Revue Sources

Aspirant depuis longtemps à un engagement sur le terrain au service de la justice sociale, E-CHANGER/Comundo m’a d’emblée convaincue. Cette ONG me propose une immersion sur le long terme avec un statut et des conditions de vie proches de celles de la population locale. Et cela dans une logique de partage de compétences.

Pour ma part, j’apporte surtout des outils méthodologiques pour formuler des projets, affiner le suivi et évaluer les actions. Il me revient aussi de préciser une stratégie concrète en vue d’appliquer la politique genre de l’organisation, élaborée il y a quatre ans, mais pas encore diffusée ni appliquée systématiquement.

Je n’ai pas de statut d’experte ou de responsable; je suis une « simple » volontaire, disponible pour appuyer mes collègues et m’ouvrir à leur réalité. J’ai ainsi découvert le contexte politique du Nicaragua, des années de la dictature de la famille Somoza de 1930 jusqu’à la révolution sandiniste de 1979. Plusieurs de mes collègues sont d’ancien-ne-s révolutionnaires, aux souvenirs parfois terrifiants. J’ai également appris une autre relation au temps dans un pays où l’on vit essentiellement au présent.

Du Nord au Sud

Progressivement je découvre que s’engager c’est accepter de remettre en question mes repères pour en adopter d’autres. Tout en visant à garder le meilleur de chaque système. Par exemple, je reprends certains outils de travail appris en Suisse, mais en les flexibilisant et les adaptant à la situation. Une grande partie de mon travail consiste à organiser et animer des formations avec un collègue psychologue dans le but de sensibiliser les membres de notre organisation à des thèmes liés à l’équité entre hommes et femmes: construction de l’identité de genre, violence et relations de pouvoir, division sexuelle du travail, etc.

Tout en prenant conscience de mes limites, je m’efforce de favoriser l’élaboration d’alternatives qui conviennent au pays et ne soient pas imposées. Je m’inspire beaucoup de l’éducation populaire basée sur la pédagogie de Paulo Freire, très répandue en Amérique latine. Elle part du principe que chacun peut contribuer à la construction de savoirs à partir de son expérience personnelle. Je dois donc trouver ma place dans l’accompagnement de ces luttes, en acceptant que les choix de mes collègues ne sont pas toujours les miens.

Progressivement je découvre que s’engager c’est accepter de remettre en question mes repères pour en adopter d’autres.

Ainsi, au Nicaragua, l’avortement sous toutes ses formes est pénalisé depuis 2008. Y compris lorsque la vie de la mère est en danger ou en cas de viol. Cette disposition me révolte, sachant que parmi les 1’300 dénonciations pour viol déposées chaque année, 83% concernent des filles mineures. Mes collègues ne sont pas forcément d’accord avec cette pénalisation, mais ils ne veulent pas aborder ce thème pour ne pas mettre en péril leurs relatifs bons contacts avec le pouvoir sandiniste qui a édicté cette loi. Je dois donc assumer cette situation et respecter leur choix. La frontière entre la solidarité et l’assistancialisme n’est pas toujours facile à délimiter. Accompagner sans s’imposer est un art difficile!

Du Sud au Nord

En sens inverse, une part de ma mission consistera à valoriser, à mon retour, le savoir-faire acquis au Nicaragua. Les techniques d’intervention que j’apprends ici me seront très utiles. J’ai aussi pour mandat de faire connaître la situation de ce pays et sa population pleine de joie de vivre et ingénieuse quand il s’agit de trouver des alternatives pacifiques pour résoudre ses problèmes. Un exemple? Les femmes au Nicaragua vivent différentes situations d’inégalité.

Ainsi, parmi les propriétaires de terres cultivables, 19% seulement sont des femmes. Pour lutter contre cette inégalité, les femmes de l’organisation avec laquelle je travaille ont milité pour obtenir un accès équitable à la propriété des terres. Une loi a été adoptée voici quatre ans. Elle prévoit la création par l’Etat d’une banque de terres cultivables que l’on pourrait acquérir à un taux préférentiel. Les femmes productrices auraient la priorité. Mais le gouvernement n’a pas encore prévu de budget pour l’achat de ces terres. Donc, affaire à suivre!

Au final

Mon engagement au Nicaragua, en plus de donner, recevoir, désapprendre et réapprendre, signifie accepter les limites de ce que je peux apporter et celles de ma contribution au changement. Je dois tenir compte du contexte local, social et politique. Mais cette expérience conforte ma conscience et mon indignation face aux inégalités que subissent les femmes en termes de surcharge de travail, de manque de reconnaissance ou de violence. Je suis motivée pour poursuivre mon engagement en faveur de l’équité des genres en Suisse ou ailleurs!


Noémie Pulzer est volontaire de l’ONG suisse E-CHANGER/ Comundo. Elle travaille au sein d’une association de travailleurs agricoles au Nicaragua. Elle appuie plus spécifiquement les différentes actions de défense des droits des femmes paysannes.

Pour en connaître davantage:
www.terrezer.wordpress.com

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