Revue Sources

Dans son allocution à l’évêque de Lausanne et Genève, lors de l’inauguration officielle des cours universitaires 1892/1893, le Père Joachim Berthier OP (1848-1924), à ce moment Vice-recteur de la jeune Université, rappelle «un vieux souvenir»:

«En plein XIIIe siècle, vers 1230, Jourdain de Saxe, le second Maître Général des Prêcheurs, celui-là même qu’on appelait ‘la Sirène des Universités’, faisait le voyage de Lausanne. Il venait y visiter un ami intime. Cet ami à lui, c’était l’Evêque. Valde se mutuo longis temporibus diligebant, dit le vieux texte [1. Traduction: «Depuis longtemps ils étaient amicalement très liés».], le Vitae Fratrum [2. Joachim Berthier renvoie ici à la chronique médiévale de Gérard de Frachet OP qui, vers 1260, a rassemblé un recueil d’événements sur la vie des premiers frères et les développements de l’Ordre.], auquel j’emprunte ce récit, et qui raconte à ce propos une délicieuse histoire d’après le témoignage du sacriste de Lausanne. Je n’ai pas cherché le nom de l’Evêque. Mais ce que je sais bien, c’est que les Evêques de Lausanne se sont réfugiés à Fribourg, et que les Dominicains ont fait quelque chose d’analogue. Au moment où la jeune Université de Lausanne s’élève sur les fondements de l’ancien couvent des Dominicains, ces derniers se retrouvent à Fribourg.» [3. Textes de l’inauguration officielle des cours universitaires pour l’année 1892/93, Fribourg 1893.]

Aux origines, une équipe internationale

C’était en effet trois dominicains, le même Joachim Berthier, ensemble avec l’allemand Albert Maria Weiss (18441925) et l’américain Joseph Kennedy (1862-1930) qui arrivèrent le jeudi saint 3 avril 1890 à Fribourg pour y fonder la Faculté de Théologie.[4. Sur cette arrivée à Fribourg on peut lire des détails dans: Joachim Joseph Berthier: Notes relatives aux débuts de la faculté de théologie à Fribourg. Mémoire dominicaine, n° 27, Paris 2011.] Ils vont enseigner d’abord en Faculté de Philosophie – la Faculté de Théologie ne fut érigée formellement qu’en automne de l’année 1890.

Weiss est spécialiste en économie politique.[5. Ses compétences étaient bienvenues dans la nouvelle université. Il ne faut pas oublier que le fondateur de l’Université, le Conseiller d’Etat Georges Python, avait suggéré, dans une lettre du 1.1.1890 au Pape Léon XIII, la création d’une faculté d’économie politique, où on enseignerait la doctrine sociale de l’Eglise.] Plus tard, il enseignera l’apologétique jusqu’en 1919. Berthier, spécialiste de Dante, explique dans ses premiers cours l’Inferno de la ‘Divina Comedia’ pour être ensuite professeur en différentes branches de la théologie. Berthier fut très vite impliqué dans la vie culturelle et artistique de la ville.[6. Voir: Notes relatives aux débuts de la faculté de théologie à Fribourg, 134-136.] Kennedy enseigne l’introduction à la philosophie et la logique. Ce trio dominicain sera vite renforcé par la présence du dogmaticien, Thomas Coconnier OP (1846-1908). Avec Berthier et l’historien de l’Eglise, Pierre-Marie Mandonnet OP (1858-1936), qui rejoint la Faculté de Théologie en 1891/92, le père Coconnier fonde La Revue thomiste.

«Il me semble même, que ce ne peut être qu’un très grand avantage pour la Suisse catholique, si les R. R. Pères Dominicains sont appelés aux chaires de la faculté théologique».

A la toute première équipe d’enseignants s’ajoute très vite un groupe de Dominicains aussi bien francophones que germanophones. Certains ne seront à Fribourg que pour quelques semestres. Ce sont Leo Michel OP (1857-1919) pour la philosophie et Ange Boisdron OP (1845-1924) qui enseignera la morale pratique et la théologie fondamentale; Ambrosius Gietl OP (1851-1918) et Thomas Esser OP (1850-1926) pour le droit canonique; Réginald Frankenstein OP (1858-1914) pour l’histoire de l’Eglise; Symphorien Hyvernat OP (1855-1926) pour la théologie morale. L’exégèse est bien dotée avec les enseignants Albert Fritsch OP (1840-1920) et Vincent Zapletal OP (1867-1938) qui, lui, restera 36 ans et marquera toute une époque. Le premier programme des cours mentionne aussi des cours de Marie-Joseph Lagrange OP (Introduction à l’écriture sainte et exégèse du livre de la Genèse). Mais ce dernier ne viendra finalement pas à Fribourg, étant retenu par la fondation de l’Ecole Biblique et Archéologique française à Jérusalem.

Encouragements épiscopaux

Dans Histoire de l’Université de Fribourg Suisse 1889-1989, publié à l’occasion du centenaire de l’Université, Dominique Barthélemy OP souligne le rôle qu’a joué Mgr Augustin Egger, évêque de Saint-Gall, dans l’appel fait aux Dominicains en vue de la création d’une Faculté de Théologie,«vraiment catholique et internationale», que le gouvernement fribourgeois voulait ajouter aux deux facultés, le Droit et la Philosophie, déjà existantes.

Dans une lettre du 3 décembre 1889 au Secrétaire d’Etat du Pape Léon XIII, le Cardinal Mariano Rampolla, Egger écrit, sans oublier de dire que les moyens financiers sont modestes et qu’ils «ne suffiraient guère que pour des Religieux», que l’on pense «à l’Ordre de saint Dominique et on espère, qu’on pourrait obtenir plusieurs savants professeurs de cet Ordre.» Et l’évêque saint-gallois ajoute: «Les temps et les circonstances où nous vivons exigent que ces professeurs Dominicains, tout en enseignant la vraie doctrine de Saint-Thomas d’après la volonté et l’exemple admirable du Saint-Père, ne perdent pas trop de temps en agitant des questions stériles de l’Ecole et ne défendent pas trop exclusivement et apodictement certaines théories disputées (comme par exemple le Thomisme en opposition au Molinisme)».[7. Etudes et Documents sur l’histoire de l’Université de Fribourg/Suisse, édités par D. Barthélemy OP, Fribourg 1991, Volume Documents, 106.]

Mermillod, qui, lors de la fondation de l’Université aurait préféré le modèle français d’un Institut Catholique, exprime ses réserves contre une trop massive présence dominicaine.

Presque en même temps l’évêque de Bâle, Mgr Leonard Haas, écrit à Rampolla: «Il me semble même, que ce ne peut être qu’un très grand avantage pour la Suisse catholique, si les R. R. Pères Dominicains sont appelés aux chaires de la faculté théologique». L’évêque est sûr que la qualité scientifique de l’enseignement des dominicains sera supérieure à celle des professeurs des séminaires diocésains et qu’une faculté avec la présence d’un Ordre religieux contribuera à établir dans le corps enseignant une unité de doctrine et évitera des dissensions. «Des maîtres pris dans l’Ordre de St. Dominique seront aussi les meilleurs promoteurs de l’étude approfondie des Œuvres de St. Thomas, si recommandée par notre St Père le Pape et tout concourrait à donner une impulsion nouvelle à l’étude de la théologie en Suisse».[8. Ibid. 107.] Dans un article sur les dominicains à l’Université de Fribourg publié dans Helvetia Sacra, le père Guy Bedouelle OP soulève ce dernier aspect.

«Le choix de l’ordre dominicain comme partenaire répondait bien aux intentions des fondateurs, en raison de son caractère international et aussi de l’importance qu’y revêtait traditionnellement l’enseignement de saint Thomas d’Aquin, recommandé en 1879 par l’encyclique de Léon XIII, Aeterni Patris. Cette préoccupation était également chère à l’Union de Fribourg, ce groupe d’intellectuels catholiques qui se retrouvaient chaque année pour des réunions consacrées aux problèmes économiques et sociaux, où Python et Decurtins étaient actifs.»[9. Guy Bedouelle OP, Les Dominicains à l’Université de Fribourg (depuis 1889), dans: Helvetia Sacra, Basel 1999, Section IV, Vol 5, Partie 1, 155.]

Python, Decurtins et Mermillod

Concernant la démarche de faire venir des Dominicains à Fribourg il faut mentionner le rôle proactif de ces deux fondateurs de l’Université, qui dans leurs contacts la mi-août 1889 à Paris avec le savant historien Henri Denifle OP et leurs interventions auprès du Saint Siège et du Maître de l’Ordre des Frères Prêcheurs, José Maria Larroca, ont en quelque sorte court circuité l’évêque du lieu, Mgr. Gaspard Mermillod (1824-1892 – Cardinal depuis 1890). Celui-ci, n’étant pas favorable à ce qu’on confie toutes les chaires aux Dominicains, essaie de corriger le tir de Decurtins et de Python en écrivant le 19 décembre 1889 à Rampolla, que les évêques suisses, «un épiscopat uni, agissant d’un commun accord», soutiennent la création d’une faculté de théologie à Fribourg. Mais Mermillod, qui, lors de la fondation de l’Université aurait préféré le modèle français d’un Institut Catholique, exprime ses réserves contre une trop massive présence dominicaine.

Il est d’ailleurs irrité par la démarche fort autonome des politiciens: «Nous serons heureux d’avoir quelques Dominicains comme professeurs; mais il nous semble, qu’au point de vue des intérêts religieux nationaux de la Suisse, et de notre situation démocratique, il est important qu’il y ait des prêtres séculiers comme professeurs, afin que nous ayons des hommes distingués dans notre pays qui élèvent le niveau du clergé séculier.»[10. Etudes et Documents sur l’histoire de l’Université de Fribourg/Suisse, édités par D. Barthélemy OP, Fribourg 1991, Volume Documents, 110.]

Les fondateurs de l’Université chérissaient l’idée d’une contemporanéité critique dans un contexte catholique.

Mais Decurtins reste convaincu de l’importance de l’engagement des Dominicains. Il insiste dans des lettres en italien à Rampolla et au Pape Léon XIII sur le fait que la présence des dominicains correspond parfaitement au caractère international de l’Université. La qualité de l’enseignement des Dominicains, qui se situe dans la ligne du renouveau thomiste, est conforme à la politique intellectuelle du Pape. Il est donc évident que la faculté de théologie soit confiée aux Dominicains, «affidata ai Reverendi Padri Domincani».

Il souligne en plus que le gouvernement fédéral ne s’opposerait pas à la venue des Dominicains comme professeurs. Au contraire, «si vede adempito un vantaggio di tutta la Svizzera, poiché i giovani teologi che andavano finora a perfezionarsi nei loro studi all’estero, potranno farlo nella patria svizzera».[11. Traduction: on y voit en effet un avantage pour toute la Suisse, car les jeunes théologiens qui jusqu’à maintenant allaient perfectionner leurs études à l’étranger pourront le faire dans leur patrie suisse.]

Il est intéressant de noter que Decurtins, dans sa lettre au Pape du 21 décembre 1889, dit explicitement que les dominicains devraient aussi enseigner la philosophie, pour que les étudiants des autres facultés – il cite l’histoire, la philologie, le droit et la médecine – puissent suivre ces cours «come fondamento delle scienze nominate». Il s’agit de «rendere alla gioventù un vero ed unico concetto filosofico del mondo»[12. bid. 115. Traduction: Donner à la jeunesse un vrai et unique concept philosophique du monde.], et ceci contre les tendances panthéistes et matérialistes du temps.

L’argument est fort important. La faculté n’est pas simplement une institution cléricale ni une école d’études philosophiques et théologiques propre à l’Ordre, elle est au service du projet universitaire. Les fondateurs de l’Université chérissaient l’idée d’une contemporanéité critique dans un contexte catholique et, dans ce sens, universel. L’orientation catholique mais laïque de l’Université exprime d’un côté la distance par rapport aux prétentions cléricales tant dans le milieu fribourgeois que romain dont Mermillod était en quelque sorte le porte-parole. D’autre part cette orientation préconisait l’ouverture à toutes les disciplines capables de contribuer au bien-être de la société et ceci en correspondance avec la doctrine sociale de l’Eglise, que le Pape Léon XIII exprimera plus tard, le 15 mai 1891, dans son encyclique Rerum Novarum. La catholicité n’était pas une fin confessionnelle en soi, mais plutôt un moyen pour percevoir le monde et les questions du temps. C’était aussi une réaction face au constat de la confessionnalité des autres universités dans les cantons à majorité protestante. Le 24 décembre 1889 une convention fut signée entre le Maître de l’Ordre Larroca et le Gouvernement du Canton de Fribourg.

125 années de présence dominicaine à l’Université

La suite de l’histoire de la présence dominicaine à Fribourg sera écrite à travers de multiples tractations sur les statuts de la Faculté et le maintien de la place spécifique des Dominicains. Cette histoire est bien décrite dans les publications des pères Dominique Barthélemy, Marie-Humbert Vicaire et Dirk Van Damme dans le volume deux l’Histoire de l’Université de Fribourg Suisse 1889-1989. Mais c’est avant tout l’histoire d’un corps international de professeurs qui, par la qualité de leur enseignement et de leur recherche, ont, de manière substantielle, contribué à l’excellence de l’Université de Fribourg et de sa faculté de Théologie. La plupart d’entre eux ont marqué l’histoire de leur discipline.

Au risque d’en oublier, je ne mentionne que ceux de la toute première génération à la frontière du XIXe et du XXe siècle. Dans les sciences bibliques Vincent Zapletal et Bernard Allo; dans la dogmatique Thomas Coconnier et Norbert del Prado; dans la morale Joachim Berthier et Dominik Prümmer; dans l’histoire de l’Eglise Pierre Mandonnet; dans la théologie fondamentale Albert-Maria Weiss; dans la philosophie Gallus Maria Manser et Leo Michel. Plusieurs d’entre eux et des générations suivantes sont enterrés dans la crypte de l’Albertinum. La longue liste de leurs noms est inscrite sur la pierre tombale.

Ces noms témoignent, sans exception, des 125 ans de la présence dominicaine dans ce Fribourg que le père Berthier, en arrivant de Rome, trouvait une ville «noire et morne»[13. Joachim Joseph Berthier: Notes relative aux débuts de la faculté de théologie à Fribourg, dans: Mémoire Dominicaine n° 27, Paris 2011, 116.], ce Fribourg où la présence dominicaine à l’Université et à la Faculté de Théologie sera devenue quelques années plus tard si évidente que l’Ordre entier pouvait célébrer en 1916 à Fribourg son chapitre général sous la présidence du Bienheureux Hyacinthe Cormier. Ce fut aussi l’occasion de faire mémoire du septième centenaire de la confirmation de l’Ordre.

Puisse le huitième centenaire de cette confirmation encourager l’Ordre à maintenir et renforcer sa présence à Fribourg. Une présence théologique intégrée pleinement à cette Université, comme l’ont voulu et cherché tant les fondateurs de cette institution que les générations de Dominicains qui ont contribué au rayonnement international et scientifique de Fribourg.


Le frère Guido Vergauwen

Le frère Guido Vergauwen

Le frère Guido Vergauwen est né en 1944 et a grandi à SintNiklaas (Belgique). En 1962, il entre dans la Province dominicaine flamande. Il étudie à Leuven, Fribourg et Tübingen. De 1993 à 2001, il fut assistant du Maître de l’Ordre pour la vie intellectuelle. Recteur de l’Université de Fribourg de 2007 à mars 2015, le 6 janvier 2015 le Chapitre de la Province dominicaine suisse l’a élu nouveau Provincial.


Afficher les commentaires

Il n’y a aucun commentaire pour l’instant.

Article suivant