Revue Sources

Le 25 mars 2017, les moniales dominicaines célébraient sept siècles de présence à Estavayer-le-Lac. Le frère Guido Vergauwen, prieur provincial des Dominicains suisses, tint à cette occasion l’allocution qui suit.

La prieure, Sœur Monique, m’a donné trois à quatre minutes pour dire quelques mots au nom des frères de la province Suisse des Dominicains, qui fête d’ailleurs aujourd’hui sa fête patronale. Quelques minutes pour des félicitations fraternelles et pour nous joindre à cette action de grâce de 700 ans de présence dominicaine à Estavayer-le-Lac. Sur le territoire de la province suisse existent aussi des monastères de Dominicaines à Schwyz, Weesen, Cazis et Wil. Nous sommes vraiment privilégies.

Epoque troublée

Il y a 700 ans, 1316/1317, c’est le début du pontificat du pape Jean XXII, qui est le premier pape à résider de manière permanente en Avignon. Jacques Duèze est français, juriste et marchand de Cahors. Il sera durant tout son pontificat l’ennemi du Saint Empire Romain et du roi Louis de Bavière. Très riche, il s’oppose à l’idéal de la pauvreté radicale chez les Franciscains et condamne comme hérétique l’affirmation que le Christ et les apôtres aient vécus sans posséder de biens. Plus tard, il condamnera une série de thèses de notre frère Maître Eckhart.

« Mes soeurs, vous êtes le noyau priant de la Sainte Prédication »

1937. En Europe les temps sont mauvais, des inondations détruisent les moissons et causent une famine généralisée. Mais les Dominicaines viennent à Estavayer-le-Lac et elles y sont toujours, grâce à Dieu, ayant survécu aux papes d’Avignon, au Saint Empire Romain et, sans doute aussi, à tant de famines matérielles et spirituelles qui ont fait souffrir le monde qui les entoure. Les moniales ont partagé les hauts et les bas de l’histoire en accompagnant à chaque époque leurs contemporains par la force de leur prière et la joie que leur donne leur consécration religieuse. Merci, mes sœurs, d’être là, ici et maintenant!

Le visge vivant de Dominique

Dans le récit des origines de l’Ordre de Maître Jourdain de Saxe, nous apprenons que saint Dominique avait «une très ferme égalité d’âme, sauf quand quelque misère en le troublant l’excitait à la compassion et à la miséricorde. Et parce que la joie du cœur rend joyeux le visage, l’équilibre serein de son être intérieur s’exprimait au dehors par les manifestations de sa bonté et la gaieté de son visage … Par cette joie, il acquérait facilement l’amour de tout le monde». Et dans son récit des miracles de saint Dominique, Sœur Cécile écrit que Dominique «restait toujours souriant et joyeux, à moins qu’il ne fût ému de compassion par quelque affliction du prochain».

Mes sœurs, vous êtes pour nous – avec cette joie et votre bonté, votre accueil et votre prière – le visage vivant de Dominique. C’est votre prédication. Vous vivez si pleinement cet idéal de l’Ordre: contempler et transmettre ce que l’on a contemplé de la vérité, de la bonté, de la beauté de Dieu. Dans l’Ordre et son histoire, vous êtes nos sœurs ainées, le noyau priant de la Sainte Prédication, que vous réalisez pour le salut des âmes. Nos Constitutions rappellent en effet, que notre Ordre fut spécifiquement fondé dès l’origine «pour la prédication et le salut des âmes».

Il y a entre les frères et les sœurs une sorte de conspiration lumineuse et joyeuse. Nous voulons et nous pouvons respirer ensemble la même fragrance, l’odeur merveilleuse qui émanait du tombeau de Dominique lors de la translation de ses reliques le 24 mai 1233. Cette odeur est le symbole du même envoi, de la même mission qui nous est confiée, de 1317 à 2017 et bien au-delà. Quelle est cette mission?

La Maison de la Miséricorde

Je la vois exprimée dans la Légende Dorée, un récit que le dominicain Jacques de Voragine écrivit pour la fête de saint Dominique, quelques dizaines d’années seulement avant la fondation de ce monastère:

«Il est rapporté que des savants théologiens de Bologne se disputaient sur le verset du psaume 84, 11: Miséricorde et Vérité se rencontrent, Justice et Paix s’embrassent. Or un étudiant, adonné aux vanités du monde, eut une vision. Il vit qu’il était dans un grand champ, où une tempête effroyable descendait sur lui. Il voulut alors se réfugier et arriva à une maison. Il la trouva fermée; et, comme il frappait à la porte pour être reçu, une voix féminine lui répondit: «Je suis la Justice, j’habite ici et ceci est ma maison; puisque tu n’es pas juste, tu ne peux pas habiter ici.» L’étudiant, consterné par ces paroles, s’en alla frapper à la porte d’une autre maison et demandait à être reçu. Mais une voix lui répondit: «Je suis la Vérité; j’habite ici, c’est ma maison. Mais je ne puis te recevoir, parce que la vérité ne peut pas rendre libre celui qui ne l’aime pas.» Enfin, il vit une troisième maison, où il aurait pu se réfugier contre la tempête. Mais une voix lui répondit: «Ceci est la maison de la Paix. Mais il n’y a pas de paix pour les impies. Mais seulement pour les hommes de bonne volonté qui aiment la paix. Mais comme j’ai des pensées de paix et non de malheur, je veux vous donner un avenir et une espérance, un conseil utile: Près d’ici habite ma sœur, qui est toujours prête à secourir les malheureux. Va la trouver et fais ce qu’elle te dira. Et, de cette quatrième maison, une voix répondit: «Je suis la Miséricorde, qui habite ici. Si tu veux être sauvé de la tempête, va à la maison des Frères Prêcheurs à Bologne. Tu y trouveras l’étable de la pénitence, la crèche de l’abstinence, le pâturage de la sainte doctrine, l’âne de la simplicité, le bœuf du discernement, la lumineuse Marie, Joseph qui est prêt à servir et l’enfant Jésus qui te sauvera. Ayant eu cette vision, l’étudiant s’éveilla, courut à la maison des Frères et revêtit l’habit de l’Ordre.»

La mission d’un monastère de Dominicaines est d’être un lieu où la vérité, la justice et la paix habitent ensemble avec la miséricorde. Saint Thomas appelle la miséricorde la summa christianae religionis, la vertu dont l’action résume toute la religion chrétienne. Dominicaines et Dominicains, nous sommes les filles et les fils de la miséricorde de Dominique, de sa miséricorde envers les pécheurs, envers ceux et celles qui cherchent la vérité. Nous sommes fils et filles de sa prédication pour ceux et celles qui ont besoin d’orientation, qui doivent être éveillés du sommeil de l’rindifférence ou du manque de foi. Nous sommes fils et filles de sa parole pour ceux et celles qui attendent un mot d’encouragement et l’assurance du pardon.

Merci, mes sœurs, pour votre fidélité à cette vocation. Aidez-nous, frères et membres de la famille dominicaine, habitants de cette ville qui vous accueille depuis 700 ans, à être ou à devenir au milieu de ce monndse des hommes et des femmes d’une miséricorde au multiples visages.


Le frère dominicain Guido Vergauwen, provincial des Dominicains suisses, fut recteur de l’Université de Fribourg et professeur de théologie fondamentale dans cette même institution.


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