Revue Sources

La Bible est traversée par le doute. Même de très grandes figures y sont confrontées. En poète, à travers un parcours libre dans le texte biblique, le frère Grégoire Laurent-Huyghues-Beaufond, dominicain au couvent de Lyon, met des mots sur la foi – et les doutes – de Moïse.

La mort ou le silence
Ex 2, 11-15

J’ai tué l’Égyptien et j’ai fui au désert. Meurtre ou bien suicide, tout ce sang sur les mains. J’ai vu la violence des Hébreux – mes frères – , j’ai redouté la justice égyptienne – mon père. Je ne me doutais pas que chacun est un homme de violence et de sang, tomber dans l’effroi et douter des humains. Je me tais, puisque je ne vaux pas mieux que mes pairs, puisque je ne peux soutenir la lumière.

et parler m’est pénible
Ex 3-4

D’ailleurs, je parle mal et ma langue est pesante. On dira qu’un ange a dévié la main de l’enfant que j’étais pour saisir non pas l’or mais la braise, la porter à sa bouche, quand Pharaon voulait voir si j’étais pour son trône un danger. De là, la vie sauve et ma langue bégaie. Pourquoi pas? On aimerait y croire. Comme pour Isaïe, mes lèvres seraient pures et ma bouche scellée.

Mais c’est plutôt que j’ai sous la langue une langue étrangère, ma bouche s’ensable des regrets de l’Égypte. Si je parle hébreu, j’ai l’accent égyptien. De là cette parole heurtée et ma langue boiteuse, achoppant sur les glyphes du Nil, la grammaire judéenne – de là cette vie d’orthographe fautive, son impropre syntaxe.

Une main ensanglantée – à l’occasion lépreuse–, et la bouche pénible, mon verbe incirconcis. Pour libérer un peuple, en frapper un autre: un bâton et un frère porte-voix pourraient-il y suffire? Je suis dubitatif et d’avance lassé. Je suis dubitatif et je suis révolté: ce que tu demandes, ma parole, c’est de parfaire le meurtre, d’emporter le butin; c’est devenir hébreu en tuant l’Égyptien, puisque tu es Celui d’Abraham, Isaac et Jacob, mes vrais pères?

(Je ne te comprends pas quand bien même j’obéis; et je comprends encore moins cet autre mot ni d’hébreu ni d’Égypte, un pidgin qui buissonne et serait ton vrai nom, non je ne Te comprends pas; que Tu es Qui fus et seras, Celui de mes pères, Pharaon et Jacob, Verbe à mes deux langues).

Rumeurs égyptiennes
Ex 17

C’est à Rephidim la première fois: tout un peuple querelleur, les rumeurs de la foule – la colère dans les yeux et la pierre dans le poing. C’est là sans doute que ça recommence, je veux dire pour moi: si je ne réfléchis pas et cette fois obéis – frapper du bois contre la pierre, tout un peuple qui boit –, je suis désemparé – la main reste tremblante, ma bouche malhabile – et bientôt atterré –éloigne-toi de moi, pour qu’enfin je respire, éloignez-vous de moi, que je cesse de trembler.

Je ne veux qu’une chose, parfois, n’y être pour personne; là sans doute que ça recommence, pour moi je veux dire, les regrets de l’Égypte – si ton peuple querelle, silencieux je murmure, quand mon peuple trébuche, je ne peux que tomber. Je ne veux qu’une chose, souvent, n’être plus personne.

Une Loi par deux fois
Ex 31, 18 – 34, 35

Ce n’est plus un buisson, c’est toute la montagne –on a raison de trembler, a raison d’avoir peur (mais, enfin! je suis seul). Et Tu écris pour moi ce que Tu veux que je fasse – voilà ce que j’aime – Parole après Parole, enfin Tu parlais clair.

J’aurais dû m’en douter, même si Tu ne m’avais averti: l’Égypte n’est jamais loin, du peuple et de ma main. Je baisserai les bras: ce que Pharaon, Amaleq ont tenté, c’est moi qui le ferai: je me fais querelleur, le camp et ma main de nouveau s’ensanglantent.

(Mais si le peuple est coupable, je suis seul responsable. Non, pas mieux que mes pairs. Si ta colère a raison, nous avons toujours tort. Ne suis qu’un bégaiement, ne peux soutenir ta lumière: efface-moi de ton livre et cesse, ma parole, de prononcer mon nom, qu’enfin je ne sois plus personne).

Je n’ose pas y croire, ta Loi une seconde fois. Je descends vers ce qui reste d’hébreu tout abreuvé d’Égypte. Saint Jérôme traduira que j’ai des cornes au front – comme une mise en garde: la Loi, même hébraïque, pourrait être veau d’Égypte.

Une chose que tu dis
Nb 20, 1-13

C’est à Cadès, bien après Rephidim: toujours le peuple à sa querelle, quoique je dise ou bien mon frère – ventre assoiffé n’a pas d’oreilles. (On parle de doublet, d’ajout rédactionnel, plût à Toi que c’ait été le cas). Ventre assoiffé n’a pas d’oreilles et ma langue se dessèche. Je doute de Te comprendre – se raccrocher aux souvenirs, se croire mage d’Égypte et puis un peu s’y croire. Une chose que tu dis, une autre que j’imagine: je frappe deux fois la roche.
Et si le peuple boit, déjà on se doute qu’on a eu tort – et quand Tu parles et me condamnes, comme au sortir d’un songe on a enfin trop tard les idées claires.

Liste de dix paroles pour ne pas oublier
Ex 33, 18-34

J’ai rarement douté de: (1) ta colère contre l’Égypte, (2) ta colère contre mes pairs, (3) la cruauté de ta lumière. J’ai souvent redouté: (4) ma misère, (5) les cruautés de ma main, (6) les murmures de mes frères. Trop longtemps j’y ai cru: (7) qu’il fallait tuer l’Égyptien, (8) les hiéroglyphes en soi, on doit les effacer (9) et ces langues étrangères, il faut les oublier (9).

Mais si je ne comprends pas et si caché comme colombe dans le creux du rocher, je ne peux encore Te voir, c’est Toi, ma parole, Toi et ta main sur ma face – si peu levé, mon profil égyptien, et tant voilée ma face sémitique.

(10) Toi Qui me donnes de voir: que dans ton sanctuaire le bois est hébreu, et l’or, le bronze sont d’Égypte; Qui me donnes d’entendre: que Tu sais l’égyptien; Qui me donnes d’y croire: ta colère est bien lente, ton amour est fidèle à mes pères, Abraham et Pharaon, ton alliance pour la fille de Sion, aussi pour mes fils de Samarie, pour des enfants d’Alexandrie.

Du Nébo à ta bouche
Dt 34

Continue d’écouter … je T’écoute et T’entends, ma Parole, dans mon verbe barbare, que Tu m’as circoncis et je T’inventerai, ma Parole, une arche en ma langue hébraïque, en mes mots égyptiens.

Ami, retourne-toi enfin, ne cesse pas d’écouter … Je me tourne et Te vois, face de messie, la lumière nous est douce sur une autre montagne, Tu parles de partir. Je Te crois puisque Tu le veux, me voici suspendu à tes lèvres.
Monte un peu plus haut … que je meure sur ta bouche.

Afficher les commentaires

Il n’y a aucun commentaire pour l’instant.

Article suivant