Revue Sources

Merci de vous présenter à nos lecteurs et leur faire connaître les raisons de votre séjour à Fribourg.

Je suis entré dans l’Ordre dominicain en 2003, à l’âge de 19 ans, dès la fin de mes études secondaires. J’étais très jeune à cette époque. Peut-être pourrait-on penser que j’étais trop jeune pour prendre une telle décision. C’est vrai. Je conseillerais aujourd’hui à chaque candidat à la vie dominicaine d’entreprendre des études supérieures et d’avoir une certaine expérience professionnelle. Mais c’est aussi Dieu qui choisit le temps approprié à chacun pour l’appeler à la vie religieuse. Malgré mon âge, je pense que j’étais assez mûr pour cette démarche. Ma décision fut précédée d’un discernement sérieux.

Après mon entrée dans l’Ordre, j’ai fait un an de noviciat à Poznan. Puis, j’ai étudié deux années et demie la philosophie à Varsovie et trois ans et demi la théologie à Cracovie. Entre mes études de philosophie et de théologie, j’ai tiré profit d’un stage à Dublin, en Irlande, pour apprendre l’anglais, tout en faisant une expérience de vie dominicaine dans une autre Province que la mienne.

J’ai été ordonné prêtre en 2011 et passai ensuite deux ans au couvent de Poznan. Ce fut une période très exigeante pour moi, mais aussi très belle. Je partageais mon temps entre une aumônerie d’étudiants et un travail dans une maison d’édition appartenant à notre Province dominicaine. Encore aujourd’hui, je garde des contacts avec ces étudiants dont la foi et l’engagement religieux me fortifient. J’entretiens aussi des relations avec la maison d’édition. Chaque mois je lui fais parvenir des critiques de livres.

Depuis septembre 2013 je réside au couvent St-Hyacinthe de Fribourg où je poursuis mes études à la Faculté de Théologie. J’ai terminé la licence canonique en 2014 et commence cette année un doctorat en ecclésiologie.

Parlez-nous de l’implantation des Dominicains en Pologne…

La création de la Province de Pologne coïncide avec les origines de notre Ordre, soit dans les années 20 du XIIIe siècle. Cette histoire est liée à la personne de saint Hyacinthe, connu comme le premier Dominicain polonais et père-fondateur de notre Province. Il fut envoyé en Italie par son oncle, l’évêque de Cracovie, et rencontra saint Dominique qui lui donna l’habit de l’Ordre.

Le rayonnement de saint Hyacinthe fut tel que beaucoup de jeunes gens voulurent partager sa façon de vivre.

Après son noviciat, Hyacinthe rentra en Pologne et fonda le couvent de Cracovie en 1222. Le bienheureux Czeslaw qui était son compagnon dans cette aventure prit l’habit dominicain avec lui et fonda pour sa part le couvent de Wroclaw en 1226. Le rayonnement de saint Hyacinthe fut tel que beaucoup de jeunes gens voulurent partager sa façon de vivre. La vie dominicaine se répandit très vite. Déjà, dans les années 1250 la Province de Pologne comptait 32 couvents et maisons. Ce qui est intéressant est le fait que le couvent de Cracovie est un de trois couvents de l’Ordre où des frères vivent encore aujourd’hui, sans aucune interruption depuis la fondation.

Et de nos jours, qu’en est-il ?

Je trouve que la situation de ma Province est relativement bonne. Depuis environ trente-cinq ans, Dieu nous donne chaque année plusieurs vocations. Combien sommes-nous aujourd’hui ? Je viens de jeter un coup d’oeil sur nos statistiques et je remarque que nous comptons de nos jours 450 frères, fils de notre Province, dont quelques 60 frères étudiants et 19 novices. Nous avons 16 couvents et 4 maisons en Pologne et 2 maisons hors du pays, à Munich et à Witebsk en Bielorussie. Actuellement, près de 100 frères vivent hors des frontières polonaises pour des raisons de ministère ou d’étude.

Depuis environ trente-cinq ans, Dieu nous donne chaque année plusieurs vocations.

Les vocations furent nombreuses au début des années 80. Leur nombre est resté plus ou moins stable alors que les autres Ordres religieux et les grands séminaires ont connu un net fléchissement au cours de la même période. Donc, pas de baisse significative de vocations chez les Dominicains polonais. Une Province jeune. Peu de frères ont dépassé la soixantaine.

Quels sont les facteurs favorables ou défavorables à la progression de l’effectif dominicain en Pologne ?

Tout d’abord, avant de procéder à une analyse sociologique de nos effectifs, je voudrais dire que chaque vocation est un don de Dieu. Je dirai même que la stabilité de leur nombre est une bénédiction. Chaque vocation doit susciter notre gratitude. Dieu nous fait confiance en nous donnant autant de frères. Nous devons mériter cette confiance et donc ne pas perdre ce qu’Il nous donne.

Quels sont les facteurs favorables ou défavorables à cette situation? Il est évident qu’il n’y a pas qu’un seul facteur, mais plutôt une complexité. Le plus important est le mode de vie des frères. C’est lui qui attire les jeunes. Quand je dis « mode de vie », je pense à la vie communautaire qui s’exprime par une liturgie soigneusement célébrée, par de nombreux projets apostoliques et intellectuels, non pas individuels et isolés mais communs. J’ajoute l’enthousiasme et tout simplement la joie de vivre ensemble.

Nos couvents sont comme des lieux vibrants.

Tout cela fait que nos couvents sont comme des lieux vibrants. Beaucoup de jeunes gens entrent chez nous après avoir fait partie de nos aumôneries d’étudiants ou après avoir partagé l’apostolat des frères. Il y a aussi ceux qui ont rencontré les Dominicains grâce à nos medias. Ils se sont rendus compte que ce que disaient les frères n’étaient pas tout à fait stupide !

Je trouve que les jeunes gens qui pensent à marcher sur le chemin de la vie consacrée cherchent d’abord des communautés vivantes où ils pourraient partager la foi et la joie de l’Evangile. Des communautés qui sont le soutien de la prédication. Je souligne fortement le rôle des communautés solides, parce que ceux qui frappent à la porte de notre Ordre portent fréquemment des poids très lourds : le poids des familles décomposées, le poids des dépendances et des addictions, la difficulté d’être chrétien dans une société de plus en plus déchristianisée. Une communauté religieuse saine peut les fortifier pour qu’ils deviennent de courageux prêcheurs de l’Evangile.

Quels projets apostoliques, quelle mission a la Province dominicaine polonaise aujourd’hui ?

Avant d’énumérer des projets spécifiques, je voudrais d’abord dire que chaque communauté exerce le ministère de prédication, des confessions et des rencontres personnelles. Pour se faire une idée de cet engagement, il suffit de rappeler que près de dix mille personnes fréquentent les diverses messes dominicales du couvent de Cracovie.

Dans les autres villes le nombre de participants n’est pas aussi important, mais nos églises sont quasi pleines le dimanche. Alors qu’on observe une baisse générale de la fréquentation des messes dominicales en Pologne. Tous les couvents des grandes villes disposent de frères aumôniers d’étudiants ou de collégiens. S’y rassemblent aussi divers groupes de prières ou des fiancés qui préparent leur mariage.

« Nous avons besoin de renforcer les institutions intellectuelles de la Province »

Quant aux projets plus spécifiques, il faut d’abord mentionner le Studium dominicain affilié à l’Université Pontificale de Cracovie où nos frères étudient. Plusieurs frères donnent des cours au Studium, mais on invite aussi des professeurs d’autres universités. La Province gère une maison d’édition qui publie près de quarante nouveaux titres par an et un mensuel consacré à la vie chrétienne. Son tirage avoisine les six à sept mille exemplaires.

Il faut mentionner aussi des institutions de réflexion intellectuelle: l’Institut St-Thomas d’Aquin, l’Institut Historique et l’Institut Liturgique, de même que les Centres d’aide et d’information sur les sectes et nouveaux mouvements religieux. La Province anime encore deux sanctuaires mariaux, gère huit paroisses et un couvent de prédication itinérante.

Un engagement très varié. Et pas de points faibles ?

Des points faibles ? Je pourrai au moins en mentionner deux. D’abord, le manque de culture d’étude. Nous avons besoin de renforcer les institutions intellectuelles de la Province et de redécouvrir la dimension intellectuelle comme pôle essentiel de la vie de chaque frère. Nous sommes maintenant en état de rattraper les arriérés du passé, surtout ceux des années du communisme. A cette époque, les frères étaient surtout cloisonnés dans le travail paroissial, sans beaucoup de contact avec le monde, y compris le monde intellectuel. Les nouvelles générations de frères n’ont pas hérité de leurs aînés cet engouement pour l’étude qui, à mon avis, est essentiel à notre vocation dominicaine.

Un autre point faible est le manque de générosité et d’ouverture pour sortir de nos habitudes sédentaires, partir à l’étranger, ou emprunter dans notre pays de nouveaux chemins de rayonnement évangélique. Les frères sont assurément bien occupés avec leurs charges actuelles. Je pense néanmoins qu’ils s’y habituent trop et sont trop facilement contents de ce qu’ils font depuis toujours. Nous risquons de perdre l’esprit de mission.

A mon avis, la richesse des vocations devrait nous interroger sur ce que l’Esprit dit à l’Eglise. Quels sont les exigences et les besoins de l’Eglise et du monde d’aujourd’hui ? Quelle est la mission des dominicains dans notre monde, là où nous vivons ? Il faut maintenir vive la conscience missionnaire, au sens large de ce terme. A ce sujet, il vaut la peine de se demander si le travail réalisé par six frères ne pourrait pas être fait par quatre, de manière à envoyer les deux frères restants relever ailleurs de nouveaux défis.

Des frères dominicains polonais travaillent-ils en Ukraine ou en Russie ?

A partir de l’année 2016, c’est-à-dire après la mise en place des changements institutionnels dans notre Ordre, la présence des Dominicains polonais en Russie et en Ukraine sera plus formelle que maintenant. Il existe actuellement un Vicariat Général de Russie et d’Ukraine, comprenant deux couvents (Saint-Petersbourg et Kiew) et quatre maisons (Fastiv, Chortkiv, Yalta et Lviv) où travaillent une quinzaine de frères polonais et une dizaine de frères ukrainiens. Le Vicariat Général sera transformé en Vicariat Provincial de la Province de Pologne, avec un couvent (Saint-Petersbourg) hors des frontières de la Province.

Sans connaître avec exactitude le travail des frères dans cette région, je sais que leurs activités sont à la fois variées et appropriées à leurs lieux d’implantation. Il faut prendre en compte les grandes différences culturelles, linguistiques et de mentalité entre ces villes si éloignées les unes des autres. Mille deux cents kilomètres séparent Kiew de Saint-Petersbourg et autant de kilomètres entre Lviv et Yalta !

A Saint-Petersbourg, les frères administrent une paroisse de langue russe qui se trouve au centre-ville.

A Saint-Petersbourg, les frères administrent une paroisse de langue russe qui se trouve au centre-ville. (La fameuse église Ste-Catherine, sur la Perspective Nevski). Chaque dimanche, ils célèbrent aussi les messes en anglais, français, espagnol et polonais à l’intention de la communauté internationale. A Kiew, les frères dirigent l’Institut des Sciences Religieuses (Institut St-Thomas d’Aquin) où ils offrent des études de Master de quatre ans et des cours de durée plus courte. Ils tiennent aussi une maison d’édition qui publie cinq à dix titres par an en russe et en ukrainien et un bimensuel tiré à 8000 exemplaires. Par contre, la spécificité du travail des frères de Fastiv est absolument différente. Cette ville très pauvre située à environ quatre-vingt kilomètres de Kiew est touchée par diverses pathologies familiales. Les frères accueillent dans un Foyer de jour des enfants démunis.

L’ensemble de ce Vicariat est évidement situé en territoire orthodoxe. Les catholiques y sont minoritaires. Les frères sont attentifs au dialogue oecuménique ou, plus simplement, à la nécessité d’établir des contacts avec les prêtres orthodoxes.

Quel avenir pour l’Ordre dominicain en Pologne ?

Je ne suis pas visionnaire au point de projeter l’avenir de ma Province. Je peux tout au plus partager quelques rêves. Non pas des rêves illusoires, mais fondés sur la réalité.

Je souhaite que les Dominicains en Pologne aient plus d’impact dans la réflexion théologique. On a absolument besoin dans notre pays d’une culture théologique au plus haut niveau. Les Dominicains sont particulièrement prédestinés à travailler sur ce champ. Nos divers Instituts théologiques ont besoin d’être renforcés pour atteindre un plus large rayonnement.

Je souhaite que les gens qui choisissent nos églises y soient attirés par la qualité des homélies et de nos liturgies.

Mon second rêve concerne le travail dans le monde universitaire. Plusieurs frères sont aumôniers d’étudiants et leur travail est vraiment nécessaire. Mais il faut cependant que leur présence apostolique ne se limite pas aux étudiants, mais embrasse l’ensemble du monde universitaire, et tout particulièrement les professeurs.

Le troisième rêve est typiquement dominicain. Je souhaite que les gens qui choisissent nos églises y soient attirés par la qualité des homélies et de nos liturgies. Des prédications brèves mais soigneusement préparées et des célébrations qui ne soient pas que des actes techniques, mais ouvrent la porte au mystère.

Que regard portez-vous sur l’Europe de l’Ouest et sur son Eglise en particulier ?

Question complexe. D’une part, je crains que mon regard sur l’Eglise d’Europe de l’Ouest ne soit que superficiel. Chaque Eglise locale porte sa spécificité et son histoire. En particulier, les Eglises de Suisse ou d’Irlande que j’ai un peu contactées. Quoi de plus différent !

D’autre part, l’Eglise de Pologne dans laquelle j’ai grandi est aussi une Eglise d’Europe, exposée aux mêmes courants que les autres Eglises de ce continent. Peut-être avec une autre intensité et une autre extension. Mais ce sont les mêmes courants. J’ai trente ans aujourd’hui ; j’en avais cinq lors de la chute du communisme. En fait, les gens de ma génération, et moi-même parmi eux, ne se souviennent pas et ne connaissent pas le temps du communisme. Nous grandissions au moment où les courants qui soufflaient de l’Ouest, bons ou mauvais, atteignirent notre pays de plein fouet.

J’espère que le renouvellement de l’Eglise en Europe va venir de là où la foi est vécue comme un engagement personnel pour la vie et non pas comme quelque chose d’accidentel.

Nous vivons donc sur un continent qui, dans sa grande partie, est devenu post-chrétien. Nous devons nous confronter et répondre à une somme de préjugés qui se rapporte aux chrétiens, mais surtout aux catholiques. Des préjugés venant de partout, aussi bien du monde intellectuel que des couches populaires. Franchement, et c’est assez triste, je ne décèle pas un avenir lumineux pour une Eglise réduite à la tradition, à la culture, aux purs actes de culte ou aux opinions intellectuelles. Par contre, j’espère que le renouvellement de l’Eglise en Europe va venir de là où la foi est vécue comme un engagement personnel pour la vie et non pas comme quelque chose d’accidentel.

Pour que la foi soit forte, trois facteurs sont indispensables: la prière personnelle, l’expérience de la communauté des croyants et la formation intellectuelle. Je veux dire par là que ce ne sont pas les facteurs sociologiques extérieurs qui sont les plus importants et qui causent la crise de l’Eglise. Je ne suis pas fataliste. Je ne tremble pas quand je pense à l’avenir de l’Eglise en Europe.

La Pologne a-t-elle une mission particulière à faire valoir au sein de l’Eglise universelle ?

J’ai une simple réponse à donner à cette question. Il n’existe pas de pays qui plus qu’un autre a un grand rôle à jouer dans l’Eglise. Chaque Eglise locale, comme chaque chrétien, est appelée à donner un témoignage crédible.

Quand je regarde l’Eglise en Pologne je me dis que la Pologne a la « chance » (mais je souligne : il ne s’agit qu’une chance, non d’une mission) de construire une société économiquement développée dans laquelle la foi aura une place importante. Tout simplement, la chance de montrer que le développement économique n’entraîne pas en soi l’abandon de la foi.


Le frère dominicain Lukasz, né à Gdansk en 1984, est doctorant en théologie à l’Université de Fribourg et réside au couvent St-Hyacinthe de cette même ville. Il nous fait découvrir son pays, son Eglise et les Dominicains polonais.

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