Revue Sources

Dans le but de préparer ce dossier dont l’objet est le doute, le frère Guy Musy, rédacteur responsable de la revue SOURCES, a réalisé une enquête auprès de 90 amis et amies. Il leur a posé les questions ci-dessous. Quelques uns ont donné leurs avis dont on lira des extraits, tout en respectant leur anonymat.

La question: Le doute est-il une étape nécessaire sur le chemin qui conduit à la foi? Thomas, l’apôtre, n’avait-il pas raison de mettre en doute les affirmations si peu rationnelles de ses collègues jusqu’à ce qu’une expérience – personnelle – le mette à genoux? Le doute méthodique ne nous fait-il pas progresser vers la découverte de la vérité? Qu’en pensez-vous?

Le douteur fait figure de soupçonneux, de méfiant, de rabat-joie, de perturbateur de l’enthousiasme collectif. A l’opposé, le croyant, avec ses prétendues certitudes, fait preuve de fermeture et finalement de fragilité. La foi qui n’a pas passé par le feu du doute a peu d’assise. Elle risque de s’évanouir au premier obstacle rencontré sur son chemin. Qu’en pensez-vous?

Les réponses:

Foi et doute: des compagnons

Oh que oui. J’abonde tout à fait dans ton sens. La foi et le doute ne sont pas des opposés, des antinomies, mais des compagnons de route. Je doute et je crois. Et croire n’est pas « certitude », mais s’accrocher, dans le doute, à ce qu’on ne voit pas et qu’on ne peux pas prouver.

Jusqu’au vertige!

Il m’arrive de douter jusqu’au vertige. Il m’arrive de douter parce que c’est trop grand, c’est trop beau. J’écoute les athées, les agnostiques et je les comprends. L’un disait l’autre jour: penser qu’un Dieu créateur de l’univers s’intéresse à nos moindres faits et gestes, quelle prétention! Mais oui, on peut penser cela. Mais j’écoute aussi les croyants: certains m’irritent avec leur foi qui ne doute de rien, certains m’édifient parce que leur vie est cohérente, les uns sont de grands savants assez humbles pour reconnaître ce qui les dépasse, les autres sont de simples gens qui font confiance au Bon Dieu et sont accueillants pour tous. Je pense à Jacques Loew assistant dans sa jeunesse à des offices liturgiques où une quarantaine de moines venaient plusieurs fois par jour chanter le Seigneur. Il s’est dit: ou bien ces hommes sont fous mais ils n’en ont pas l’air, ou c’est moi. Finalement, il mit en doute son propre doute. Toujours le mystère pascal: quelque chose doit mourir ici dans l’ordre intellectuel pour accéder à la vérité entrevue et surprise. Quand elle se dévoile, elle est si cohérente que l’intelligence s’en trouve bien.

Technique du doute

Quand j’ai redécouvert la foi, j’ai toujours eu la « technique du doute »: tant que je n’étais pas convaincu, je n’avançais pas, mais je ne fermais pas la porte complètement. Lorsque qu’une bonne explication me montrait la cohérence de la chose, alors l’élément de foi devenait sûr et acquis. Je ne sais pas si j’ai quitté cette approche…Voilà mon expérience du doute.

Le doute devient grâce

Voici un texte de Bertrand Piccard tiré du livre «Changer d’altitude» . Je m’y retrouve bien.

Le doute comme un moment d’ouverture qui crée la conscience? Cela nécessite de définir quelque peu ces deux termes.J’aimerais préciser que lorsque je parle de doutes, je n’entends pas «hésitations». Les doutes ont mauvaise presse lorsqu’ils sont compris comme tergiversation, des réflexions sans fin, qui paralysent nos décisions. Je valorise au contraire le doute comme une attitude d’ouverture à une question sans réponse, à un point d’interrogation, où nous pouvons nous dire: « Je suis sûr de mes doutes et je doute de mes certitudes ». Là, on peut devenir comme un artiste devant une toile blanche. Si ce dernier veut remplir sa toile avec tout ce qu’il a déjà appris, avec tout ce qu’il a déjà fait, il n’arrivera à produire que la pâle réplique de quelque chose d’autre. S’il accepte au contraire dans un premier temps de ne pas savoir ce qu’il va peindre, s’il accepte d’observer sans a priori ce qui va apparaître, il peut réaliser un chef d’oeuvre. En fin de compte, il nous appartient de faire exactement la même chose avec la vie: accueillir la morsure de l’inconnu ; ignorer totalement ce qui va se passer, ce que nous allons rencontrer sur la suite de notre chemin, et en profiter pour créer notre chef-d’œuvre personnel. Il est fondamental de valoriser les questions sans réponses en raison de l’effet qu’elles produisent sur nous. Accepter ce risque nous offre des moment de rupture par rapport à la routine. Des moments qui vont nous rendre plus vivants. Paradoxalement, une telle expérience peut être perçue par certains comme un risque inacceptable. Le face à face avec ce que nous sommes vraiment engendre dans ce cas non plus un moment de grâce mais un début de panique. C’est pourquoi je trouve tellement important de construire en nous le désir d’explorer, de devenir les aventuriers de notre existence. Si nous y sommes parvenus, il est alors de notre devoir d’accompagner dans cette rupture ceux qui nous entourent,

de les aider à passer du moment où ils lâchent une certitude à celui où le doute se transforme en grâce. Non pas en proposant des explications, mais en donnant de la confiance. Je ne crois pas que nous puissions vivre des moments de grâce sans rupture avec notre fonctionnement quotidien. La rupture est fondamentale. C’est elle qui réveille, qui aiguillonne, qui interroge, qui remet en question, qui ouvre le coeur et l’esprit. (…) Dans l’existence, les questions sans réponse, les moments de rupture, de doute, de perte de contrôle, de crise, sont inévitables. A nous de les transformer en moments de grâce.

Debout sur mes deux pieds

Pour croire en Jésus Sauveur deux pieds me sont nécessaires. Le premier est l’expérience des rencontres indicibles avec le Seigneur. Le deuxième est mon intelligence qui raisonne, qui cherche des arguments. Et c’est là qu’intervient le doute, remise en cause de mes certitudes, en voyant par exemple tant de souffrances dans certaines vies, certains pays comme le Bangladesh. Je pose alors mes questions au Seigneur. A certain moment j’ai des éclaircissements, parfois inattendus. Et si le doute se prolongé je m’appuie davantage sur mon premier pied.

Un sujet redoutable

Voilà un thème redoutable à aborder. On parle plus souvent de foi que de doute! D’abord de quel doute s’agit-il? Que Dieu existe? Que Dieu soit réellement présent en chacun et pour toujours? J’imagine que c’est de ce doute-là dont on veut parler.

J’ai de la peine avec ce verbe douter, qui me paraît avant tout provenir du registre purement intellectuel, celui d’un concept philosophique valorisant le fait de rester humble et de se méfier de toute certitude. Une attitude qui me semble par ailleurs tout à fait sage et opportune. Personnellement, je n’ai jamais expérimenté ce doute «primaire». J’ai douté en revanche que le Dieu dont j’entendais parler à certaines occasions était Celui que j’avais envie de rencontrer.

Douter de Dieu tout court, n’est-ce pas continuer à «penser» Dieu intellectuellement, comme s’il était extérieur à soi? Ou alors ce peut être déjà une manière d’admettre son existence: la personne qui se dit agnostique exprime plus volontiers un «je ne crois pas» plutôt qu’un «je doute». Oui, la démarche de la foi me semble être une prise de risque qui ne laisse pas place à la raison ni à la prudence… «Et si c’était vrai?», dit la chanson….

Maintenant, il faut se résoudre à une réalité: Mère Theresa de Calcutta a déclaré qu’elle a passé plusieurs décennies à douter. Et bien d’autres pourraient faire cette déclaration, j’en ai le sentiment. Mais ne devrait-on pas parler plutôt d’une forme de détresse spirituelle ou d’un découragement? Il est dit dans la Bible que Dieu habite nos entrailles (Sophonie 3,17) et pourtant, malgré cette promesse d’intimité profonde, il nous arrive de douter de son existence au quotidien, ou à douter d’être aimé de Lui. Certainement parce que nous ne sommes pas ou plus capables d’en faire l’expérience. Des événements comme la maladie, la dépression, ou d’autres épreuves nous déstabilisent et nous coupent du lien avec le Vivant qui nous habite.

Des clefs en main

J’aurais eu de la peine à me prononcer sur le sujet du doute si je n’avais pas quelques clés en main: un passage de Job et un livre, «La seconde conversion», du prêtre André Gromolard. Selon lui, le croyant doit passer d’une foi enfantine à une foi adulte. Un chemin qui passe par celui de s’apprécier soi-même et d’accepter ses limites et…le risque! «Oser la bienveillance» dit Lytta Basset qui a fait de cette expression le titre d’un de ses livres. Gromolard nous dit que la première conversion, qui a lieu lors de notre baptême, ne suffit pas toujours à nous maintenir vivants dans notre foi. Il n’hésite pas à parler de «dépression post-baptismale».

Et Job? A force d’aller jusqu’au bout de sa détresse et de donner libre cours à sa colère, quitte à s’en prendre à Dieu lui-même, Job change de regard sur lui-même. Jusque-là, il avait l’impression d’être seul au monde. Puis il s’accepte vulnérable, mais libre. Il «sait» qu’il a un défenseur vivant (19, 25-27). Ce savoir-là se base désormais non plus sur une doctrine, mais sur son expérience (car «je sais», en hébreu, est l’expression d’une expérience vécue, apparemment). Job poursuit: «Je ne te connaissais que par ouï-dire, mais maintenant, mes yeux t’ont vu. Aussi je retire mes paroles et j’abandonne la poussière et la cendre» (42,5-6) Il me semble que Job passe ici d’une foi dogmatique, intellectuelle, une foi de connaissance (certes reçue, mais malgré tout intellectuelle) à une foi d’expérience. Job exprime toute sa colère, met Dieu en procès, et Celui-ci ne le lui reproche aucunement. C’est lorsqu’il aura pu exprimer tout ce qu’il a sur le cœur qu’il parvient à changer de regard sur lui-même et à sortir de son sentiment d’isolement.

Nous aussi, puissions-nous découvrir un «autre Dieu» que celui qu’on invoque quand tout va bien ou tout va mal. Puissions-nous ne douter que d’un Dieu qui pense les plaies, mais croire à un Dieu qui marche «au milieu de nous» ( Lv 26,12 et Sophonie 3, encore), là où nous sommes, et quel que soit notre état. Et pour cela, rester à l’écoute, de soi, de l’autre, en état de réceptivité, vivre l’expérience. Le premier commandement est «écoute, Israël», et les verbes qui suivent sont au futur. C’est une promesse qui nous est faite. Alors oui, peut-être bien que l’épreuve du doute est nécessaire pour aller vers une foi plus libre et plus mature.

Les uns et les autres

Compliments. Vous touchez ici la différences la plus importante entre les personnes. Certaines ont besoin de certitudes pour vivre; d’autres peuvent survivre avec la doute et l’incertitude.

Pas une étape nécessaire

Je n’oserais pas dire que le doute est une étape nécessaire sur le chemin qui conduit à la foi: certains l’ont dès le moment où la vie leur est donnée, comme une « sensorialité » naturelle: ils voient, entendent, touchent, parlent… et croient avec la même évidence naturelle et sereine. Ensuite, il faut qu’ils s’approprient le contenu et la forme de leur propre foi mais ils ne doutent jamais. Il leur est difficile de transmettre leur foi parce qu’elle est un cadeau du ciel, au même titre que la santé ou l’aptitude sportive ou l’art des mathématiques ne se transmettent pas… Il leur arrive d’en être fiers et cela me parait non justifié: qu’ils soient dans la gratitude oui, ils peuvent et doivent l’être ; dans la fierté non. Dans la suffisance donneuse de leçon encore moins!

La foi de ceux qui sont passés par le doute, puis la quête, l’enquête même, est différente. Je ne dirai pas plus forte mais comme cautionnée et consolidée par le chemin volontairement accompli fait d’observations, de livres lus, de rencontres choisies, de pugnacité et d’espérance. Parce que leur foi est le fruit d’un travail réel, lent, élaboré, ils peuvent transmettre davantage, par le partage des chemins suivis pour aboutir.

On ne peut pas opposer une foi à une autre en terme de valeur, de mérite ou de force. Celle qui est allée au devant et au risque du doute me parait simplement plus personnalisée: construite par un intellect particulier, une sensibilité unique. Peut-être qu’il faut honorer et utiliser ces deux accès à la paix en Dieu: par la certitude et par le doute. Cela me fait penser à cette fresque célèbre de Raphaël qui se trouve au Vatican. On y voit Platon qui, le doigt pointé vers le haut, désigne « le ciel des idées », et Aristote qui montre la terre pour opposer le réalisme. Pour moi, la foi doit additionner les deux: la conception idéaliste/spirituelle qui tire vers le haut – sans preuve et c’est du courage -, et l’acceptation de l’incarnation qui nous confronte au réel, à gérer sans perdre de vue l’idéal. Et c’est du courage également. La foi peut avoir une composante utile, ou « utilitaire », de motivation ou d’alibi:
– utile et de motivation lorsqu’elle permet de vivre pleinement et concrètement son incarnation parce qu’elle donne un sens essentiel aux actes. Utilitaire et d’alibi quand elle permet de fuir le monde dans sa réalité imparfaite pour s’assimiler à l’Absolu, l’excellence, jusqu’à cultiver une certaine prétention qui dispense de donner sa part ici-bas.

Le croyant qui ne connaît pas le doute me fait envie souvent et parfois un peu peur: son absolutisme peut devenir une forme d’intolérance fascisante. Les guerres de religion n’ont pas dû réjouir le Dieu d’amour invoqué pour tuer en son nom!

Dernière chose: il y a pour moi une dichotomie entre l’accès à la foi, doute inclus à accepter pour le dépasser, et la discipline exigée par l’Eglise, prompte à condamner, excommunier (et je rends grâce à notre Pape actuel dont la parole est compréhensive et charitable). Sur le plan purement psychologique, j’attire toujours l’attention des enseignants en charge d’éduquer sur la nécessité de condamner fermement certains actes qui sont clairement des manquements à la morale, ce qui ne doit pas revenir à condamner la personne qui les a commis, qu’il faut au contraire aider à continuer à croire en son aptitude à devenir meilleure. C’est une chose de dire à un enfant: l’acte que tu as commis est moche ; c’en est une autre de lui dire: tu es moche. Pour moi cela a à voir avec la foi: foi dans le meilleur de soi possible, par tâtonnements, erreurs et doutes acceptés, pour les dépasser. C’est en cela que l’Eglise doit aider: en incitant et encourageant, pas en condamnant l’individu.

A ce titre, pour la personne qui ignore encore si elle est simplement humaine et mortelle ou fille de Dieu et immortelle, savoir que sa dignité est dans les deux cas de chercher pour trouver est un énorme encouragement pour chercher encore et encore, sans dramatiser de n’avoir pas encore trouvé.

Pourrait-on en conclure que l’homme qui a toujours douté mais cherché et mené une vie soucieuse de morale et de générosité, sera mieux accueilli par Dieu que celui qui a vécu planqué derrière une foi tranquille mais sans grand souci d’application et d’altruisme?
Mais peut-être que le mot « croire » est un oxymore à lui tout seul, puisqu’il dit tout à la fois la certitude et le doute: quand on me demande: « Vous avez la foi vous? » et que je réponds « je crois » , je ne suis pas très sûre de ce que cela exprime!

Les deux Thérèse

La question est provocante. Elle pose une alternative, blanc et noir, peu réelle. La foi est aussi multiforme que les individus, je pense. Certains la vivent avec un émerveillement de tous les jours, comme les enfants du Royaume. Bienheureux ceux-là! Il y a ceux qui mûrissent à travers les questionnements successifs et se font une foi « solide » adulte, raisonnée. Il a ceux plus affectifs qui s’enflamment, se déprennent, reviennent etc…Il y a ceux qui luttent contre le doute, jour après jour, et se confient à leur volonté pour rester accrochés. Il y a ceux que le doute emporte…

Quant à votre jugement, à l’emporte pièce, qui affirme que le croyant, avec ses «prétendues certitudes» ferait preuve de fermeture? Je répondrais que la foi est d’abord vécue et que le témoignage qu’apporte une telle vie est reconnu très largement: Soeur Emmanuelle, Jean Paul II, mère Teresa avec ses doutes… Et, tout récemment, Arnaud Beltrame). Ces témoins ne sont pas «fermés» ni «fragiles». Les convictions ne s’expriment que par des actions. Alors pour être honnête, il faut que je me situe…Et je suis bien mal placée. Car le doute m’habite, et m’a toujours habitée. Ce n’est pas la peur de l’engagement, de ce qui pourrait m’être demandé. C’est la primauté de la raison raisonnante, peut-être innée, sûrement inculquée, qui me fait douter devant un catéchisme qui demande tant de renoncements intellectuels. Et une question me bloque totalement: que comprend-on sous le nom de Providence? Quel rôle joue Dieu dans l’histoire des hommes?

La théologie m’a beaucoup apporté. La grâce aussi. Malheureusement le doute est revenu, très violemment. Et si les psaumes demandent au Seigneur qu’il n’abandonne pas son peuple, c’est moi, je crois, qui ne lui ouvre pas la porte. Je ne peux donc me plaindre de son silence.

Alors que me reste-t-il? Le doute et l’absence. Je me demande bien d’ailleurs comment les deux Thérèse ( la «grande» et la «petite» ont vécu leurs doutes crucifiants. Pour ma part, je recours à la volonté pour persévérer, accepter l’obscurité. Mais aussi à travers l’action inspirée par l’Evangile (en particulier, Matthieu 25). Mais peu de prière pour obtenir la foi de l’enfant, celui qui ne doute pas de ses parents et se laisse conduire confiant, aimant.

Une seule certitude: l’Amour

Le doute? De par l’éducation des années 50 en Valais (et ailleurs), qui n’a pas fait (ou subi) l’expérience d’un d’un Dieu qu’on suivait par habitude ou par obligation, et qui freinait la liberté de l’homme? Il y a là-dessous la docilité sincère d’êtres en quelque sorte “formatés“ et bien obéissants: la question du doute ne se posait même pas: Dieu nous aime et il faut le croire: telle est la Vérité.
Face à cette situation, peut-on fortifier sa foi autrement que par le doute? Peut-on vraiment dire qu’ “une foi qui n’a pas passé par le feu du doute a peu d’assises“? Il me semble que non. Et ceci paradoxalement par l’expérience de la souffrance, en l’occurrence pour moi, celle d’une hospitalisation. Certes, Dieu ne désire pas la souffrance de l’homme: Jésus a guéri les malades, chassé les démons, pleuré devant le tombeau de Lazare, etc… Et l’homme doit faire tout ce qu’il peut pour la combattre. Mais la souffrance est aussi un feu purificateur. Comment? Non pas nécessairement par une forme de “communion mystique“ avec le Christ en croix. Mais soudain, l’expérience inexplicable et forte de se sentir aimé plus que jamais. Il paraît que ce n’est pas inhabituel, m’a dit un prêtre ami.
Bien sûr, j’ai toujours été persuadé de l’amour de Dieu, mais depuis, comme dit Simone Weil, pour moi, Dieu est “j’aime“: c’est une certitude absolue et c’est toute la différence. Mais en sera-t-il toujours ainsi? Mystère. Je suis certain que les chemins de la foi sont multiples et dépassent toute logique. Doutes obligatoires ou pas, un jour ou l’autre dans notre vie. Je n’en sais rien. Dieu va au-delà de ce que l’on peut penser quand il s’agit de rejoindre la Vérité, qui est avant tout une question d’Amour.

Une certitude inquiétant

Le doute, cette « certitude » inquiétante dans l’orientation écologique de notre planète. Le doute, cette prudence intellectuelle dans la quête de vérité. Le doute, cette humilité dans la confiance de nos relations humaines. Le doute, ce désir trop souvent dissimulé sur l’itinéraire de notre confiance en la Vie.

Thomas, l’incrédule?

Un verrou était apposé sur les portes du Cénacle, mais un autre verrou bouclait le cœur des apôtres, effrayés, choqués non seulement par la mort de Jésus, mais par cette mort: le supplice de la croix. Comment fait-on pour continuer de vivre après un tel drame? Comment renaître à l’espérance quand on a perdu un être cher, et parfois dans des conditions terribles, comme lors des récents attentats en France? Surmontant leur chagrin, se souvenant du geste de Jésus leur partageant son corps et son sang, au soir du Jeudi Saint, les disciples étaient réunis, le premier jour de la semaine. Et voilà que Jésus était là, au milieu d’eux, vivant, et leur offrant sa paix, sa joie, son pardon. Expérience inoubliable qui fonde notre foi. Oui Jésus est vivant: ce n’est pas un rêve ni une seule espérance. Oui, il est apparu à Marie-Madeleine, aux femmes, aux apôtres, à Paul. Oui, l’incroyable est à croire, l’inouï a été entendu, l’impossible s’est réalisé: la mort est vaincue et Jésus nous donne sa paix et sa joie face à la mort. Oui Jésus est vivant: ce n’est pas un rêve ni une seule espérance.

Mais pas de chance: Thomas était absent. Il avait raté la messe du dimanche. Simple panne d’oreiller? Peut-être, à moins que le choc de la mort de Jésus ait commencé d’inscrire en lui de la distance, comme une hésitation.Il aurait aimé pouvoir y croire, mais était-ce bien vrai? Le vigoureux Thomas ne pouvait se suffire d’un espoir. Les disciples lui avaient certes annoncé qu’ils l’avaient vu vivant, mais leur témoignage n’avait pas prise sur lui: bien des contemporains pourraient en dire autant… Il lui fallait une expérience vive, une rencontre aussi forte que le spectacle horrible de la mise en croix. Il voulait être certain que Jésus, son maître et son ami, avait triomphé réellement de la violence, de la haine et de la mort. On a fait de Thomas le patron des incrédules… Il mérite mieux et chaque fois que j’entends cet évangile, j’ai envie de prendre sa défense. Certes, Thomas s’appelle aussi Didyme, c’est-à-dire Jumeau. Surnom symboliquement fort: en son âme se disputaient foi et doute. Mais de tout son être, il aspirait à la foi, à une foi forte et surtout à une rencontre avec Jésus. Bienheureux Thomas dont la foi était si exigeante!

Heureusement, le dimanche suivant, il surmonte son doute et se joint aux disciples pour la célébration de l’eucharistie. Et voilà que Jésus est là, au milieu d’eux. Remarquons que Jésus ne fait aucun reproche à Thomas mais répond à sa demande de réalisme. “Avance ton doigt ici et vois mes mains; avance ta main et mets-la dans mon côté: cesse d’être incrédule, sois croyant“. Alors Thomas peut reconnaître et adorer Jésus. C’est maintenant Pâques pour lui: le passage du doute à la foi, de la mort à la vie. Mais, me direz-vous, chacun n’a pas la chance de bénéficier d’une apparition du ressuscité! C’est précisément en pensant à nous que Jésus proclame: “Heureux ceux qui croient sans avoir vu!“. En tenant à la foi des apôtres et en participant à l’eucharistie nous pouvons nous aussi, comme Thomas, vivre le même passage du doute à la foi, de la peur à la paix.


Guy Musy, rédacteur responsable de la revue SOURCES

Afficher les commentaires

Il n’y a aucun commentaire pour l’instant.

Article suivant