Revue Sources

Voilà bien des années que cet ouvrage se trouve en librairie et dans les bibliothèques, mais surtout, nous l’espérons, entre les mains de beaucoup de lectrices et de lecteurs. C’est faute de place, semble-t-il, que la rédaction de SOURCES a dû, en son temps, mettre de côté notre compte-rendu. Nous donnons volontiers notre accord à sa publication dans le prochain numéro de la revue. Cela nous permet d’y insérer quelques éléments nouveaux.

A celles et ceux qui aiment et qui fréquentent l’oeuvre d’Edith Stein, le nom de Sophie Binggeli est bien connu. Cette auteure a participé à de nombreuses recherches concernant l’oeuvre d’Edith Stein. Elle a collaboré à la nouvelle édition complète (ESGA) en allemand. Pour le volume 13 de cette édition, publié en l’an 2000 et consacré aux textes dans lesquels Edith Stein parle de la femme, Sophie Binggeli a été chargée d’écrire l’Introduction. On y trouve, repris et amplifié, un exposé qu’elle avait présenté lors d’un colloque qui eut lieu en 1998 et dont les Actes furent publiés en 1999 par Vincent Aucante sous le titre Edith Stein. La quête de vérité. Sept ans plus tard a paru le tome II des «Textes spirituels», (ESGA 20), dont la rédaction et la présentation furent placées entre ses mains. Nous y découvrons les fruits d’un formidable labeur de lecture – et de numérisation – des nombreux texte se trouvant dans les Archives Edith Stein à Cologne. Sophie Binggeli doit désormais, nous semble-t-il, être comptée parmi les personnes qui connaissent le mieux les manuscrits steiniens.

Voici qu’elle nous propose maintenant en son propre nom un ouvrage fort volumineux, dans lequel elle cherche à cerner autant que possible tout ce qu’Edith Stein a dit et écrit de la femme. Quant au titre, quelque peu surprenant, elle s’en explique. A la base de ce livre, il y a une thèse, soutenue par l’auteure en l’an 2000 à l’université de Lyon. Le texte de sa thèse a été repris, pour la publication, afin qu’y soit intégré tout ce que la nouvelle édition en allemand et les deux premiers volumes de l’édition en français (dont: La femme. Cours et conférences. Introduction, traduction, annotations et annexes par Marie-Dominique Richard. Paris, 2008, 512 pages) ont apporté d’éléments nouveaux. En ne disant pas «la femme», mais «le féminisme» chez Edith Stein, l’auteure veut manifester sa volonté de confronter la pensée d’Edith Stein avec les débats et les controverses de notre temps.

Sophie Binggeli doit désormais être comptée parmi les personnes qui connaissent le mieux les manuscrits steiniens.

Comment Sophie Binggeli aborde-t-elle ce sujet complexe? Elle le fait en quatre grands chapitres, de nature fort diverse. Le premier retrace ce qu’elle appelle «un destin contrasté». Il est de lecture aisée et vise à reprendre les grandes étapes de la vie d’Edith Stein, afin de montrer comment la thématique de la femme est enracinée dans sa vie et dans ses préoccupations. Rien de très nouveau quant aux faits, mais important quant à la perspective choisie. Bien plus ardue, en revanche, la lecture du chapitre suivant. Il décortique «le choix de la méthode», à savoir celle par laquelle Edith Stein en vient à traiter ces problèmes. Il y a tout d’abord la méthode phénoménologique, celle qu’Edith Stein a acquise auprès de son maître Edm. Husserl, puis ce que Sophie Binggeli appelle – à notre avis d’une manière trop globale – «la théologie», à savoir ce que la fréquentation de la Bible et de trois grands auteurs chrétiens, Augustin, Thérèse d’Avila et Thomas d’Aquin, a apporté de nouveau dans la pensée steinienne. Nous pensons que c’est ici qu’il y aurait le plus à dire quant à la façon de traiter la matière, si l’on voulait entrer en discussion avec l’auteure.

Ces deux parties – introductives – achevées, arrive ce qu’on peut nommer le véritable fond de l’ouvrage: la pensée d’Edith Stein sur la femme. Sophie Binggeli ouvre ici deux chemins. Le premier est celui de l’approche philosophique et théologique. Avec un sens prononcé du dialogue, l’auteure procède par questions, celles-là même qu’Edith Stein avait l’habitude de poser dans ses conférences et ses cours. En philosophe, celle-ci, tout en ne négligeant pas les problèmes pratiques – vie professionnelle, insertion dans la vie publique et ecclésiale – ne cesse de chercher à déterminer en quoi consiste la spécificité de la femme, en quoi consiste la manière particulière féminine de réaliser la nature humaine. Ici, on ne peut qu’admirer le courage et la ténacité que Sophie Binggeli met à se battre avec la terminologie complexe et, nous ne craignons pas de le dire, passablement hasardeuse, qu’elle trouve chez Edith Stein. Le ton devient nettement plus calme et accessible lorsqu’il est question de «l’être maternel de la femme», de «l’âme de la femme», puis de «l’image biblique de la femme et sa vocation». Ces pages mériteraient d’être reprises dans une publication ouverte à un public plus large que celui auquel était destinée la thèse universitaire.

Le second chemin, qui occupe le quatrième et dernier chapitre, est celui où l’auteure est certainement le plus à l’aise et où elle fait d’ailleurs oeuvre de pionnière: c’est celui de «l’approche littéraire et spirituelle». Jeune, Edith Stein s’est beaucoup passionnée pour la littérature, et c’est tout naturellement qu’elle a fait elle-même des tentatives d’écriture poétique. Sophie Binggeli, tout en mentionnant les nombreux poèmes, focalise toutefois son attention sur l’oeuvre dramatique. Celle-ci s’insère dans une tradition du Carmel, sur laquelle le présent ouvrage apporte bien de la lumière. Dans le cadre de ce que les carmélites appellent «les récréations extraordinaires», souvent liées aux fêtes liturgiques, les religieuses aiment s’adonner à des représentations scéniques. Edith Stein a créé plusieurs pièces pour de telles occasions, le plus souvent sous forme de dialogues. Sophie Binggeli accorde une grande attention à une de ces pièces, «Dialogue nocturne», qui date de juin 1941, que l’auteure qualifie de «testament spirituel». Ce dialogue met en scène un personnage biblique très important pour Edith Stein, à savoir la reine Esther. A travers ce personnage et cette pièce, Edith Stein a transmis non seulement à sa communauté, celle du couvent d’Echt, en Hollande, où elle a vécu ses dernières années, mais au Carmel tout entier, et à toute l’Eglise, sa profonde préoccupation pour «son peuple», le peuple juif, en butte, à cette époque-là, à une des plus terribles persécutions qu’il n’ait jamais connues.

L’ouvrage comporte une série d’Annexes et une bonne bibliographie.


Flurin M. Spescha

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