Revue Sources

Les artistes chrétiens, en règle général, hésitent à représenter le Christ nu. Réflexe de pudeur ? Hésitation de croyant ? Pourtant leur foi ancrée dans l’incarnation du Dieu fait homme ne les empêche nullement.

Un constat

Je n’ai pratiquement jamais vu dans nos églises un crucifix présentant le Christ nu sur la croix. Je pense que beaucoup parmi vous me rejoindront dans ce constat. C’est interpellant. Pourquoi ces images, certes très rares, se trouvent plutôt en dehors de nos lieux de culte ?  Force est de constater que les représentations du Christ sur la croix où son sexe n’est pas couvert par un voile ont été souvent sujet de controverse. Il est surprenant der constater  que les images du Christ enfant entièrement nu dont le sexe est souvent apparent semblent être reçues avec plus de « sérénité ». Les théologiens, au long des siècles, ont avancé des arguments pour expliquer le sens de la nudité du Christ. A certaines époques, ils été empruntés par une interprétation fortement moralisante. La représentation explicite du sexe était associée sans  plus à la notion de « désordre », de péché, à quelque chose de fondamentalement dangereux, laid, « défigurant » l’être humain.

Deux données objectives

Au-delà des interprétations moralisantes que l’on a pu donner à la nudité  – ce ne sera pas la perspective de ma réflexion -, arrêtons-nous sur quelques éléments objectifs qui concernent pleinement la personne du Christ.

La crucifixion

Crucifix de Philippo Brunellesci, entre 1410-1415

A l’époque de Jésus, la crucifixion était un supplice courante utilisé par les Romains pour mettre à mort un condamné. Chez les Juifs, la crucifixion était ressentier comme une malédiction divine (Dt 21, 23). Après avoir été torturé, on déshabillait le condamné pour le clouer (parfois on utilisait des cordes) sur la croix. La victime mourrait d’étouffement, mais l’instant de la mort pouvait tarder plusieurs jours. On pourrait se demander pourquoi Jésus aurait été traité différemment des autres condamnés, pourquoi on aurait pris soin de couvrir son sexe. Parce qu’il était Dieu ? Combien de personnes, même parmi ses disciples, auraient eu l’idée de faire ce geste ? Il est fort probable que la plupart des personnes témoins de cette crucifixion n’étaient pas en mesure de reconnaître Jésus comme étant Dieu…

L’Incarnation

Une des caractéristiques fondamentales (et la plus originale) du christianisme est de reconnaître en la personne humaine de Jésus-Christ Dieu lui-même. Cette reconnaissance n’est pas le résultat d’une démarche de type scientifique qui amène des preuves concrètes et tangibles de ce que l’on affirme. Elle est de l’ordre de la foi. C’est un fait tellement inimaginable (l’incarnation de Dieu) que l’Eglise, par la nécessité de la mission, s’est vue rapidement poussée à élaborer un discours pour donner à comprendre l’incompréhensible. Logiquement, la corporéité ne pouvait pas être exclue d’un discours portant sur le mystère de l’Incarnation. « Selon la doctrine patristique de l’Incarnation, de la enanthropesis, Dieu, en Christ, a vécu de l’intérieur l’expérience de l’humain, en accueillant en soi l’altérité de l’homme. Jésus de Nazareth a fait le récit, a expliqué, a rendu visible Dieu dans l’espace humain » dit Enzo Bianchi, ancien prieur de la communauté de Bose (Italie). Il ajoute : « La corporéité est le lieu essentiel de ce récit qui fait de l’humanité de Jésus de Nazareth le sacrement primordial de Dieu »[1]

En quoi alors la nudité du Christ en croix pourrait être dérangeante?

En général, la vision d’un corps nu (réel ou imagé) laisse rarement nos émotions, notre esprit et notre intelligence indifférents. D’une manière immédiate, cette vision nous met en face de nos propres interprétations de la nudité, élaborées à partir de l’expérience personnelle et fondamentalement à connotation éthique ou morale.

Concernant les images religieuses, et plus particulièrement la représentation du Christ nu sur la croix, il est important de se demander quelle est l’intention qui se cache derrière ce type d’image. Dans un travail doctoral consacré à la nudité sacrée pendant la Renaissance[2], j’ai trouvé des réflexions éclairantes,  même si la période qui était sujet d’étude restait limitée aux XV et XVI siècles.

Lors de la Renaissance « la redécouverte de l’Antiquité, l’intérêt pour la pure beauté plastique, amènent les artistes à valoriser le nu pour lui-même »[3], ce qui va provoquer un changement dans la manière de dire le message religieux à travers la nudité, sujet central pour la théologique chrétienne mais aussi pour la tradition artistique en Occident. Une certaine manière de représenter le nu sera considérée par l’Eglise de l’époque comme étant provocante et lascive. La nudité du Christ n’y échappera pas, et la censure fera son œuvre.

Il me semble que les enjeux soulevés par ce « nouveau regard » sur la « nudité sacrée » restent toujours d’actualité. Au moment de la Renaissance, la représentation du nu est perçue par l’Eglise comme une menace pour la méditation spirituelle, puisque l’attention du spectateur est portée vers l’image du corps nu, souvent imprégnée de sensualité. Le nu est alors au centre d’une grande ambiguïté : est-il au service d’un message religieux, de l’attrait sensuel ou de la pure beauté plastique ?

La chair sacralisée

« La vierge au long cou » de Parmigianino, vers 1534-1535

Certaines images présentant la nudité du Christ ont eu une fonction éminemment dévotionnelle : il s’agit alors de représenter un Christ très beau, alliant féminité et virilité, beauté sensuelle et message religieux, qui amène le fidèle à « l’élévation spirituelle » tout en agissant sur sa dimension affective et sa piété. La nudité restait, dans ces cas, liée au contenu spirituel de l’image. Mais il y a encore d’autres fins : certains artistes de l’époque (par exemple, Parmigianino, (1503-1540) ont représenté des figures féminines très érotisées, y compris celle de la Vierge Marie. « Ainsi révélée dans la nudité gracieuse et parfaite de la Vierge Marie, la chair, loin d’être honteuse ou pécheresse (…) se trouve en quelque sorte sacralisée. »[4] En l’inscrivant dans l’histoire du salut, pour ces artistes le nu devient sacré.

Revenir à l’objectivité de l’Incarnation

Au-delà de toute la palette d’intentions que l’on a pu prêter aux représentations de la nudité du Christ au long des siècles, une image du Christ nu sur la croix reste en dernière analyse la manifestation du réel : Dieu fait homme a eu un corps comme celui de n’importe quel autre homme et lors de la crucifixion, il a subi le même sort que les autres condamnés. Pensez-vous vraiment que le Christ nu et agonisant sur la croix prit du temps pour réfléchir sur l’impact que sa nudité avait sur ses disciples ?

A chacun et à chacune de réfléchir à ce qu’il ressent face à cette « nudité sacrée » et de débusquer les raisons qui le mettent plutôt mal à l’aise ou plutôt dans un état d’action de grâces et d’adoration. L’image de Jésus nu sur la croix, sans beauté et sans éclat, peut devenir un lieu de contemplation où nous n’avons qu’à rester en silence, sans aucune gêne, en accueillant dans nos vies, par le regard, ce Dieu qui par amour pour l’humain s’est abaissé jusqu’à la mort pour nous enrichir à jamais de sa vie.


Bernadette Lopez est théologienne, aumônière d’hôpital et d’EMS à Morges (Vaud) et artiste-peintre. Elle s’intéresse à ce titre au rapport art et foi. Elle anime un site internet www.evangile-et-peinture.org  où elle met ses oeuvres gratuitement à disposition pour les besoins de la pastorale.


[1] BIANCHI Enzo, « Vivre l’incarnation. Une grammaire de l’humain », Etudes 2011/7 (Tome 415), p 65-76.

[2] DE HALLEUX, Elisa, LORA Marianne (éds.), Nudité sacrée. Le nu dans l’art religieux de la Renaissance entre érotisme, dévotion et censure (Histo.Art 3), Paris, Editions de la Sorbonne, 2011,

[3] DE HALLEUX, Elisa, LORA Marianne, op. cit., p 7

[4] Id., p 10


Note: Ravenne, Baptistère des Ariens

Alors qu’au VI ème siècle, Théodoric, empereur ostrogoth de religion arienne, imposait son pouvoir en Lombardie, sa cour fit construire à Ravenne un baptistère pour les adeptes de cette religion d’origine chrétienne, mais qui niait la divinité du Christ. Une des fresques du « Baptistère des Ariens » – que l’on peut visiter encore aujourd’hui – le souligne explicitement. Elle représentant Jésus sous la forme d’un jeune homme nu, le sexe apparent, au milieu des eaux baptismales. Une façon  – provocante ? – d’exprimer fortement l’humanité du Sauveur au détriment de sa divinité, face aux Catholiques  fidèles au concile de Nicée qui avaient leur propre baptistère dans les parages.

Mais faut-il être disciple d’Arius pour oser représenter le Christ nu ? Les chrétiens « orthodoxes » ne le pourraient-ils pas eux aussi ? Leur foi ne les empêche nullement.

Guy Musy

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