Revue Sources

Tibhirine, 20 ans après… La semaine interdisciplinaire organisée chaque année par les étudiants de la faculté francophone de théologie de l’Université de Fribourg promettait par son menu. La rencontre a dépassé les attentes.

Le 12 octobre 2015, l’assemblée des étudiants choisissait de répondre à l’invitation à célébrer le 20ème anniversaire de la mort des moines de Tibhirine et d’en faire son thème 2016. Quatre étudiants1 se sont montrés intéressés pour l’organiser et l’aventure a commencé. Des rencontres pour se connaître, évoquer des thèmes, des intervenants, construire une dynamique. L’Esprit a soufflé. La plupart des intervenants sollicités ont répondu présent avec enthousiasme. Une passion qui s’est sentie de manière palpable dans tous les moments de la semaine. Le coeur, l’âme et l’esprit ont été saisis par l’événement. Comme les prolongements d’un pèlerinage de quelques jours sur place pour y recueillir la grâce non d’un lieu, mais d’un symbole.

Les trois demi journées de colloque inaugural2, ont été suivies de trois jours d’approfondissement destinés à permettre à chacun d’entendre ce que l’Esprit dit aux Eglises aujourd’hui.

La semaine s’est ouverte par l’invitation de celui qui a été le pasteur de cette Eglise meurtrie, Mgr Teissier: «Il s’agit de comprendre la nature de cette relation christique entre les chrétiens et les musulmans. Pourquoi ne sont-ils pas partis

La croix dessine l’espace du disciple et donne rendez-vous à toute l’Eglise pour recevoir la vie qui s’en écoule.

Peut-être que cette semaine nous a donné des raisons de persévérer dans cette foi qui a tellement saisi la petite Eglise d’Algérie au chevet d’un peuple en proie à la violence fratricide.

C’est donc par la porte de l’évocation de l’itinéraire de trois des frères par leurs proches que nous avons commencé l’exode intérieur auquel l’histoire nous convoque pour regarder l’horizon que Dieu ouvre à toute vie qui l’accueille résolument.

Frère Paul, qui par sa spiritualité ancrée dans le quotidien, dessine une mystique simple et souligne par son témoignage la nécessité d’une vie engagée dans la rencontre pour vivre le dialogue.

Frère Luc est celui des frères dont l’interprète a tellement touché dans le film « Des hommes et des dieux ». La miséricorde est au coeur de son expérience de Dieu. Il en est devenu le visage pour tous ces algériens qui sont venus se faire soigner.

Frère Christian a frappé quant à lui par sa spiritualité de «tout jour». Loin d’être cet intellectuel que l’on dépeint souvent, frère Christian invite à travers ses écrits à ce que l’on pourrait appeler une ascèse de l’espérance: s’efforcer de voir l’autre en toutes circonstances avec les yeux de Dieu.

Ces trois témoins et tous leurs compagnons nous font signe aujourd’hui. N’auraient-ils pas accompli cette adoration en acte et en vérité dont le Christ parlait à la samaritaine? Une liturgie vraie qui n’élude rien, mais embrasse la fragilité de chacun pour l’emmener dans un au-delà de la peur, vers un jaillissement de vie.

Ne serait-elle pas la poésie véritable, celle qui remplit les mots dits de l’Evangile? Celle qui les rend audibles et crédibles? La chair du disciple sait qu’il lui faut prendre le même chemin que celui du Christ. «Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis.» Entrer en amitié avec le Christ, c’est entrer en amitié avec ceux qu’il aime. Le poème n’est plus pour la page mais pour le réel qui l’appelle. La croix physique est bien le centre de tout. Elle dessine l’espace du disciple et donne rendez-vous à toute l’Eglise pour recevoir la vie qui s’en écoule. Recueillir et offrir sont les deux gestes appris un soir de Cène et qui nous a fait chavirer dans le sabbat authentique du don à recevoir et à redonner sans le retenir. Un lâcher prise, une pauvreté: une nudité. Plus d’esthétique: « il n’avait plus figure humaine ». Mais une présence indélébile à toute défiguration. Une promesse pourtant sourd, une transfiguration a lieu dans le coeur du croyant, de tout croyant. Je crois en la vie. Et toi dit Jésus? Seras-tu assez pauvre pour héberger cette vie qui demande hospitalité? Seras-tu assez riche pour en disposer et lui donner lieu dans l’entre-deux de la relation?

Ne disons pas que l’amour, l’amitié, la paix n’existent pas. Les frères de Tibhirine nous ont rappelé qu’il suffit de les faire émerger. Au milieu du bruit et des contradictions, de la violence et du mensonge, ils ont su, comme Saint François et tant d’autres injecter ce qui manquait tant à cette terre et à leurs frères.

Méditons la question, brûlante d’exigence, que posait Christian de Chergé: « Certitude que Dieu aime les Algériens, et qu’il a sans doute choisi de le leur prouver en leur donnant nos vies. Alors, les aimons-nous vraiment? Les aimons-nous assez? Minute de vérité pour chacun, et lourde responsabilité en ces temps où nos amis se sentent si peu aimés. Lentement, chacun apprend à intégrer la mort dans ce don, et avec elle toutes les autres conditions de ce ministère du vivre ensemble qui est exigence de gratuité totale. À certains jours, tout cela paraît peu raisonnable. Aussi peu raisonnable que de se faire moine.» (F.Christian, Lettre circulaire de la communauté, 1995)

Serons-nous nous aussi au rendez-vous de toutes ces fractures que nous rencontrons autour de nous? Saurons-nous rejoindre ou être rejoints par le souffle de ces frères? Saurons-nous libérer le don de toutes ses entraves, à commencer par nous? Saurons-nous reconnaître le don de Dieu dans chaque personne? C’est une tâche dessinée par une Eglise en visitation. Eglise en sortie dirait le pape François.

Alors nous pourrons devenir témoins. Au sens fort. Attester de la dignité de chacun au nom de notre foi en la vie, nous dégager de toute conception décharnée de l’homme, pour retrouver le chemin humble d’une vérité déposée au devant de nous par celui qui nous précède en tout.

L’ouverture à l’autre est constitutive de mon identité.

Ce témoignage-là est une respiration. Témoins du don, en soi et en l’autre: martyrs de la charité. Témoins d’une violence qui n’accusent pas: martyrs de l’innocence. Témoins qui surmontent la peur et le mutisme pour tout remettre à Dieu: martyrs de l’espérance. Témoins de l’absolu qui nourrit la communauté: martyrs du Saint Esprit.

Ce témoignage-là n’est pas à sens unique. Pas de témoin sans altérité qui le reçoit, qui le suscite et le façonne. Il ne provient pas de nulle part. Il lui faut une terre d’accueil. Terre native, élective, ou terre d’exil, le témoin est celui qui prend au sérieux ce qui le fait vivre en profondeur. Cela l’amène à également prendre au sérieux ce qui fait vivre ceux qu’il croise sur son chemin. C’est tout un, dans une recherche dont l’axe vital est la vérité. Et c’est alors se rendre compte que l’autre me révèle qui je suis. La relation à l’autre me dévoile. L’identité est l’enjeu de la relation véritable. L’ouverture à l’autre est constitutive de mon identité. Du coup, entrer en relation, c’est se trouver immédiatement sous le signe de l’exode et d’une terre promise où ce qui était étrange, différent, revêt le sens d’une communion. Credo fondateur qui force le regard et où la foi de l’autre devient signifiante et interpellante pour la mienne.

Ce déplacement extrait de toute main mise sur le dialogue, voire appelle à quitter toute mise en scène de la diversité par exemple dans le dialogue interreligieux.

Peut-on dire dès lors que le dialogue auquel nous nous sentons convoqués par un impératif existentiel et religieux ne peut exister que si chacun des partenaires perçoit l’enjeu à cette profondeur? Comment demeurer dans cette exigence d’une désappropriation radicale de soi, et dans l’intégration positive et créative de tout autre dans mon environnement comme une bonne nouvelle pour ma vie et ma foi? Cette disposition ne serait-elle pas l’humilité? Humilité d’une écoute mutuelle, de la réception ensemble d’une révélation commune?

Ne serait-ce pas à ce dépouillement que l’Eglise se trouve aujourd’hui appelée pour «communier aux eaux souterraines de la grâce»? Plus encore, être présente à toutes les fractures pour inlassablement offrir le regard de l’espérance.

Cette décision passe par le coeur de l’apôtre. A l’instar de Paul de Tarse et de son chemin de retournement, il s’agit de se laisser envahir par le Christ, et de se laisser retourner par lui pour devenir un artisan de communion, plein d’autorité et d’humilité. Expérience poétique au sens fort… La prise de parole apparaît alors comme l’épiphanie, la trace d’un don crucial. La parole est le medium de la relation, la prise au sérieux de l’existence de l’autre, et l’édification d’un nous qui se bâtit par consentement mutuel. Les mots deviennent le véhicule d’une foi en un avenir commun. Ils sont ces mots qui accueillent, hébergent et ouvrent un espace et un temps avec tous ses possibles. Et si la parole s’imposait? Comme force. Comme silence. Comme labeur. Comme espérance. Comme don…

C’est peut-être ce que les pères du désert ont expérimenté: le don d’une parole qui écoute, ou que l’écoute précède. Une parole née du silence qui l’a entourée depuis la nuit des temps. Dieu est silence avant d’être Verbe fait chair. Le silence appelle la parole. Elle lui succède. Elle le transfigure. Pour autant, il l’excède. Le silence est ce qui advient quand la parole est dépassée par un savoir qui lui vient de plus loin et qui va plus loin. Pour écouter, il faut se taire. Pour parler, il faut se taire. Invitation nous est donc lancée à habiter davantage ce silence de la parole qui traverse toute la Bible pour laisser naître le témoignage que le monde attend. 


Marie-Dominique Minassian est membre de l’équipe de direction du Centre Catholique Romand de Formations en Eglise (CCRFE) et doyenne de l’Institut romande de Formation aux Ministères (IFM). Elle est également membre du comité de rédaction de la revue Sources

 


1Michaël Curti, Valendtin Roduit et les frères dominicains Charles Desjobert et Grégoire Laurent-Huyghues-Beaufond.

2Actes du colloque à paraître aux éditions Parole et silence en 2017.

 

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