Revue Sources

Marie-Laure Denès

Nous retranscrivons l’entretien de Sœur Marie-Laure avec un groupe de jeunes religieux et religieuses français (CORREF), tenu le 28 janvier 2012.

Sœur Marie-Laure Denès, dominicaine française de la Congrégation Romaine de Saint Dominique (CRSD), actuellement prieure d’une communauté de sa congrégation à Poitiers, étudiante en « Sciences Po », fut membre du Secrétariat d’études politiques de l’archevêché de Paris et, à ce titre, fit partie de l’aumônerie des Parlementaires français. Elle assuma ensuite la charge de Secrétaire Générale de « Justice et Paix- France », service de la Conférence des Evêques français, puis le Secrétariat Général de « Justice et Paix-Europe » de la Commission des Conférences Episcopales Européennes.

Quel est l’appel que j’ai entendu et qui m’a conduit à être ce que je suis aujourd’hui?

D’aussi loin que je me souvienne, cet appel est double.

La question de l’injustice d’abord. J’y ai été très tôt sensibilisée, sans doute parce que j’avais un terreau familial qui était attentif à cette question au nom de sa foi, mais aussi par des expériences: racisme à l’école primaire, projet mené avec le CCFD, images télévisées fortes (enfants du Biafra). Pourquoi eux et pas moi? Serait-ce parce qu’ils sont nés ailleurs et que de ce fait leur vie serait vouée à la misère?

Aujourd’hui encore, cette question est au cœur de mes combats. Elle ne me laisse pas de répit; elle me taraude, comme une écharde dans la chair; elle m’empêche de m’assoupir, d’être complètement tranquille; elle me pousse à l’engagement…

Puis, la question de l’incroyance. J’appartiens à une génération où le chrétien est minoritaire dans son milieu de vie. Cela ne m’a jamais fait problème ou donné des complexes. Alors que la question de la mort fut très présente dans ma vie, de façon quotidienne depuis l’âge de dix ans, la foi a été pour moi la seule issue qui pouvait donner sens et me sortir de l’absurde. Je me demandais alors comment s’en sortaient ceux qui ne croyaient pas. Comment faisaient-ils pour vivre sans perspective? Il y avait là aussi une forme d’injustice pour ces personnes à qui on n’avait jamais parlé de Jésus. Chez Dominique, j’ai découvert tardivement ce double appel qui résonnait en lui.

Quels sont les enjeux actuels de la forme de vie religieuse à laquelle j’appartiens?

Précisément, c’est de trouver une forme signifiante.

Dans un ethos chrétien, qui a été une réalité jusqu’il y a une vingtaine d’années, tout le monde identifiait la vie religieuse. On ne savait pas trop ce que c’était, mai le mot « religieuse » ou « bonne sœur » renvoyait à des représentations plus ou moins exactes. Dans chaque village, ou au moins dans chaque canton, il y avait une communauté. Quand j’entrai en religion, il y a 18 ans, c’était encore le cas. Depuis une dizaine d’années, pour beaucoup de nos contemporains, le mot même de religieuse ne renvoie à rien. Cela peut-être une chance de ne pas correspondre à une image d’Epinal. Mais à condition de ne pas se crisper sur des formes, des rites qui ne parlent plus ou seulement à un groupe d’initiés. A condition aussi de ne pas se cramponner à ce qu’on a connu, de renoncer au mythe de l’âge d’or. A trop regarder en arrière on se transforme en statues de sel. A condition enfin de ne pas se réfugier derrière de fausses sécurités, de vouloir être visible par-dessus tout. Le problème n’est pas la visibilité, mais la lisibilité. Je peux être visible sans être lisible.

L’enjeu est d’accepter de ne pas savoir où l’on va, de rester ouvert à l’inattendu de l’Esprit, d’écouter ce que l’Esprit dit aux Eglises en ce XXIème siècle, de demeurer des itinérants prêts à rejoindre les chemins de nos contemporains. Parce que l’Evangile est pour aujourd’hui. A cet effet, il nous faut scruter les signes des temps. C’est le sens de la célébration des 50 ans de Vatican II: « Mû par la foi par laquelle il se croit conduit par l’Esprit du Seigneur qui remplit l’univers, le peuple de Dieu s’efforce de discerner dans les événements, les exigences et les requêtes de notre temps, auxquels il participe avec les autres hommes, quels sont les signes véritables de la présence et du dessein de Dieu » (GS n11). Nous serons aidés à réinventer la vie religieuse, à parler différemment de nos vœux et à les vivre différemment. Ne plus insister sur leurs limites, mais sur leur force de déploiement. Ne soyons pas nostalgiques, soyons attentifs à la vie qui naît. Peut-être ce que nous aurons à vivre n’aura rien à voir avec ce que nous vivons actuellement. Et alors? Le seul enjeu qui vaille, c’est que l’Evangile soit annoncé, quelle qu’en soit la forme.

Nous sommes invités à une expérience de résurrection. Pour nous, la résurrection est la vie, malgré la mort inévitable. C’est la vie qui traverse la mort, qui l’accepte comme un passage fécond, ouvert sur une vie nouvelle dont, soyons honnêtes, nous ne savons pas grand-chose. Acceptons-nous de prendre la mer pour cette traversée?

Quelles sont les situations du monde qui questionnent ma foi et mon engagement?

J’ai choisi quatre points.

Injustice et pensée sociale

Comment se fait-il que si peu de chrétiens – dont beaucoup ont des responsabilités politiques, économiques… – ne voient pas (ou même les nient) les implications sociétales de l’Evangile? Quand vous entendez dans des milieux bien catholiques: « de quoi se mêle l’Eglise quand elle parle politique? », ou: « ce n’est pas le rôle de l’Eglise de parler d’économie », je me dis qu’il y a là matière à réflexion sur la façon dont nous annonçons l’Evangile et en vivons nous-mêmes. Y compris dans notre vie religieuse. Connaissons-nous et faisons-nous connaître la pensée sociale de l’Eglise? Où sont les pauvres dans nos églises, dans nos aumôneries? La foi ne serait-elle qu’une histoire entre Dieu et moi? Un culte, une pratique? Un supplément d’âme? Un mode culturel? Où s’incarne-t-elle dans ce qui tisse nos jours?

La réconciliation

Pour avoir pas mal circulé ces dernières années en Europe, j’ai été frappée de la profondeur des haines qui traversent notre continent, sans parler des autres. Les chrétiens sont partie prenante de ces conflits où les confessions agissent souvent comme marqueurs. J’ai vu des commissions Justice et Paix se déchirer, parce que le sentiment nationaliste l’emportait là où nous aurions dû être acteurs et facteurs de liens. Nous prêchons l’espérance d’une humanité réconciliée en Christ, mais comment y participons-nous? C’est une question pour notre foi en général et pour notre vie communautaire en particulier. Est-ce que nous sommes des laboratoires du vivre ensemble? Cette question-là me semble prioritaire. Si nous ne prenons pas à bras le corps ce ministère de la réconciliation, qui le fera à notre place?

Langages

Les bouleversements de notre monde actuel (techniques, culturels…) sont impressionnants et rapides. Comment rejoindre nos contemporains quand nos mots ne parlent plus, quand nos symboles ne signifient plus rien ou sont devenus trop polysémiques et brouillés? Il nous faut travailler sur nos langages pour qu’ils soient audibles, compréhensibles. Il nous faut nous inculturer à ces mondes différents, pas seulement au-delà des frontières, mais ici, dans les mondes de jeunes.

L’Eglise

Il n’y a pas que les situations du monde qui interrogent ma foi et mon engagement. Il y a aussi la situation de mon Eglise. Chaque fois qu’elle exclue ou qu’elle juge, chaque fois que l’intérêt de la « boutique » prévaut sur la vérité et la miséricorde, chaque fois qu’elle diabolise ou oublie l’option préférentielle pour les pauvres, je suis questionnée, à titre personnel comme membre de ce corps et comme témoin de la foi.

Comment j’ai rencontré le Christ?

Dans le champ politique

Cela peut surprendre et pourtant. C’est le lieu où l’on peut travailler au bien commun, lutter pour la justice, la sollicitude à l’égard de l’autre. Je rappellerai cette phrase de Pie XI: « Le domaine de la politique… est le champ de la plus vaste charité, la charité politique« , 1927. J’ai rencontré dans le monde politique, même si ils ne l’exprimaient pas de cette façon, des personnes qui participaient à la construction du Royaume de Dieu.

Lorsque la vie est plus forte que la mort

J’ai rencontré le Christ dans tous ces visages connus ou seulement croisés d’hommes et de femmes qui vivent des situations au-delà de ce qui est concevable, qui, alors que tout ne semble que mort autour d’eux, trouvent la force de se relever pour repartir: les détenus de Fleury Mérogis avec qui nous célébrions tous les mois, les victimes de la traite rencontrées en Ukraine, les victimes de torture…J’ai rencontré le Christ dans les visages de tous mes collègues qui se battaient pour que d’autres puissent mieux vivre, que les droits de l’homme soient respectés, et cela au péril de leur vie, en RDC, au Pakistan, sur toutes les lignes de fractures.

Ceux que j’appelle les saints du quotidien

J’ai rencontré le Christ dans tous ceux qui brisent les murs qui séparent et tissent des liens, contre vents et marées comme le faisait Jésus sur la terre de Palestine. Ils n’auront peut-être jamais leur nom dans les journaux, mais ils se font passeurs, tissent la fraternité au quotidien, par un sourire, un service, un regard dans leur travail, leur voisinage, les rencontres impromptues, leurs engagements associatifs. Autant de gestes capables de remettre debout, de dire à l’autre qu’il a du prix. Ils se font présence d’Evangile là où on aurait tendance à l’oublier.

Comment j’essaie d’être témoin du Christ là où je suis?

Je ne me pose pas la question ainsi. Je ne me demande pas si je suis témoin ou non. Je n’essaie pas d’être témoin. Ce n’est pas moi qui peut le dire, c’est celui qui est en face. Moi, j’essaie, modestement, avec mes limites, de partager ce qui me fait vivre.

En vivant la phrase de Lacordaire: « j’ai tant aimé ce siècle« . J’ai la conviction que Dieu aime le monde, aujourd’hui comme hier et veut le bonheur de ses enfants. Le regard que je porte sur le monde auquel j’appartiens est un regard de bienveillance. Sans naïveté, ni complaisance. En disant ce qui ne va pas, comme ce qui va, comme je le fais avec ceux que j’aime.

En entrant en relation à hauteur d’homme, dans le quotidien. Dans ce monde pressé, j’aime perdre du temps (au regard de l’efficacité) avec des gens connus ou inconnus; j’aime entrer en dialogue non pour les convaincre mais pour les rejoindre sur leurs chemins et ensemble refaire la route d’Emmaüs. Mon programme est à la fois « L’Eglise se fait conversation » (Ecclesiam Suam) et « L’homme est la route de l’Eglise » (Redemptor Hominis).

En essayant, cahin-caha, de vivre en cohérence, malgré mes incohérences et, quand l’occasion m’est donnée, d’expliciter mes choix.

Bien sûr, en m’engageant pour la justice et la paix! Parce que ce combat-là est constitutif de l’évangélisation comme le disait avec force le synode de 1971 et comme l’a rappelé avec bonheur Caritas in Veritate pour ceux qui en doutent encore. Ce combat là est pour moi essentiel. Il est actualisation du ministère de l’espérance.

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