Revue Sources

François de Sales, évêque de Genève, est né le 21 août 1567 au château de Thorens dans l’ancien duché de Savoie. Nous commémorons donc au cours des deux année 2017 et 2018 le quatre cent cinquantième anniversaire  de sa naissance. 

La revue « Sources » mentionne cet événement en reprenant, avec l’accord de son auteur, les trois premiers chapitres d’un article très documenté du Père Daniel Moulinet, membre de la « Société des Prêtres de Saint François de Sales », professeur à l’Université catholique de Lyon. Cet article a paru au cours de l’année 2016-2017 dans « Le Lien salésien », revue de la   «  Société des Filles de Saint François de Sales ».

Nous avons sélectionné les passages de l’article qui évoquent les premières années de François de Sales et surtout sa pastorale « missionnaire » dans le Chablais genevois, territoire conquis par les Bernois protestants, restitué à la Savoie et redevenu catholique. Une étape de la vie de François pas du tout anodin en ce temps de commémoration de la réforme luthérienne, si proche de nos frontières.


François est né le 21 août 1567, au château de Sales, près de Thorens, dans le Genevois déchiré depuis trente ans par l’hérésie protestante. Sa famille, de vieille noblesse, est restée catholique. Alors que son père avait pris le nom de Boisy, d’une terre reçue en dot par son épouse, il rend à ce fils – son premier né – le nom de Sales et le destine à reprendre sa terre.

La première éducation de l’enfant est confiée au chapelain du château, l’abbé Jean Déage. En 1574, il est envoyé à l’école de La Roche avec ses cousins germains, puis, deux ans plus tard, au collège d’Annecy, créé vingt-cinq ans auparavant et tenu par le clergé séculier. Lorsqu’il a dix ans, il communie pour la première fois et reçoit le sacrement de confirmation. Un an plus tard, il demande à être tonsuré, ce qui, pour lui, représente un premier pas vers la donation à Dieu, mais, pour son père, l’acte nécessaire pour recevoir des revenus ecclésiastiques.

En septembre 1582, son père l’envoie à Paris, au collège de Navarre. Mais François obtient d’aller au collège de Clermont (aujourd’hui lycée Louis-le-Grand)[1], aux études plus rigoureuses pour les classes de rhétorique et de philosophie (1584). Tout en recevant l’éducation d’un gentilhomme, il demande à M. Déage, qui l’a accompagné à Paris, de suivre des cours de théologie. Aussi va-t-il écouter, en Sorbonne, les cours d’un bénédictin de Cluny, Gilbert Génébrard, qui lui donne le goût de l’Écriture Sainte.

Angoisse du salut et délivrance

Certainement confronté à des tentations lui venant de la fréquentation des milieux mondains, il assiste en même temps à des débats théologiques sur la question de la prédestination. Là, s’y professe, sous le nom de saint Augustin et saint Thomas, l’idée que la prédestination au salut et à la damnation est le fait de Dieu seul, indépendamment des œuvres du fidèle. François se persuade que, quoi qu’il fasse, il sera au nombre des réprouvés ; il deviendrait donc inutile de persévérer en la vertu. Ses amis décrivent ainsi son tourment :

Tous les jours, il défaillait, et, à force de pleurer, semblait en agonie ; versant des larmes jour et nuit et redoublant ses tristes sanglots, il fatiguait l’air de ses lamentations, en frappait le ciel à coups redoublés et essayait de toucher le cœur de Dieu, soit pour être délivré de toute tentation, soit pour que, réconforté par Lui, il résistât courageusement dans la foi et qu’enfin l’espérance immuable qu’il avait placée en sa miséricorde ne fût pas vaine. […] On l’entendait gémir et crier vers le Seigneur, et répéter d’ardentes oraisons jaculatoires extraites des divers psaumes du Roi-Prophète. […] Par [là], il calmait les angoisses de son cœur désolé, et, pour ainsi dire, perçait le cœur de Dieu par toutes ces flèches d’amour et de douleur, et émouvait les entrailles de sa miséricorde. […] Un mois presque et demi se passa dans ces langueurs, Dieu le permettant ainsi, afin que son Serviteur apparût très fidèle au milieu de la tentation et que, la tempête grandissant de plus en plus, sa plus qu’admirable confiance fût éprouvée comme l’or dans la fournaise[2].

Au paroxysme de la détresse, il entre dans l’église Saint-Étienne-des-Grès, au coin de la rue Saint-Jacques et de l’actuelle rue Cujas, s’agenouille devant une statue de la Vierge, récite un Souvenez-vous et prononce un acte d’abandon :

Quoi qu’il arrive, Seigneur, vous qui tenez tout dans votre main, et dont toutes les voies sont justice et vérité ; quoi que vous ayez arrêté à mon égard au sujet de cet éternel secret de prédestination et de réprobation ; vous dont les jugements sont un profond abîme, vous qui êtes toujours Juge et Père miséricordieux, je vous aimerai, Seigneur, au moins en cette vie, s’il ne m’est pas donné de vous aimer dans la vie éternelle ; au moins je vous aimerai ici, ô mon Dieu, et j’espérerai toujours en votre miséricorde, et toujours je répéterai votre louange, malgré tout ce que l’ange de Satan ne cesse de m’inspirer là-contre. Ô Seigneur Jésus, vous serez toujours mon espérance et mon salut dans la terre des vivants. Si, parce que je le mérite nécessairement, je dois être maudit parmi les maudits qui ne verront pas votre très doux visage, accordez-moi au moins de n’être pas de ceux qui maudiront votre saint nom[3].

Ce difficile passage ouvre sur la délivrance : « Il lui sembla, dira Jeanne de Chantal, que son mal était tombé à ses pieds comme des écailles de lèpre. » Il comprend qu’il peut aimer Dieu sur terre sans qu’il lui soit besoin d’espérer le ciel.

Séjour à Padoue et en Italie

Mais, à Paris, l’émeute oppose les partisans d’Henri de Guise au roi Henri III. Son père envoie François à Padoue poursuivre des études en droit (1588-1591). Après avoir failli succomber à une épidémie (fin 1590), il rédige, sous l’impulsion de son directeur spirituel, le jésuite humaniste Antoine Possevin, un règlement pour sa vie, dont il observera l’esprit, sinon la lettre, jusqu’au dernier jour. Il lit saint Augustin et saint Bonaventure et découvre le petit livre de Laurent Scupoli, Le Combat spirituel (1589), qui lui révèle que la perfection consiste à se désapproprier de sa volonté et de s’en remettre à celle de Dieu. Il obtient le doctorat en droit (3-5 septembre 1591).

Après un pèlerinage à Lorette et Rome, il rentre en Savoie au printemps 1592. Les idées mondaines de son père à son endroit se précisent : octroi de la seigneurie de Villaroget, sollicitation d’une charge d’avocat auprès du sénat de Savoie, projet de mariage avec Françoise Suchet de Mirebel. Mais François fait confidence à sa mère de sa décision d’être d’Église. Une transition est trouvée par son cousin germain, le chanoine Louis de Sales qui, en cachette, sollicite pour lui à Rome la charge de prévôt des chanoines de Saint-Pierre de Genève (mai 1593). L’heure est venue de tout révéler à son père, qui accepte ce choix, malgré sa peine.

Ordination sacerdotale

L’évêque, Mgr Claude de Granier, lui confère en quelques mois les différents ordres sacrés depuis le sous-diaconat (11 juin 1593), jusqu’à la prêtrise (18 décembre 1593). François abandonne à son frère Gallois son droit d’aînesse et le titre de Villaroget. Il pratique assidûment la récitation du bréviaire. Il relit aussi un manuscrit qu’il avait apporté d’Italie sur les vertus d’un saint encore vivant : Philippe Néri, fondateur de l’Oratoire du divin Amour.

À la veille de son ordination, il dit à son ami Antoine Favre, sénateur de Savoie, sa crainte mêlée de joie : « Ne vous persuadez pas que les saints mystères m’inspirent un effroi tel qu’il ne laisse en moi place à une espérance et une allégresse bien supérieures à ce que pourraient me valoir mes propres mérites. Je me réjouis spécialement et j’exulte de pouvoir correspondre au moins par cet office le plus sublime de tous, je veux dire par des sacrifices et par le sacrifice de la plus auguste des victimes[4]»

Prêtre missionnaire (1593-1602)

Peu après Noël 1593, François de Sales est installé comme prévôt des chanoines de Saint-Pierre de Genève. Dès le 1er septembre 1593, avant même son ordination sacerdotale, il avait fondé, avec la plupart des chanoines, la confrérie des pénitents de la Sainte-Croix. Le préambule des statuts indique bien la visée des membres :

Si nous nous retournons vers Dieu lui-même, auteur de toute piété, avec componction de cœur, gémissement et humilité, prières, jeûnes, fréquente confession des péchés, participation à l’eucharistie, et autres œuvres de dévotion et de charité vraiment dignes de chrétiens, lui qui, même dans sa vengeance, est miséricordieux, […] il nous arrachera à toutes les vexations des hérétiques, aux incursions et déprédations de la soldatesque, à la famine qui nous oppresse, aux maladies qui nous accablent, aux guerres qui nous enserrent et aux autres périls qui sont à nos portes. Après avoir détruit les ennemis de sa divinité, de l’humaine nature et des hommes, il fera revivre là la sainte religion catholique et nous, soussignés, il nous ramènera et nous réinstallera dans nos sièges d’autrefois et dans notre propre église, d’où […] nous avons été bannis en cette ville d’Annecy, depuis plus de cinquante ans, où nous résidons comme étrangers et pèlerins dans une église d’emprunt[5].

Il refuse la dignité sénatoriale offerte par le duc de Savoie Charles-Emmanuel, « voulant servir un maître unique ». Il pratique assidûment le ministère de la confession. Rapidement, il élargit le champ de son apostolat en acceptant de se donner pour la mission du Chablais (25 000 habitants, 52 paroisses) afin de le ramener à la foi catholique (septembre 1594). Cette région, dont les églises qui n’ont pas été transformées en temples sont en ruines, conquise par les Bernois en 1536, avait été rendue au duc de Savoie, Charles-Emmanuel, en 1593. À Thonon, il ne reste qu’une quinzaine de catholiques sur 3000 habitants.

Avec son cousin, le chanoine Louis de Sales, François affronte les dangers. Tous les soirs, il doit se replier dans la forteresse des Allinges tenue par la troupe catholique du baron d’Hermance. Au commencement, le succès n’est pas au rendez-vous car les protestants refusent d’écouter les prédications qu’il donne dans l’église Saint-Hippolyte. Il prêche sur deux points contestés : l’origine divine de l’Église catholique et l’eucharistie.

Cependant, il ne se décourage pas. Il écrit à A. Favre : « Ils ne veulent pas nous écouter parce qu’ils ne veulent pas écouter Dieu. […] Ils voudraient assurément nous faire perdre l’espérance de mener nos affaires à bonne fin, et partant, nous contraindre à nous retirer. Mais il n’en sera pas ainsi ; car aussi longtemps qu’il nous sera permis par les rêves et par la volonté du prince tant ecclésiastique que séculier, nous sommes absolument résolus de travailler sans relâche à cette œuvre, de ne pas laisser une pierre à remuer, de supplier, de reprendre avec toute la patience et la science que Dieu nous donnera.[6]»

Il arpente la région de Thonon, à pied, son bréviaire, sa Bible ou son chapelet à la main, passant d’un hameau à l’autre, visitant les catholiques dispersés et certains foyers protestants qu’on lui indique. Parfois, quand il revient trop tard, la forteresse est fermée et il faut passer la nuit dehors. Un soir, pris dans les bourrasques de neige, au village de Noyer, il se heurte aux portes fermées et ne doit son salut qu’au four banal, encore tiède de la fournée du jour, où il passe la nuit.

Affronté à plusieurs tentatives d’assassinat, il refuse les soldats mis à sa disposition et, malgré le grand respect qu’il voue à son père, il lui désobéit lorsque celui-ci lui intime l’ordre de quitter le Chablais (mars 1595). Peu auparavant, pour finir de toucher les protestants qui refusent de l’écouter, il a entamé la composition de tracts distribués à domicile. Il les rassemblera pour former les Controverses. Il décide de passer le Carême à Thonon. Les premières conversions, le baron d’Avully, et l’avocat Pierre Poncet, produisent un effet considérable. En quinze mois, il opère 200 retours. Il tient à rassurer les futurs convertis sur le traitement qui leur sera assuré après leur entrée dans l’Église catholique :

Quelques personnes vertueuses, touchées de la miséricorde de Dieu, sont retournées à lui avec un humble repentir, et, quittant les ténèbres de l’hérésie calviniste, sont venues à la vraie lumière du Christ Jésus, notre vrai Soleil, puis par notre entremise, […] elles ont été admises au baiser de paix de la sainte Église catholique, apostolique et romaine. […] Mais nous avons appris avec un profond étonnement qu’un grand nombre sont retenues dans l’erreur par la fausse crainte et la vaine frayeur de ne pas être en assurance pour leur vie et leurs personnes parmi les catholiques. […] Nous donnons l’assurance [à chacun] que, revenant au vrai bercail du Christ, il sera reçu et traité avec bonté, et qu’avec une loyauté parfaite, il sera […] affranchi et libéré de toute peine infligée pour cause d’hérésie […] par n’importe quel juge ecclésiastique et séculier[7].

Visite secrète à Genève

En 1597, à la demande du pape Clément VIII, habillé en costume laïque, il cherche à rencontrer Théodore de Bèze. Leurs deux entretiens sont courtois mais le fondateur de l’Académie de Genève ne change pas de position.

En septembre 1597, François fait célébrer les Quarante-heures d’Annemasse, solennel hommage à la Présence réelle, ce qui ne laisse pas indifférent certains protestants. Un an plus tard, la même célébration à Thonon marque le succès de la mission du Chablais. Le duc de Savoie croit pouvoir aller au bout de la conquête en agissant par la force, en menaçant d’exil les calvinistes qui persévéreraient dans leurs convictions.

En janvier 1599, Mgr de Granier l’envoie auprès du pape Clément VIII pour expliquer au pape que la paix de Vervins interdit au duc d’espérer reconquérir Genève et susciter de sa part une protestation auprès du roi Henri IV. Le pape le nomme coadjuteur de Genève (22 mars 1599) sous le titre d’évêque de Nicopolis.

Diplomate et prédicateur à Paris

Mais voici une autre mission. Un conflit oppose le duc de Savoie au roi de France. Le premier aurait voulu garder le marquisat de Saluces dont il s’était emparé sous Henri III, mais Henri IV l’annexe (octobre 1600). La paix est signée à Lyon en janvier 1601 : le duc garde Saluces mais donne à la France le pays de Gex qui, du point de vue religieux, dépendait du diocèse de Genève. L’évêque voulant faire rendre aux catholiques de ce territoire les biens qui leur ont été confisqués par les calvinistes.

Là, il fréquente le salon de Mme Barbe Acarie qui, devenue veuve, entrera au Carmel sous le nom de Marie de l’Incarnation. Il y rencontre notamment Pierre de Bérulle. Il prêche le Carême au Louvre et dans diverses églises parisiennes. Il mène une négociation difficile qui lui vaut l’estime du roi Henri IV, lequel lui offre – sans succès – un évêché au royaume de France. De passage à Lyon, sur le chemin du retour, François apprend le décès de Mgr de Granier, dont il prend immédiatement la succession.

Premières années d’épiscopat

François de Sales, évêque de Genève, en résidence à Annecy, est installé le 14 décembre 1602 sur son trône épiscopal. François n’a de cesse de pouvoir réinstaller à Genève le siège du diocèse qui a été, par le fait, transféré à Annecy. Mais c’est le moment où le Duc vient d’échouer dans sa tentative de reprendre la ville (“l’Escalade”, 11-12 décembre). Cependant, l’évêque souhaite avant tout appliquer dans le diocèse la réforme du Concile de Trente.

Il inaugure la catéchèse en utilisant le livre de Robert Bellarmin, paru cinq ans plus tôt et tout juste traduit en français. Il la fait annoncer, chaque dimanche, dans les rues d’Annecy, par deux adolescents vêtus d’une dalmatique bleue avec le nom de Jésus peint devant et derrière : « À la doctrine chrétienne ! On vous y enseignera les chemins du paradis ! » Des personnes de bonne volonté aident les petits illettrés à préparer leur leçon. C’est l’évêque lui-même qui enseigne le catéchisme. Il émaille la leçon d’anecdotes de la vie quotidienne. En outre, il institue une grande fête du catéchisme le dimanche après l’Épiphanie.

Réformateur de son clergé

Il doit mettre la paix entre le chapitre de Saint-Pierre de Genève, réfugié à Annecy, et celui de cette même ville, sous le vocable de Notre-Dame de Liesse. Il veut améliorer la qualité du clergé. Il découvre le faible niveau de formation des prêtres et donne, lui-même, des cours de théologie. Leur demandant de prendre goût à l’étude, il les avertit avec force : « L’ignorance est pire que la malice ». Il leur fournit un Mémorial aux confesseurs qu’il rédige et inaugure des conférences mensuelles auxquelles peuvent assister les laïcs.

A l’écoute de tous

L’évêque ne refuse jamais une invitation à prêcher, depuis la chaire de la cathédrale jusqu’à celle des plus petites de ses églises. Abandonnant les discours ampoulés de certains de ses confrères, il s’exprime simplement, de manière claire et chaleureuse, parlant au cœur et à l’intelligence de ses fidèles. Dans l’Épître sur la prédication qu’il adresse au jeune archevêque de Bourges, André Frémyot, il invite à puiser les thèmes dans l’Écriture, les écrits des Pères de l’Église, la Vie des saints, plutôt que de se fonder sur certaines « histoires ridicules » qu’on trouve à leur propos. « La fin du prédicateur est que les pécheurs morts en l’iniquité vivent à la justice, et que les justes qui ont la vie spirituelle […] se perfectionnent de plus en plus. » Pour cela, on doit simplement « prêcher la parole de Dieu », rien de moins, rien de plus.

La confession est de première importance pour lui. Dans la déposition qu’elle donne à son procès, Jeanne de Chantal déclare :

Il se donnait tout entier à cet exercice sans mesure ni limite que la nécessité de ceux qui recouraient à lui ; il quittait tout pour cela, excepté qu’il fût occupé à quelque affaire plus importante pour la gloire de Dieu, parce qu’il savait qu’en ce sacrement se faisait le grand profit des âmes. Tous les dimanches et fêtes, quantité de personnes qui y venaient, seigneurs, dames, bourgeois, soldats, chambrières, paysans, mendiants, personnes malades, galeuses, puantes et remplies de grandes abjections, il les recevait tous sans différence ni acception de personne, avec égal amour et douceur, car jamais il ne refusait aucune créature pour chétive qu’elle fût ; au contraire, je crois qu’il la recevait avec plus de charité intérieure, et la caressait plus tendrement que les riches et bien faits, et disait que c’était où s’exerçait la vraie charité. Les enfants mêmes n’étaient pas éconduits par le bienheureux ; ainsi il les recevait si amiablement qu’ils prenaient plaisir à y retourner.

Il donnait à ses pénitents tout le temps et loisir pour se bien déclarer, jamais il ne les pressait. […] Il a pleuré avec quelques-uns leurs péchés et traitait si amiablement ses pénitents qu’ils se fondaient devant lui[8].

À l’égard de son accompagnement spirituel, elle ajoute :

Il avait une vue si pénétrante que, quand on lui parlait ou lui écrivait de sa conscience, il discernait avec une délicatesse et une clarté non pareilles les inclinations, les mouvements et tous les ressorts des âmes et parlait avec des termes si précis, si exprès et si intelligibles qu’il faisait comprendre, avec très grande facilité, les choses les plus délicates et les plus relevées de la vie spirituelle.

Visites pastorales

En 1605, il entame les visites pastorales de son diocèse qu’il achève en quatre ans. Le passage de l’évêque est comme une petite mission pour les fidèles. Un jour de septembre 1609, par un coup d’audace, il ose traverser la ville de Genève, à visage découvert, ce qu’il raconte tout simplement à Antoine Favre dans un mot qui traduit sa confiance en Dieu : « Vous aurez su comme je traversai Genève sous la conduite de mon bon ange, et cela seulement pour ne pas paraître poltron et pour vérifier que qui marche simplement marche avec confiance[9]. » C’est l’époque où il réinstalle le culte catholique dans le pays de Gex désormais rattaché à la France : « Ce jourd’hui de saint Mathieu, j’ai dit la première messe à Cessy depuis soixante-treize ans[10]. »

En 1607, avec son ami Antoine Favre, sénateur de Savoie, il crée l’Académie florimontaine dont la célébrité sera européenne, et où se donnent des cours de théologie, philosophie, mathématiques, droit et cosmographie. Il lui assigne comme finalité « l’exercice de toutes les vertus, la souveraine gloire de Dieu, le service des princes et l’utilité publique. »

C’est l’année suivante qu’il publie l’Introduction à la vie dévote, qu’il remaniera à diverses reprises jusqu’à l’édition définitive de 1619. Outre que la “dévotion” est désormais ouverte à tous, elle n’est pas opposée au service des autres, des malades et des indigents qui l’entretiennent.

Les pièces conservées permettent de se faire une faible idée de l’administration de l’évêque. Il lui faut bénir une chapelle récemment érigée ou un autel, régler un différend entre curé et paroissiens ou bien entre deux prêtres. Il faut faire cesser des abus, mais aussi présider à une procession ou à une fête de dévotion. Envers un pécheur qui se jette à ses pieds, il se montre plus miséricordieux que son procureur fiscal. Il montre aussi beaucoup de sollicitude pour les ordres religieux et réforme avec patience les maisons, là où c’est nécessaire.

Le collège de Thônon

À Thonon, il fonde une maison qui serait, selon lui, lieu de résidence d’un groupe de prêtres au service de la paroisse, un collège, un séminaire et un refuge pour les nouveaux convertis, avec une école d’apprentissage pour leur permettre de gagner leur vie. La maison connaît des débuts difficiles. Elle est entre les mains d’un capucin, le P. Chérubin, qui voit trop grand. Après quelques premiers succès, la maison est pratiquement tombée à la mort du P. Chérubin (1610). François, qui ne peut la suivre que de loin, confie aux Barnabites la direction du collège (1616) qui vit très pauvrement. Elle ne progressera qu’à partir du deuxième tiers du XVIIe siècle ; des différentes fondations, seul le collège survivra, mais aura un grand rayonnement dans le Chablais.


[1] Cet établissement avait été fondé en 1563 par Guillaume Duprat, évêque de Clermont, et confié aux jésuites.

[2] Cité dans : Œuvres de saint François de Sales, évêque et prince de Genève, éd. complète, tome XXII, Annecy, Monastère de la Visitation, 1925, préface, p. XVI-XVII.

[3] Œuvres de saint François de Sales, évêque et prince de Genève, éd. complète, tome XXII, Annecy, Monastère de la Visitation, 1925, p. 19-20.

[4] FRANÇOIS DE SALES, Lettres intimes, Éditions du Jubilé, 2007, p. 26-27.

[5] Œuvres de saint François de Sales, tome XXIV, Annecy, monastère de la Visitation, 1929, p. 342-343.

[6] Lettres intimes, p. 31.

[7] Acte du 21 octobre 1597, dans Œuvres, tome 22, p. 169-170.

[8] Cité dans J. GAUME, Manuel des confesseurs, 6e éd., Paris, Gaume, 1845, p. 20.

[9] Lettres intimes, p. 47-48.

[10] Ibid.

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