Revue Sources

Le 8 décembre 2018, à Oran, les 19 martyrs d’Algérie seront proclamés bienheureux en cette terre où ils ont vécu et offert leur vie jour après jour jusqu’à ce qu’ils soient victimes comme des dizaines de milliers d’Algériens du terrorisme durant les années 90 que l’on appelle les «années noires».

Le sens de cette béatification a été explicité par les évêques d’Afrique du Nord qui ont souhaité que cette béatification se fasse en terre musulmane, pour mieux y associer tous ceux qui sont morts durant cette même période, atteints par la même violence.

Bienheureux… Au-delà de la formule et de l’acte solennel par lequel l’Eglise reconnaît une vie chrétienne exemplaire, il y a une réalité qui n’échappe pas quand on lit les écrits qu’ils nous laissent: c’est la joie qui les traverse. La joie des béatitudes apparaît au détour des lignes, la joie pascale, la joie imprenable mûrie à l’ombre de la croix.

C’est d’ailleurs par la joie que frère Christian de Chergé, fraîchement élu prieur par ses frères en 1984, commence ses chapitres[1] l’année suivante.

Au fil des Chapitres du prieur

Dans ses notes de lecture, frère Christian relève ce passage de l’homélie de Pâques 1985 donnée par Mgr Teissier :

« L’humanité est, chaque jour, plus consciente des responsabilités qui pèsent sur chacun et sur tous pour que le DROIT à la JOIE soit également partagé. Comme le printemps éveille la terre après le sommeil de l’hiver, notre JOIE de Pâques doit réveiller, ce matin, notre courage pour marcher vers cette terre nouvelle, et habiter, avec Jésus, cette humanité fraternelle[2]

Après en avoir fait son propre fil rouge pour sa prédication lors de la Semaine sainte, il va précisément reprendre ce thème de la joie dans ses chapitres du 15 avril au 28 juin 1985. En tout, ce sont 48 chapitres qui vont mettre en lumière ce thème de la joie dans la liturgie quotidienne, dans les Constitutions, dans la Règle de saint Benoît, ainsi que dans le Coran.

Le 17 avril, lisant les Constitutions 33,2, il reçoit pour lui-même un premier enseignement:

« L’Abbé porte le souci pastoral du troupeau qui lui est confié ; il manifeste à tous la bonté et la bienveillance du CHRIST, s’étudiant plus à être aimé que craint, s’adaptant au caractère de chacun et exhortant les frères à courir d’un coeur allègre et JOYEUX sur le chemin où Dieu les appelle. Une éducation à la JOIE (alacri et beato animo). Un enseignement qui doit libérer la JOIE, climat normal de l’exode, de la pâque.»

Le lendemain, il résume:

«Si l’Abbé est éducateur de JOIE, entraîneur, exemple… c’est une façon d’être le Christ parmi ses frères[3]

Pour cela, il faut donc entrer en imitation du Christ, se mettre à «l’école de la joie». De sa joie. Pas la joie qui vient des hommes comme celle décrite par les sourates qu’il égrène pour ses frères. La joie est

«un CONTENU qui a besoin d’un CONTENANT… le Corps du Christ. Jésus nous donne SA PAIX, mais il veut faire en nous le PLEIN de joie. La JOIE est à la PAIX ce qu’est la source au fleuve… ce qu’est le chant à la parole. Il veut trouver en nous le PLEIN d’une JOIE qu’il n’a pas retenue pour lui : de son coeur ont coulé des fleuves d’eau vive[4]

La source de cette joie apparaît immédiatement:

«Jésus surabonde de la joie que le Père déverse en lui. Le Père trouve toute sa JOIE dans le Fils : c’est du Père que la joie coule comme de source et elle trouve dans le Fils un « contenant » à sa mesure. Tout ce qui fait la joie du Père se trouve recueilli dans le Fils[5]

La joie, la vraie, elle est même pour le moine une vocation:

«Si le moine est spécialement voué à la JOIE, c’est bien parce qu’il est lié au Psautier. Son OFFICE : s’offrir comme Canal à ce fleuve de louange grossi à travers les âges par tant de torrents qui ont su puiser à la même source que le Magnificat[6]

Il explique:

«Entrer dans la prière comme les apôtres, à l’école des Psaumes… Se laisser transformer par les Psaumes pour aller chercher les hommes partout où ils sont et les conduire, à travers nous, là où Dieu les attend, les unit, les pacifie, dans sa JOIE. Nous sommes, à travers cette prière d’Église, des passeurs vers la JOIE dans l’Esprit[7]

La joie de Dieu cherche à se communiquer, mais elle ne peut le faire qu’à une condition :

«On l’a dit, la JOIE est un contenu qui a besoin d’un contenant : la JOIE de Dieu et la JOIE des hommes peuvent se donner rendez-vous une fois encore aujourd’hui, parce que nous sommes assez dépouillés de nous-mêmes et assez pauvres de joie vraie pour leur faire toute la place[8]

Les Psaumes engagent en fait sur le chemin d’une joie autre, celle de l’Espérance qui alimente

«cet instinct invisible qui nous dit que nous sommes faits pour la VIE et la JOIE[9]

L’Eglise toute entière vit de cette joie revenue de la tristesse et du tombeau, joie pascale victorieuse de la mort, dépositaire de la promesse de vie éternelle. 

Le devoir de la joie

Dans la vie chrétienne est donc inscrite le «devoir» de la joie. Pas comme un commandement reçu de l’extérieur, mais comme l’indice d’un plein intérieur, d’une parole reçue, d’une promesse crue, d’une vie à l’oeuvre indépendamment des remous de surface: le coeur battant du «peuple des béatitudes». Cette vocation commune à la joie nous glisse dans la vraie fraternité: reçue d’en haut, comme la joie.

C’est sans doute ce qu’ils ont vécu. Pas tout de suite… car la joie a dû se frayer un chemin. Mais la douceur en a été l’annonciatrice:

«Il y avait hier matin, au chapitre, une lumière très douce entre nous : nous étions « tout regard » à l’écoute les uns des autres : à l’écoute de toi[10]

 La joie: un climat de vie

La joie, c’est aussi le climat de la vie en Dieu:

«Un emprunt à Perfectae Caritatis 7 (les moines) « …vaquent uniquement aux choses de Dieu… dans la prière assidue et une joyeuse pénitence ». Il faut être la Mère Église pour accoler ainsi deux mots aussi apparemment contradictoires, la joie et la pénitence. Cela signifie que la JOIE chrétienne se conquiert, ou plutôt se reconquiert… et aussi que la pénitence n’est pas le « rabat-joie » qu’on imagine. Elle est effort de conversion, effort volontaire, donc librement consenti. La joie est alors le critère de cette liberté intérieure[11]

Frère Christian va réaborder ce thème dans l’un de ses derniers chapitres:

«Notre voie (tarîqa) à la suite plus rapprochée du Christ est donc « un chemin joyeux vers la plénitude de l’amour ». Et c’est par là même un chemin d’INCARNATION empruntant toutes les conditions d’humanité que le Christ a lui-même connues : rien de l’homme ne lui a été étranger, hormis le péché dont il nous a dit qu’il n’est pas « de l’homme », qu’il n’appartient pas à l’image et à la ressemblance. Joie et peine, souffrance et bonheur peuvent ainsi être étroitement liés, peut-être même imbriqués, conjoints à la façon dont saint Paul trouvait sa joie dans ses tribulations. Il ne nous revient pas de nous figer dans une attitude purement hédoniste (« tout est beau et bon ») ou, au contraire, dans une optique de type doloriste ne cherchant que la croix pour soi et pour les autres. Au moment même où elle se présente comme un choix d’ascèse et de privation, la voie monastique se veut chemin de paix et de liberté authentique conduisant à ce que Jésus lui-même a goûté en l’appelant la « joie parfaite». Ce qui compte c’est que TOUT soit reçu « d’humeur égale » comme DON du Père, et vécu pour la gloire de Dieu[12]

Hymne à la joie du frère Christophe

Comment ne pas mettre en relation cette citation avec ces lignes de frère Christophe écrites à ses parents ?

«L’avenir est incertain. Il y a pourtant en tout cela un bonheur, une paix, une joie d’Evangile[13]

Même tonalité dans ce poème:

«Naître (l’espérance qui m’arrive)
avec toi tout commence enfin
hier est dégagé, aujourd’hui est libre
dans l’ouverture se dessine un à-venir de lumière
ta ressemblance m’attire
dedans ta pâque je me suis glissé
et me laisse prendre entièrement à ta vie
ta résurrection m’envahit
par toi s’actualise le don
et tout s’éternise en joie[14]»

Dessin extrait de«Aime jusqu’au bout du feu»,
Monte Cristo, p. 154.

Dans son cahier de prière, on retrouve cette même joie étonnée d’une telle transfiguration du quotidien:

« On habite ensemble une terre d’espérance. On la travaille. On est les habitants de ta maison. On y vit. On y prie. On y demeure jusqu’à l’heure de mourir. Ensemble, on habite ta main. De ce bonheur ouvert qui pourrait nous déloger[15]

Joie de Noël et de Cana du frère Luc

Dans sa correspondance, frère Luc, le médecin, offre un même regard empreint d’une joie sereine:

La violence ici continue avec intensité et constance. Mais au-delà des violences et des angoisses, Noël apporte la Joie. Dans la mesure où nous accueillons le pauvre, le malheureux, avec Amour, nous trouvons Dieu et au-delà de nos angoisses nous lui confions notre vie. Comme le bon larron, il faut se donner à Dieu, sans arrière-pensée; en dépit de toutes les tristesses et incertitudes, la joie de Noël est en nous, sans attendre que cessent les violences. Priez pour moi que je meure dans la Paix du Christ et l’amour de tous les hommes[16]

Cette joie palpable chez chacun à sa manière, il la puisait dans l’eucharistie quotidienne vécue ensemble. L’eucharistie est le grand sacrement de la joie, nous dit frère Christian, « le signe d’une réalité pressentie… Toutes nos joies humaines y ont leur place pour devenir signes concrets de la JOIE où Dieu nous attire, celle du Fils. Mais il leur faut passer par les douleurs d’un enfantement :

Vous allez pleurer… votre tristesse se changera en Joie. C’est comme la femme sur le point d’accoucher !

Qu’est-ce à dire ? Rappelez-vous :

– Quand Dieu donne sa Joie, il y en a de RESTE comme dans la multiplication des pains.

– Quand Dieu donne sa JOIE, c’est la meilleure, celle de la fin, comme le vin à Cana.

– Quand Dieu donne sa JOIE, le corps tout entier est pur, comme celui du lépreux, comme dans le bain d’une nouvelle naissance.

– Quand Dieu donne sa JOIE, c’est celle du plus grand AMOUR : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai AIMÉS… je vous dis cela pour que ma JOIE soit en vous et que votre JOIE soit PARFAITE ! Pour que ma JOIE soit entre vous, et que tout en vous soit sacrement de mon Amour pour vous, de l’Amour du Père pour moi[17]

« Bienheureux…»

A Tibhirine, la joie est passée par la croix. Elle a eu le dernier mot: Résurrection! Alors la joie passe de proche en proche, du Ressuscité aux baptisés marqués par la joie pascale d’un alléluia délié par l’Esprit et sa puissance de vie:

«Habité par une langue de feu, chaque apôtre devient une torche vivante. La MISSION commence qui est de communiquer la JOIE de Dieu. Celle que le Christ a donnée, celle du Père se vidant Lui-même dans le Fils, Joie du Fils retournant sans cesse dans le sein du Père. Le micro-climat du Cénacle s’élargit aux dimensions du monde : tout l’univers peut rentrer dans le climat intérieur de la Trinité, là où le Verbe se profère dans le silence de l’AMOUR : Juifs et Grecs, Parthes et Élamites, Hébreux et Arabes, Caldoches et Canaques, monde de l’Est et monde de l’Ouest, gens du Nord et gens du Sud, chrétiens et non-chrétiens, croyants ou non. Et l’appel est là, différent pour chacun, qui nous sollicite vers cette extrémité du monde, vers cet extrême de notre coeur, vers cette unique catholicité d’au-delà[18]…»

Heureux… c’était aussi le premier mot de la prédication de Jésus sur la montagne:

«Ce premier mot qui dévale de la montagne jusqu’à nous. JOIE, notre maître mot. Un jaillissement permanent – créés pour cela – nous y sommes appelés, comme à la prière : « Venez à la prière, venez à la JOIE ! ». Heureux, du début à la fin… Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur [19]

La joie du Christ a présidé à la vie de la communauté:

«Rendons au Christ la primauté de [la] JOIE :

c’est sa joie bien à lui de révéler le Père ;

c’est sa joie tout à lui d’être le Prince et le principe de la Vie ;

c’est sa joie d’être entré à coeur ouvert dans le jeu de nos existences, et d’avoir affronté toutes nos morts pour nous en délivrer ;

c’est sa joie, vraiment, d’être le gage et l’artisan de toute résurrection ;

c’est sa joie vive de savoir parler le langage de l’homme, et de pouvoir faire tressaillir pour chacun la lettre des Écritures et le coeur des créatures ;

c’est sa joie secrète de demeurer parmi nous par son Esprit, et d’être pour les siens le pain d’aujourd’hui ;

c’est sa joie encore d’être ce Corps démultiplié à l’infini de l’espace et du temps où la communion avec tous peut se recevoir comme la vocation de chacun…

Cette JOIE qui est sienne, elle nous est tout entière communiquée. Il n’en retient rien pour lui. Et nul ne pourra nous la ravir[20]

C’est cette joie, qu’ils ont fait leur, qui nous rejoint donc aujourd’hui pour nous encourager sur notre chemin. C’est leur bonheur de s’offrir qui nous atteint. Et si nous osions comme eux risquer la rencontre, et sentir dans nos entrailles la joie née de la Visitation?

L’Eglise nous offre ce bain dans la foi, l’espérance et la charité des martyrs pour renouveler notre vie chrétienne. Bienheureux sommes-nous!


Marie-Dominique Minassian est doyenne de l’Institut de Formation aux Ministères à Fribourg, chercheur à l’Université de Fribourg et membre de l’équipe de rédaction de Sources. Elle a été chargée de l’édition systématique des écrits des moines de Tibhirine dans une nouvelle collection co-éditée par le Cerf, Bayard et les Editions de Bellefontaine. Le premier tome, qui rassemble leurs récits de vocation et qui s’intitule «Heureux ceux qui espèrent», vient de paraître.


[1] Ces enseignements quotidiens ont été publiés sous le titre Dieu pour tout jour. Chapitres du P. Christian de Chergé à la communauté de Tibhirine (1985-1996), Cahiers de Tibhirine, n° 1bis, Abbaye d’Aiguebelle, nouvelle édition revue et enrichie de nouvelles séries de chapitres, juillet 2006.

[2] Ibid., introduction, p. XIV.

[3] Chapitre de frère Christian du jeudi 18.04.1985, Dieu pour tout jour, p. 5.

[4] Chapitre de frère Christian du mardi 23.04.1985, p. 7.

[5] Chapitre de frère Christian du jeudi 25.04.1985, p. 8.

[6] Chapitre de frère Christian du samedi 18.05.1985, p. 20.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Chapitre de frère Christian du vendredi 24.05.1985, p. 23.

[10] Frère Christophe, 13.03.1995, Le souffle du don. Journal 1993-1996, Bayard 2012, pp. 171-172.

[11] Chapitre de frère Christian du samedi 21.11.1992, Dieu pour tout jour, p. 411.

[12] Chapitre de frère Christian du lundi 6.02.1996, p. 543.

[13] Lettre de frère Christophe à ses parents, 26.03.95.

[14] Frère Christophe, 29.05.1995, Le souffle du don. Journal 1993-1996, pp. 186-187.

[15] Frère Christophe, 7.05.1995, Le souffle du don. Journal 1993-1996, p. 178.

[16] Lettre de frère Luc à NB, 10.12.94.

[17] Homélie de frère Christian pour le Jeudi saint, 4.04.1985, L’autre que nous attendons, p. 152.

[18] Homélie de frère Christian pour la Pentecôte, 26.05.1985, p. 161.

[19] Homélie de frère Christian pour la Toussaint, 1.11.1981, p. 295.

[20] Homélie de frère Christian pour le jour de Pâques, 16.04.1995, L’autre que nous attendons, p. 461.

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