Revue Sources

Les termes de «décroissance» et de la «croissance zéro» sont entrés dans le vocabulaire courant, dans le sillage du rapport publié en 1972 par le Club de Romesous le titre «Les limites à la croissance». Ce rapport a fait date, il a durablement marqué les esprits par ses méthodes novatrices et par ses conclusions. «Les limites à la croissance» a mis en évidence les contraintes externes – épuisement des ressources et pollution – qui allait, si rien n’était fait en matière de démographie et de modèle économique, conduire le monde à la catastrophe. Quelques mois après cette publication – est-ce par pure coïncidence? – les producteurs de pétrole déclenchaient la première crise pétrolière en limitant de manière coordonnée leur production.

Le modèle de la croissance énergivore était durablement ébranlé et l’économie mondiale accusait le coup, sans pour autant dévier durablement de sa trajectoire de croissance. Ainsi, depuis le début des années 1970 le produit mondial (en termes nominaux) a été multiplié par un facteur de 20, alors que produit par tête augmentait pendant la même période d’un facteur de 10. L’écart entre ces deux chiffres s’explique par le fait que, simultanément, la population mondiale a doublé, en passant de 3,7 à 7,5 milliards aujourd’hui. Pendant cette même période, la consommation d’énergie par tête – tout vecteur confondu – n’a augmenté que de l’ordre de 20%. Cette progression peut sembler modeste, mais il ne faut pas oublier que compte tenu de l’augmentation démographique, la consommation mondiale d’énergie a été, durant la période multipliée par un facteur de trois.

Si le terme de «décroissance» avait, dans les premières années, une connotation écologique forte (pollution et énergie), plus récemment il a pris aussi une signification plus qualitative, voire morale de frugalité vertueuse. Ainsi, aujourd’hui ce qui caractérise les débats sur la décroissance c’est la question centrale du sens et du contenu qualitatif de la croissance alors que la «durabilité» se focalise essentiellement sur la pérennité environnementale étendue plus récemment pour inclure aussi le social.

L’activité économique n’est qu’un moyen et ne fait sens qu’en vue des finalités plus hautes. Il en va de même de la décroissance.

Les quatre considérations qui suivent visent à préciser tant soit peu les tenant et aboutissants du débat actuel sur la décroissance. La première d’entre elles concerne les œillères statistiques sous-jacentes à toute la mesure économique de la croissance, la seconde distingue la croissance par tête de la croissance tout court et donc introduit la dimension démographique; la troisième considération aborde la distinction entre le qualitatif et le quantifiable, finalement la quatrième et dernière met en évidence les rapports entre accumulation des richesses et démutualisation.

L’œillère de la comptabilité nationale

La question de la mesure s’invite naturellement dans tout débat sur la (dé)croissance économique. La catégorie de «produit national» est la seule mesure de l’activité économique largement disponible. Le produit national (dans ses différentes variantes) mesure la valeur ajoutée générée dans un territoire pendant une période donnée. La collecte des données nécessaires à son calcul repose sur un système comptable dit des «comptes nationaux» dont la méthodologie s’est généralisée seulement à la fin des années 1940. Elle est aujourd’hui harmonisée et pilotée par les Nations Unies.

Le cadre comptable des «comptes nationaux» a trois caractéristiques principales, qui sont autant de limites que de faiblesses. Tout d’abord, ce dispositif statistique sert à mesurer des flux – production annuelle – et non des stocks à un moment donnée. Cela est parfois source de confusion, notamment quand on assimile le produit national à la «richesse» alors qu’il s’agit uniquement d’une mesure du flux de production. Cela est d’autant plus problématique que nous ne disposons pas de métrique pour quantifier le stock de la richesse accumulée.

La deuxième limitation de la comptabilité nationale tient à son attention exclusivement centrée sur les échanges marchands de biens et services. Ainsi, sont laissées de côté toutes les activités domestiques et celles qui sont qualifiées – avec une connotation indument négative – d’informelles. Si la famille prépare un repas à la maison, seule la valeur des ingrédients achetés au supermarché apparaîtra dans le produit national, alors que si le même repas est pris dans le restaurant le plus proche, toute la note y sera incluse. La question de savoir si la famille a vraiment produit moins de «richesses» que le restaurant, reste posée.

Cet exemple met en lumière le biais méthodologique sur lequel repose toute la construction conceptuelle des comptes nationaux et donc de la croissance: elle ne retient que ce qui passe par une transaction, ou un échange marchand.

La troisième limitation de la comptabilité nationale découle directement de la précédente. La focalisation sur la transaction permet à la comptabilité de tout agréger en termes monétaires et donc de ne retenir des productions diverses que le prix. L’hypothèse sous-jacente est donc que le prix mesure de manière pertinente la production de richesse et laquelle est synonyme de satisfaction accrue.

L’exemple invoqué souvent est celui de la facture de carrosserie suite à un accident: il y a certes un effort de production du carrossier, mais ce dernier ne fait que remplacer ce qui a été endommagé. La satisfaction n’augmente pas alors qu’il y a croissance au sens comptable. Les limites du paradigme sont encore plus claires lorsqu’il s’agit d’utilisation (pollution) des ressources environnementales notamment l’air ou l’eau, qui n’ont pas de prix de marché. Il s’ensuit que ce qui est en réalité une ponction sur les ressources disponibles n’est pas répertorié comme un coût. Ces exemples montrent à l’évidence qu’il est hasardeux d’assimiler utilité ou satisfaction et quantification monétaire.

En conclusion: si la métrique de la comptabilité nationale reste la référence incontournable dans tout débat sur la croissance, elle ne permet pas, et de loin, d’appréhender la totalité du phénomène. De grands noms de l’économie – A. Sen et J. Stiglitz – ont co-signé en 2009 un rapport sur la question, commandité par le président français N. Sarkozy. Ils plaident pour l’extension du périmètre de la comptabilité nationale afin d’y inclure, à l’aide d’estimations subtiles, l’environnement et la qualité de vie. La mise en œuvre de ces recommandations, somme toute peu révolutionnaires, serait laborieuse et impliquerait d’autres hypothèses simplificatrices. De plus, cette voie tend à consolider le monopole méthodologique du «produit national» plutôt que d’envisager la mise sur pied de deux autres métriques – complémentaires. Une d’entre elles devrait permettre – à l’aide d’un appareillage conceptuel et statistique ad hoc – de mesurer l’activité para-marchande et sa contribution qualitative au bien-être alors que la seconde métrique serait adaptée à mesurer les prélèvements effectués sur l’environnement à l’instar de ce que préconise «ecological footprint».

Le fait de disposer de trois indicateurs parallèles aurait l’avantage de permettre la comparaison de l’impact des diverses politiques économiques sur trois plans différents: celui de la croissance économique, celui du para-économique et celui de l’environnement. Avec l’aide d’une telle batterie d’indicateurs, le politique et les électeurs verraient plus clairement quand les tendances convergent sur les trois plans et quand elles divergent. Il se pourrait ainsi que ce qui apparaît aujourd’hui comme de la «décroissance» du point de vue du produit national, serait en fait accompagné par une croissance des activités para-économiques et une amélioration de l’état de l’environnement. Il est urgent donc, pour rendre le débat sur le sens de la croissance plus opérationnel, de mettre au point sans tarder, ces indicateurs complémentaires et les utiliser systématiquement dans le débat et la prise de décision politique. Face au monopole de la «comptabilité nationale» et au confort intellectuel dont elle est porteuse grâce à son caractère unidimensionnel, la bataille des méthodes statistiques de mesures n’est pas gagnée.

Entre frugalité et écologie: les variantes de la décroissance

La deuxième considération qu’il s’agit de traiter concerne le rôle de la variable «démographie» dans le discours de la décroissance. S’agit-il de réduire le volume total de l’activité économique, d’en limiter certaines composantes ou bien de baisser ce volume par tête d’habitant? Dans le premier cas, (à population constante) le souci est clairement de contenir voire de réduire la sphère régie par la logique marchande, de manière à laisser subsister des plages de vie sociale ouvertes à d’autres logiques que celle de l’échange. Ici, la décroissance apparaît comme un moyen pour préserver l’autonomie de tout un chacun, en lui donnant plus de temps – mais pas d’argent – non seulement pour ses loisirs mais avant tout pour produire sa subsistance selon d’autres modalités que l’échange (comme la réciprocité ou la solidarité), à l’instar du repas familial mentionné plus haut. Derrière cette version de la décroissance, on distingue l’aspiration à la frugalité face au déluge du «prêt-à-jeter» et à la «culture du déchet» que stigmatise souvent le Pape François.

Quand le discours de la décroissance se réfère uniquement à des activités hautement polluantes, le souci est moins la frugalité que l’impact environnemental. Ce qui est en point de mire, c’est l’empreinte écologique plus que l’activité marchande en tant que telle. Le regard, à l’instar de l’écologie libérale, se porte vers les activités de service et l’innovation technologique dans laquelle on discerne les promesses de faire plus de valeur et d’emplois avec une moindre ponction environnementale. Par conséquent, la croissance propre se présente parfois comme une alternative à la décroissance pure et dure.

Chacun de ces deux discours en matière de décroissance et de croissance propre s’applique à l’ensemble de l’économie. En fonction de l’évolution démographique, les conséquences de ces discours seront plus ou moins radicales. En cas de fortes poussées de population, la réduction du produit national va diminuer le produit moyen par tête, ce qui peut affecter particulièrement fort les plus vulnérables. Il en va autrement en cas de stagnation ou de baisse démographique; la décroissance peut alors être proportionnellement moins sensible au niveau du revenu par tête, à l’instar du Japon ou de la Grèce.

Depuis le rapport «Limites à la croissance», la dynamique démographique et la croissance économique entretiennent un rapport ambigu dans le discours sur la décroissance. En effet, pour certains, le contrôle des naissances est une condition incontournable de la décroissance nécessaire à la préservation de l’environnement. Une telle attitude permet – en théorie – de concilier l’augmentation du niveau de vie individuel et décroissance macro. D’autres, dont de nombreux chrétiens, refusent de lier décroissance et politiques de natalité.

L’argent fait-il le bonheur?

La troisième considération relative à la décroissance porte sur le rapport entre le qualitatif et le quantitatif. L’argument est simple, il consiste à dire que la qualité de la vie, ou plus prosaïquement le bonheur, ne se réduisent pas à la valeur de la production marchande. Si la croissance quantitative mise exclusivement sur le «plus», l’augmentation qualitative préconise le «mieux». Il s’agit alors d’utiliser les ressources économiques de manière à produire des biens à services qui, à ponction environnementale constante, auraient un effet supérieur en termes de satisfaction ou de bonheur. L’argument est généreux et met le doigt sur une des faiblesses de la métrique statistique discutée plus haut. Il est toutefois très difficile à mettre en œuvre comme en témoignent les efforts de l’OCDE autour de l’indice du «mieux-vivre» qui regroupe, en plus du produit national, six autres indicateurs. En effet, le rapport entre croissance et bien-être est ambigu: si de nombreuses études montrent que la croissance n’induit pas une augmentation proportionnelle du bien-être, d’autres études soulignent que ce dernier dépend néanmoins grandement de l’aisance matérielle (Rapport social 2016).

L’opposition croissance quantitative / bonheur qualitatif est d’autant plus problématique qu’elle est unilatérale. En effet, elle se base sur les biens et services produits et oublie que tout ralentissement de la croissance menace potentiellement des places de travail. Or, dans le monde d’aujourd’hui, la valeur psychologique – satisfaction qualitative – d’une place de travail est souvent plus importante que son apport en termes de ressources. Si donc la décroissance devait entraîner une réduction des places de travail, son effet sur la perception du bien-être perçu serait probablement plus négatif que la seule baisse des revenus. Dans des sociétés où le lien social s’effiloche et ne subsiste, dans certaines situations, que grâce à la participation au marché du travail, la décroissance sereine impliquerait un changement profond du rapport non pas au travail en tant qu’activité, mais à l’occupation rémunérée synonyme aujourd’hui de place dans la société. Pour rendre cette décroissance-là possible, il faudrait «remettre du lien social» par d’autres voies que le marché du travail.

La richesse contre la solitude

La version idyllique de la décroissance met en exergue le fait que l’extension du para-économique viendrait compenser la baisse du secteur marchand. Ce secteur se développerait grâce au temps libéré par la baisse de l’emploi et aux ressources, notamment immatérielles, que l’économie marchande ignore voire détruit. En effet, les besoins matériels sont moindres dans une société avec de fortes poches de mutualisation que dans une société fortement individualisée. Cela est vrai pour ce qui est du besoin en denrées alimentaires mieux utilisées, en logements, en infrastructures et plus généralement en objets, puisque ces derniers auraient plus facilement une seconde vie. Si la décroissance s’accompagnait effectivement d’une re-mutualisation, alors elle pourrait être sereine voire heureuse. Certaines anecdotes en provenance des pays du Sud de l’Europe plus durement touchés par la crise semblent indiquer que le tissu social, quand il est contraint de se débrouiller avec moins, parvient à trouver des solutions innovantes ou anciennes qui, par ailleurs, contribuent à resserrer ou même à recréer le lien social. L’individualisme de confort devient impraticable en situation de disette. Certes, mais cela ne signifie point qu’une société individualiste va choisir volontairement la décroissance et se contraindre ainsi elle-même à chercher un mode de fonctionnement plus économe en ressources, plus frugal, probablement aussi plus humain mais exigeant un effort considérable d’adaptation et de tension.

Le monde hédoniste cultive, pour le plus grand bonheur des marchands de gadgets, l’accumulation des richesses comme gage de sécurité et d’indépendance. C’est parce que nous avons des ressources matérielles que nous pensons – illusion marchande – pouvoir nous passer des autres. Nous ne devrons pas attendre qu’ils nous donnent leur temps et leur compétence puisque nous avons assez pour l’acheter. La relation humaine disparaît au profit de la transaction marchande. L’être s’efface devant l’avoir. Le chemin de la décroissance passe donc par un effort de tous les jours visant à remettre l’être au cœur de l’économie, de faire de l’avoir l’instrument et non la finalité de l’existence. La décroissance c’est donc tout autant une affaire spirituelle qu’un problème, un défi environnemental et économique. La décroissance sereine n’est envisageable que si, en parallèle, la sphère para-économique – celle qui statistiquement n’existe pas aujourd’hui – affirme son existence aussi statistique et prend de l’ampleur en tant que lieu de production simultanée de biens et de liens sans lesquels ni la réciprocité ni les solidarités ne sont possibles.

La phrase dans Luc (16:9) montre, on ne peut plus clairement, la manière dont il convient d’utiliser les fruits de la croissance pour paver la route à la décroissance sereine: «Faites-vous des amis avec l’Argent trompeur, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles” . C’est bien le chemin qu’indique aussi le Pape François dans Laudato Si: l’activité économique n’est qu’un moyen et ne fait sens qu’en vue des finalités plus hautes. Il en va de même de la décroissance, elle n’a de sens que si elle porte du fruit dans d’autres registres dont l’écologie est un parmi d’autres.


Paul H. Dembinski (© Unifr)

Paul H. Dembinski (© Unifr)

Paul Dembinski, professeur à l’Université de Fribourg et à l’ Observatoire de la Finance à, Genève, membre de la Plateforme diocésaine «Dignité et Développement».

 

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  • Pierre Angleys

    Excellent article qui permet de voir plus clair dans le jeu des « marchands » auquel trop d’économistes paient allégeance plutôt que d’assurer une vraie « marche tous ensemble ». J’avais eu l’intuition de ce problème après un pélerinage vers Compostelle il y a 11 ans, et il en était résulté le poème un peu facétieux que vous trouverez au lien suivant:
    http://www.pxangleys.com/poemes/pdf/marche-marchants.pdf


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