Revue Sources

Les parents transmettent à leurs enfants un code génétique, un patrimoine, une entreprise, des biens. Leur grand-mère leur transmet son argenterie, ses bijoux. Ce sont des choses que les enfants vont posséder. Les parents ont-ils la possibilité de transmettre la foi? Pour cela il faudrait que la foi soit quelque chose que l’on puisse posséder. Or la foi ne se possède pas.

La foi est-elle transmissible?

On peut transmettre des valeurs, des notions, des pratiques, on peut apprendre aux jeunes générations le sens de l’accueil, du respect, l’importance des rites, des symboles, on peut enseigner des attitudes, des gestes, des postures, on peut faire mémoriser des prières, des répons, des psaumes. Cela favorisera certainement une sensibilité à la chose religieuse, mais cela transmettra-t-il la foi, une foi vivante dans le Christ Sauveur? La plupart des théologiens actuels réfléchissent à cette question pastorale, car le modèle ancien de transmission ne fonctionne plus. Je laisserai le soin à d’autres de se poser la question de savoir s’il n’a jamais fonctionné…

Qu’est-ce que la foi? Une confiance fondamentale et fondatrice en Dieu? Qu’est-ce qui peut la faire naître? Si quelqu’un a la foi, d’où lui vient-elle? Comment l’a-t-il reçue? Lorsque quelqu’un dit « J’ai perdu la foi », qu’a-t-il perdu? Une confiance fondamentale en la vie? Une certaine représentation de Dieu? Des certitudes? Le Dieu de Jésus-Christ est-il un Dieu que l’on peut posséder? Un Dieu que l’on peut perdre?

Tenter de répondre à ces questions, c’est un peu – si l’on me permet un début d’analogie – comme si on essayait de savoir comment un enfant apprend à lire. Tous les pédagogues vous diront que c’est un mystère. L’enseignant transmet une boîte à outils, pas la lecture! Il montre à ses élèves tous les outils utiles à la lecture, il en décline les fonctionnements, il les aide à expérimenter leur usage. Il met en place des conditions de possibilité de lecture, mais il ne sait jamais ce qui fait que la lecture advient à un élève. L’illettrisme est la difficulté pour l’apprenant d’utiliser les outils proposés. L’analphabétisme est le manque total de transmission de ces outils : les conditions de possibilité de lire n’existent pas.

On ne transmet que la boîte à outils

De cette analogie, je tire l’affirmation que la transmission ne concerne pas la foi, mais ce que j’appelle la « boîte à outils ». Cette transmission d’outils – qui n’est pas à dénigrer – n’a pas forcément plus de chance de trouver du sens si la personne baigne dans un milieu religieux ou non. Dieu surprend même celui à qui nul n’aurait transmis de boîte à outils.

La pastorale actuelle cherche à faire évoluer les pratiques et les représentations vers une catéchèse de cheminement.

Car ce qui n’est pas transmissible, c’est la rencontre personnelle que chaque chrétien fait avec une personne, le Dieu de Jésus-Christ, c’est la révélation qui s’offre à tout être humain, c’est la transformation qui s’opère lorsque quelqu’un touche du doigt le mystère de l’Amour de Dieu, transformation qui peut couver sous la braise très longtemps ou être fulgurante dans le cas d’une conversion brutale.

Il devient donc difficile de parler de « transmission de la foi ». En pastorale on parle maintenant d’engendrement à la foi, de mise en place de conditions de possibilité pour que quelque chose naisse en quelqu’un et/ou pour que quelqu’un naisse à quelque chose. Ce quelque chose étant de prime abord la vie. Puis, parfois, il survient que ce soit la Vie de Dieu, la Vie en Dieu.

Une catéchèse de cheminement

En Eglise et particulièrement en catéchèse, il faut être attentif à la mise en place de ces conditions de possibilité. Plusieurs pistes s’offrent à nous. Tenter d’être un canal pour que l’autre perçoive quelque chose du divin. Entrer en résonance avec l’autre, avec son vécu. Témoigner, dire en mots même maladroits l’indicible de la rencontre, vivre ouvertement du feu intérieur allumé par cette rencontre. Marcher avec les personnes sur leurs chemins de vie, accompagner, guider, précéder par moments, suivre à d’autres. Enseigner lorsque l’on est questionné, se taire souvent. Tout ceci me semble pouvoir permettre que l’autre, rencontré en vérité, découvre sa foi en la vie, l’exprime, laisse entrer la vie de Dieu en lui, choisisse de se plonger dans sa Parole, expérimente la prière… Mais quoi qu’il arrive, le catéchète n’aura rien « transmis ».

Dans la pratique, cela implique de passer d’une pastorale d’encadrement à une pastorale d’engendrement. Encadrer, c’est monter des projets pour des gens qui vont y participer. Tout autre est l’engendrement qui n’a rien d’autre à proposer que de faire route avec des personnes qui ont envie de se mettre en chemin vers la vie et la Vie. La pastorale actuelle cherche donc à faire évoluer les pratiques et les représentations vers une catéchèse de cheminement.

Ce qui peut se passer dans la rencontre et le cheminement est hors de la volonté humaine. C’est quelque chose de l’ordre de l’Esprit qui arrive en nous et révèle à l’autre ce même Esprit qu’il a déjà en lui. Il arrive, plus souvent qu’à son tour, que ce qui se passe chez l’autre fasse vibrer en nous un espace non encore reconnu, comme le Magnificat a pu jaillir de Marie lors du tressaillement d’Elisabeth. Rien de tout cela ne s’appelle transmission, rien de tout cela n’est mesurable. Il ne s’agit que de la Vie toujours en mouvement, déjà-là et toujours à venir.


Anne Deshusses-Raemy fut enseignante de musique, puis enseignante primaire spécialisée avec des enfants ayant des troubles de personnalité. Après ses études de théologie à Strasbourg, nommée assistante pastorale à Genève, elle enseigne à l’Atelier Oecuménique de Théologie et travaille au Service catholique de catéchèse.

 

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