Revue Sources

L’itinérance semble être une des marques qui caractérise l’Ordre des Pêcheurs. Elle s’enracine dans la mission pérégrinante de Dominique de Guzman. Son successeur, le frère Bruno Cadoré, le rappelle à ses frères et à ses soeurs dans une lettre publiée le 1 er janvier 2016 à l’ouverture du Jubilé célébrant les huit cents ans de l’Ordre des Prêcheurs. En voici des extraits significatifs:

Va et Prêche!

Depuis la célébration de l’anniversaire de l’installation des premières moniales de l’Ordre à Prouilhe, chaque année de la neuvaine proposée par le frère Carlos nous a préparés a entendre aujourd’hui cet envoi. Notre tradition dominicaine nous dit que Dominique l’entendit un jour de saint Pierre et saint Paul: «Va  et prêche, car Dieu t’a choisi pour t’acquitter de ce ministère », lui dirent-ils. A la porte de la basilique de Sainte Sabine, cette même formule a été reprise par celle qui a écrit cette belle icône ou saint Dominique, a son tour, s’adresse a nous tous, frères et soeurs en la famille dominicaine : Va, et prêche! Vade Praedica!

De ville en village

Comme Dominique voulait le faire comprendre au Pape lorsqu’il lui demandait de confirmer les premiers fruits de son intuition, le feu de l’Evangile doit embraser d’abord l’existence de chaque Prêcheur: ils devaient « être » Prêcheurs. C’est ce feu intérieur qui nous a un jour donné l’audace de demander la grâce de consacrer toute notre vie à la Parole. C’est ce même feu qui peut établir en nous l’impatience, l’insomnie, l’espérance que de ville en village, le nom de Jésus-Christ devienne le nom d’un frère et d’un ami qui vient vivre familièrement avec les hommes, inspirant a tous la confiance d’aller vers Lui .

Le bâton et le livre

Et voila que revient l’image de la vision de Dominique: le bâton de Pierre et le livre de Paul.

Le bâton de Pierre, d’abord, pour ne jamais oublier qu’il est un seul Berger, dont Pierre lui-même fut le premier des serviteurs. Ainsi, les prêcheurs sont-ils envoyés pour être inlassablement prêcheurs de la grâce du salut dont l’Eglise, en l’unité de sa communion, est le sacrement. Mais le bâton, aussi, car il s’agit de prendre la route, de sortir de nos installations, d’aller plus loin que les frontières de nos sécurités, d’enjamber les fossés qui séparent les cultures et les groupes humains, d’accompagner les pas lorsqu’il s’agit d’avancer sur des chemins de peu de certitudes. Bâton sur lequel s’appuyer quand, conscients de nos fragilités et de nos péchés, nous appelons la grâce de la miséricorde pour qu’elle nous apprenne à devenir prêcheurs. Le bâton du prêcheur itinérant de la grâce de la miséricorde.

L’objet de la prédication est cette approche discrète et respectueuse de Celui qui vient, familièrement, proposer l’amitié et la miséricorde de Dieu.

La mobilité de cette itinérance, intérieure autant qu’elle est extérieure, exige que le bâton, toujours, soit accompagné du Livre porté par Paul. Certes, déjà, parce que dans le Livre est écrit ce que Dieu veut révéler à tous. Et aussi parce que c’est bien dans la Parole que doivent plonger à la fois l’expérience croyante, la conversation de l’évangélisation et l’effort d’intelligibilité que poursuit la théologie. Mais le livre avec le bâton, car la rencontre, le dialogue, l’étude des autres cultures, l’estime des autres quêtes de vérité, tout cela constituera des portes d’entrée vers une plus profonde connaissance et compréhension de cette Parole qui, progressivement, se révèle à force de scruter l’Ecriture déposée dans la Bible

Sur de nouveaux chemins

C’est en faisant retour aux premiers temps apostoliques que Diegue et Dominique ont eu !’intuition, déjà, de la nécessité d’un renouveau des méthodes, de l’ardeur et du message de l’évangélisation. Aujourd’hui et demain, à notre tour, nous sommes invités à ce même travail de renouveau, afin de contribuer à «conformer nos temps modernes à ceux des origines et diffuser la foi catholique ».

Et nous avons la chance de pouvoir le faire en accueillant dans tous les continents de nouvelles vocations qui sont autant d’appels au renouvellement incessant du dynamisme de la prédication de l’Ordre. Quelles sont donc ces routes sur lesquelles nous sommes aujourd’hui appelés à vivre familièrement avec les hommes? «II faut que j’aille aussi dans les autres villes pour leur annoncer la Bonne Nouvelle du règne de Dieu, car c’est pour cela que j’ai été envoyé » (Le 4, 43-44). L’Ordre de saint Dominique, dans son ensemble, doit être animé par un sentiment analogue de l’urgence de la «visitation de l’Evangile » (Lc 1, 39). Certes, nous avons tous, soeurs, frères et laïcs, de bonnes raisons pour dire qu’il nous faut, avant tout, assurer ce que nous faisons déjà.

Certes, nous pouvons parfois être comme «paralysés» en considérant l’ampleur de la tâche et le petit nombre que nous sommes. Bien sûr, nous avons raison de souligner que, déjà là où nous sommes établis, la tâche de la prédication est essentielle. Mais la « visitation de l’Evangile » nous presse de rejoindre les personnes, les groupes, les peuples et les lieux où l’annonce de la bonne nouvelle du Royaume doit aussi être entendue. L’objet de la prédication est cette approche discrète et respectueuse de Celui qui vient, familièrement, proposer l’amitié et la miséricorde de Dieu.

Ouvrir les voies de l’interculturalité

Comment allons-nous, dans le futur, ouvrir largement les voies de l’interculturel, de l’échange entre les provinces et les congrégations. Comment mettre mieux au service de l’Eglise la réalité internationale de l’Ordre? Oserons-nous prendre le risque d’internationaliser nos communautés, d’en faire des témoignages de symphonie possible entre les cultures, entre les écoles théologiques, entre les savoirs, entre les représentations de l’Eglise?

Pour réaliser cela, il me semble que l’Ordre dans le futur aura, toujours besoin d’une prédication contemplative. Paradoxalement, alors qu’on ne cesse de dire, avec raison, que l’Eglise a besoin toujours davantage d’ouvriers pour la moisson, l’Ordre aura sans doute a offrir un service qui ne s’engouffrera pas seulement dans l’action pastorale, mais qui sera davantage des lieux de contemplation, de recherche, de sagesse, de quête de vérité. C’est dire la place que devrait prendre à l’avenir le soin apporté au témoignage de la communion fraternelle, la priorité non négociable accordée à la méditation de la Parole, à la prière des Heures et de !’intercession, à la patiente veille en présence du Seigneur. Mais c’est dire aussi la détermination avec laquelle nous devrons consolider et approfondir l’intensité de l’étude, voie privilégiée de la contemplation, mais aussi service pour l’Eglise que, au nom de la tradition qui nous a été transmise, nous ne pouvons décliner.

Au-delà des situations établies

Comment ne pas oublier que le propre de l’Ordre, hier, aujourd’hui et demain, est d’aller toujours au-delà des situations établies, de partir a la rencontre de celles et ceux qui n’ont pas encore eu la joie d’une rencontre personnelle avec Jésus-Christ, de prendre le risque de quitter des sécurités pour aller donner le témoignage de la miséricorde et de l’amitié de Dieu à celles et ceux pour qui Dieu est encore, ou est devenu, lointain et étranger. Comment nous laisser emporter par le feu du désir d’aller vers d’autres lieux, d’autres cultures?


Bruno Cadoré, supérieur général de l’Ordre des prêcheurs

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