Revue Sources

Avant l’ordination presbytérale, la Province de France a pris l’habitude d’envoyer certains jeunes diacres pour un «stage» dans un couvent à l’étranger. Après deux années fribourgeoises, j’étais donc assigné à Bangui, capitale de la Centrafrique. Une année pour «bâtir et planter», au-delà de tout ce que je pouvais attendre.

La maison de Bangui est la première fondation de l’Ordre en République Centrafricaine, même si, depuis de nombreuses années, des sœurs dominicaines[1] ont ouvert sur place la voie à des vocations de dominicains centrafricains. Elle appartient au Vicariat d’Afrique équatoriale (composé de trois couvents: Doula, Yaoundé et Brazzaville).

Les frères ont commencé à s’installer dans le pays en 2013, au moment même où éclatait une guerre violente qui dure encore. Malgré tout, ils ont choisi de persévérer, témoignant ainsi de leur volonté de rester avec la population et de s’investir durablement auprès d’elle. Leur mission s’exerce surtout dans l’enseignement (au séminaire, à l’université ou dans des collèges) et dans diverses charges institutionnelles (au sein des commissions ecclésiales nationales).

À la maison Saint-Dominique de Bangui, nous étions six cette année: quatre frères centrafricains, un Congolais et moi-même.

Diacre attitré du cardinal

Je suis arrivé là-bas avec pour mission principale d’exercer mon ministère de diacre, surtout dans la prédication et la célébration de baptêmes. Mais il s’agissait bien sûr de découvrir un monde, une culture différente, et une manière autre d’être dominicain et chrétien.

Les premiers mois, étant le seul diacre sur le diocèse, je suis devenu pour ainsi dire le diacre attitré du cardinal Dieudonné Nzapalainga. Premier cardinal de Centrafrique, il a joué un grand rôle lors des évènements de 2013, œuvrant activement à la paix et reste aujourd’hui encore l’homme le plus écouté du pays.

Fin septembre 2017, le dimanche suivant mon arrivée, c’est en sa présence, dans l’église Notre-Dame de Fatima, que je proclamais pour la première fois la Bonne Nouvelle, après avoir reçu l’Évangéliaire de la main d’un danseur vêtu à la manière des premiers missionnaires. Je découvrais l’importance du chant et de la danse qui accompagnent les nombreuses processions: six heures d’une messe étonnante et festive! Je ne pouvais me douter alors, que le 1er mai suivant, dans cette même église, des centaines de personnes allaient être blessées, des dizaines tuées et qu’un prêtre allait trouver la mort, lors d’une attaque de la Séléka (les forces rebelles occupant le pays).

Très apprécié, Mgr Nzapalainga se déplace beaucoup dans son diocèse pour aller à la rencontre de la population. Parmi les nombreuses célébrations à la cathédrale ou ailleurs, je garde à l’esprit notre mémorable voyage pour Bouar, à 400 km au Nord-Ouest de Bangui, à l’occasion d’une ordination épiscopale. Le cardinal, conduisant lui-même sa voiture et suivi de toute une délégation de pickup blancs, s’arrêtait çà-et-là pour visiter un chantier de construction d’église, être reçu comme il se doit pour déjeuner dans un village, ou négocier avec de jeunes adolescents de gros poissons, dont une dizaine sera finalement suspendu sur le capot de la voiture: à l’arrivée, les poissons, braisés par le soleil et la chaleur du moteur, étaient à point pour le dîner!

Lorsque les violences sont reparties à la hausse au printemps 2018, Mgr Dieudonné a convoqué les prêtres, religieux et religieuses, pour nous conforter, donner des nouvelles de la situation et unifier nos prises de position en faveur de la paix. J’étais édifié par le courage de chacun durant cette période tragique: rester, partir ou revenir? Être prêt à donner sa vie comme prêtre? Cette année, ce n’est pas dans les livres que je l’apprenais mais dans l’héroïsme quotidien de ces chrétiens œuvrant pour la paix et capables de persévérer à la suite du Christ: «Ma vie, je l’ai déjà donnée».

Catéchèse sous le feu des mitraillettes

L’essentiel de mon apostolat, consistait à enseigner. Je passais de huit élèves en classe de catéchisme à l’école du Botzet à Fribourg à…. 240 enfants de 6ème et de 5ème au Lycée Saint-Charles Lwanga de Bangui. Un petit saut quantitatif d’autant plus décapant que les élèves se retrouvaient à 60 dans des classes prévues pour 30. L’Ancien et le Nouveau Testament étaient au programme, sans manuel ni photocopie ou projection possible, mais le bon vieux tableau noir et un peu d’imagination pour outils.

En novembre, la persistance des conflits armés se rappela soudainement à nous lorsque, en plein cours, nous nous sommes retrouvés accroupis sous les tables alors que de violents tirs de mitraillettes éclataient dans la rue jouxtant l’école.

Outre l’école, je donnais des cours de Bible à l’inter-postulat et en propédeutique, ainsi qu’un cours d’art sacré au grand séminaire, ayant une formation d’architecte avant mon entrée dans l’Ordre.

L’architecte à l’oeuvre

En 2014, l’église de notre futur couvent terminée, les frères se sont lancés dans la construction des autres bâtiments conventuels. Comme architecte, je me suis rapidement intégré au projet, dessinant les plans sur ordinateur, en y intégrant les modifications capables de répondre au mieux aux futurs besoins de la vie communautaire. Nous habitions au cœur de ce chantier où deux ingés et une petite cinquantaine d’ouvriers (parfois jusqu’à cent les jours de coulage) travaillaient à l’édification. En l’absence de machines, les techniques de mises en œuvre sont assez sommaires et il y avait de quoi être admiratif devant ces jeunes, creusant avec de vieilles pelles des fondations de 3m50 de profondeur, sans bottes ni gants, ou déplaçant seau par seau le sable nécessaire à la réalisation du mortier.

«Tu ne peux abandonner tes frères»

Le couvent étant à deux kilomètres de PK5, principale zone de conflit de la capitale, il fallait être vigilant lors des échanges de tirs et s’habituer aux blindés sillonnant la ville. Comme les violences augmentaient et que plusieurs Français, pour des raisons sécuritaires, décidaient de quitter le pays, un ouvrier me demanda: «Si la situation empire, tu partiras toi aussi?» Je répondais, sans y avoir vraiment réfléchi, que oui, si mon supérieur jugeait que c’était trop risqué, je rentrerais en France. Il me répondit immédiatement: «Tu n’as pas le droit de faire ça!» J’étais stupéfait et troublé, de la détermination avec laquelle il me l’assura. Il poursuivit simplement:«Tu ne peux abandonner tes frères.» Pensait-il à mes frères de communauté? Aux chrétiens sur place? Aux hommes et femmes de Centrafrique? Question qui me taraude encore.

A Mbata avec nos Soeurs

Pour retrouver courage en ces heures difficiles, j’ai pu vivre quelques week-end prolongés chez les Sœurs dominicaine de Mbata. Trois heures de moto depuis Bangui, sur une piste de terre rouge, pour rejoindre les vertes forêts de la Lobaye. Quel bonheur! Là-bas, un petit village, qui s’était développé autour d’une exploitation forestière aujourd’hui disparue, garde tout le charme de la vie dans l’arrière-pays: les familles, réunies en quartier, habitent paisiblement, non loin de la rivière, avec de nombreux enfants, vifs de joie simple. La pauvreté demeure mais semble moins précaire qu’à Bangui. La musique et la danse de cette région, parmi les plus belles d’Afrique sans doute, rythment la vie quotidienne et les célébrations liturgiques.

A Bambari, sur les traces du grand-oncle

Au printemps 2017, notre frère Richard Appora, dominicain et supérieur de la maison de Bangui, devenait évêque de Bambari. Mon grand-oncle, Michel Maitre, avait été le premier évêque de ce diocèse, grand comme la moitié de l’Italie, et y avait fait bâtir la cathédrale. C’était donc une joie pour moi de me rendre sur place à l’occasion de l’installation de Mgr Richard, le 17 décembre, dans cette seconde ville du pays, qui n’est reliée à la capitale que par une piste de terre. Moment particulièrement festif que cette installation dans une Église locale particulièrement malmenée par les conflits successifs. Depuis 2015, la ville n’a plus d’électricité et plusieurs quartiers sont à l’abandon. La cathèdre de l’évêque avait été brûlée par les rebelles et un camp de réfugiés avait pris place dans la cours de l’évêché.

Mgr Richard se démène sur place pour relever le diocèse, rassurer les vingt-six prêtres du clergé local, trouver des fonds pour répondre aux besoins criants des fidèles. Comme architecte, j’établissais les plans d’une nouvelle maison diocésaine, d’un centre d’hébergement et d’un nouvel évêché. Verront-ils le jour?

En mars, le curé de Seko, à soixante kilomètres de Bambari était assassiné avec onze de ses fidèles, femmes et enfants, venus se réfugier au presbytère. Puis la ville fut reprise par les rebelles en mai, obligeant la population à fuir dans une zone protégée par l’ONU. La petite équipe de l’évêché, composée de quelques prêtres et religieuses et de jeunes étudiants, décidait de rester sur place pour ne pas abandonner purement et simplement la cathédrale.

Un temps pour démolir, un temps pour construire…

J’ai été ordonné à Paris, le premier juillet dernier, par Mgr Richard, venu spécialement de Centrafrique à cette occasion. La veille de l’ordination, un coup de fil lui apprenait que les rebelles étaient entrés dans son évêché durant le dîner, avait pillé les lieux avant d’assassiner le vicaire général du diocèse de deux balles dans le ventre. Un prêtre donnait sa vie et le lendemain, Mgr Richard ordonnait deux nouveaux prêtres.

Il y a un temps pour démolir et arracher… mais aussi un temps pour bâtir et planter (cf.Qo 3,1-15). Les chemins du Seigneur restent impénétrables dans la brousse centrafricaine, mais les pistes d’Afrique sont bordées de jeunes pousses. Des grains sont morts et les tiges montent en attendant l’épi et du grain plein l’épi.


Le frère dominicain Charles Desjobert, de la Province de France, poursuit à Lyon sa formation théologique et professionnelle.

[1] Il s’agit des «Sœurs Dominicaines Missionnaires de Namur» et de leur fondation africaine. «Sœurs Dominicaines Missionnaires d’Afrique». (NDLR)

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