Revue Sources

Fake news,  informations tronquées ou maltraitées, ragots de bas étages aux plus hauts niveaux: Le triomphe de Pinocchio?

Nous avons certes de multiples raisons de mentir. Identitaires d’abord: il y va de notre image pour ne pas nous laisser surprendre en état de faiblesse, d’erreur, de maladresse: que vont-ILS dire? Sociales ensuite: nous voulons être dans le vent, voire en rajouter, pour ne pas avoir l’air de faire bande à part. Peu importe alors que nous desservions la vérité, pourvu que nous nous rallions aux cris de la foule. Politiques, pour défendre unilatéralement une position, refuser nos responsabilités, voire relire l’histoire selon nos intérêts… Mensonges pour avoir davantage, feindre d’en savoir plus, et finalement exercer un pouvoir accru: la stratégie de Satan pour tenter le Christ ne dit pas autre chose! Mensonge qui nous coupe d’autrui. A qui faire confiance? Comment garder espoir? Et ne pas nous méfier de tout amour, en pensant, comme d’aucuns, que les animaux, aux réflexes certes violents mais pas vicieux, sont de meilleurs amis que les hommes?

Toujours néfaste?

Mais le mensonge ne sert-il pas aussi à nous protéger? L’enfant d’un chagrin trop violent, le malade de l’annonce du caractère inexorable de ses souffrances, la personne fragile d’une parole trop dure? Ne fuyons-nous pas tous ces parangons de justice qui ne cessent de nous taper sur la tête pour nous asséner leurs soi-disant quatre vérités? Et n’avons-nous pas tous expérimenté qu’il y a bien souvent de bonnes raisons de différer, voire de ruser, pour éviter de blesser ou de se mettre soi-même dans une situation très inconfortable, sans oublier toutes les situations où nous devons recourir à des feintes pour préparer une surprise? Au reste la résistance à l’oppression n’implique-t-elle pas des formes subtiles de mensonge, car comment auraient réussi sinon ceux qui ont caché des personnes persécutées au risque de leur vie? Plus fondamentalement la vérité dite divine n’est-elle pas souvent un bon prétexte à ne pas nous remettre en question, à nous réfugier frileusement derrière de pieuses mantilles, qui s’appellent règlements, règles, lois, commandements, au risque de les interpréter à la lettre et de faire taire en nous la conscience que l’injustice ou la guerre révolte? Bref toute vérité est-elle bonne à dire, et le mensonge est-il toujours néfaste?

Une relation avant tout

Poser la question ainsi est sans doute nous condamner à ne pas lui trouver de réponse. Il est évident qu’à moins d’être dénaturés nous haïssons tous le mensonge, et nous cherchons tous la vérité. En théorie. Parce qu’en pratique, ce qui devrait compter plus que tout, ce n’est pas d’abord la vérité en soi, mais une relation humaine habitée par une exigence de vérité. Et cela change tout. Le Christ n’a pas dit: «la vérité. C’EST…» , mais «JE SUIS la VERITE». La vérité a un visage: de bonté, d’écoute, de miséricorde, elle invite à cheminer patiemment, pas à asséner des coups de matraque aux récalcitrants.

Prenons un cas délicat: je dois annoncer à un collaborateur que l’entreprise dans laquelle il travaille va le licencier pour des raisons économiques. J’ai plusieurs possibilités.

– Je lui envoie une lettre recommandée avec mise en congé rapide, et m’arrange pour le faire à un moment où je sais devoir être absent.

– Je délègue ma mission à un autre collaborateur, sous un prétexte fallacieux.

– Je rencontre la personne, mais lui présente la situation en tentant de lui trouver des torts pour ne pas assumer la réalité crue.

– Ou alors j’empoigne le dossier, essaie de comprendre la situation de la dite personne et me donne suffisamment de temps pour envisager aussi les pistes qui peuvent s’ouvrir devant lui au-delà de sa mise à pied: comment pouvons-nous accompagner ce départ, ouvrir des possibilités inédites, transformer une situation insoutenable en nouvelle chance d’orientation? Et si, de surcroît cette personne doit partir parce qu’elle n’a pas rempli correctement ses engagements, vais-je avancer des arguments factices? Où trouver les moyens – soit personnellement soit en l’orientant vers une personne compétente – de lui faire prendre conscience de ce qui l’empêche d’être à la hauteur de sa tâche, voire de ce qui lui conviendrait mieux, bref des perspectives possibles au-delà de l’échec présent? Dit autrement, sortir d’une attitude de déni ou de mensonge implique de s’investir. La vérité n’est pas un donné «c’est ainsi», mais un compagnonnage: cherchons ensemble ce qui est le meilleur dans ta situation, ne nous cachons pas le visage en feignant de penser qu’il est normal que tout soit évident et immédiat.

Mitrailler l’instant

«Immédiat»: une clef pour comprendre l’impact des fack news: elles nous mitraillent dans l’instant, tuent notre sens critique, notre volonté de comprendre le sens d’une réalité. Elles nous donnent l’illusion du pouvoir – moi, je sais – en paralysant notre capacité de rebondir, de prendre le temps d’aller plus loin en profondeur. Elles scotchent notre humeur à la rumeur. Perverses, elles détournent la personne de sa vraie identité, en l’enfermant dans un corset de faux-fuyants, en l’empêtrant dans le leurre du chasseur, bref la coupent du réel, partant d’elle-même et de sa source vive.

Mais dénouer l’écheveau des mensonges relève moins d’argumentations savantes, enchaînant d’interminables et inefficaces parties de ping-pong pour savoir qui a raison que d’un changement de regard: je discerne ton vrai visage au-delà de tes bavardages. La vérité, telle une graine, a besoin de temps pour éclore, sous des formes souvent humbles – le Verbe, Parole vive,  ne s’est-il pas lui aussi fait humus? – . Elle germe là où de vraies relations humaines lui offrent un terreau favorable. Terreau de confiance: je peux croire en toi, parce que tu m’as regardé avec une bonté lucide, que tu as deviné ma face à travers de mes grimaces. Terreau d’espérance: parce que tu repères ce qui éclot au-delà de l’erreur et de l’obscurité, je peux, à mon tour, me mettre en route et nettoyer mon ciel de ses scories. Et terreau nourri d’amour, pour soutenir la croissance de ce qui tente de mûrir à travers les entrelacs de nos existences souvent chahutées mais en quête de sens, partant de clarté: «Dieu écrit droit à travers des lignes courbes» résumait Paul Claudel en exergue du «Soulier de Satin»…


Monique Bondolfi

Monique Bondolfi-Masraff, professeur de philosophie, est membre de l’équipe rédactionnelle de SOURCES.

Afficher les commentaires

Il n’y a aucun commentaire pour l’instant.

Article suivant