeuvrent au sein des paroisses ou des unités pastorales et qui sont de beaux témoins de la responsabilité de tous les baptisés. Que me pardonnent donc ceux qui se sentiraient par trop oubliés. Ma liste se veut plutôt illustrative, de deux aspects.

D’abord, ces mouvements reflètent toute la palette de la participation au Christ prêtre, prophète et roi-serviteur. Vivre dans l’Esprit, c’est un engagement sacerdotal. Cultiver la Parole dans la vie, c’est un rôle prophétique. Servir la justice, exercer la solidarité, cela fait partie de la fonction royale, qui est précisément le service de tous les hommes dans la justice et la paix, en respectant l’infinie dignité de chaque personne.

Puis, il faut avouer que ces mouvements vivent et meurent. N’est-ce pas une marque du fait d’être vivants? Avec reconnaissance, on peut regarder ceux qui ont accompli leur tâche et qui laissent la place à de nouvelles pousses. Avec joie, on peut constater que de nouvelles créations se mettent en place. Autrement dit, le tissu de l’engagement des baptisés, aux couleurs variées et complémentaires, est encore fécond. Et il porte du fruit, pour que la foi soit vécue dans toute la vigueur que donne le baptême.

Que vive donc la mission co-responsable de tous les membres du Peuple de Dieu, dans un esprit de communion ecclésiale et au service d’un monde de lumière et d’amour.


Marc Donzé, prêtre et théologien du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg. Professeur de théologie pastorale, il assuma aussi la charge de Vicaire épiscopal dans son diocèse.

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