Revue Sources

Adaptée en série télévisée depuis 2011, la saga du Trône de Fer(Game of Thrones), écrite par George R. R. Martin, a occupé un tel espace médiatique qu’elle est devenue un phénomène de société. Les chrétiens qui la composent y ont forcément été confrontés. Grégory Roth revient sur ce phénomène de la culture contemporaine.

« Est-il permis à un chrétien de regarder cette série? » Une question morale récurrente que posent des sites et blogs chrétiens. Les réponses divergent. Il y a le ‘non’ catégorique. Il veut éviter toute pollution de l’esprit par l’image, a fortiori si le public est mineur. Il y a le ‘oui’ pédagogique. Il vise à montrer comment cette violence exacerbée devient un tel non-sens qu’il devient aisé d’en tirer un contre-exemple pour sa propre vie. Combattre le mal par le mal, en quelque sorte.

Si vous n’avez rien suivi à cette série qui rassemble 18 millions de spectateurs à travers le monde, le journal Le Monde en a proposé un petit résumé que l’on vous recommande.

Violente Bible

D’autres sites proposent plutôt des analyses comparatives entre Game of Thrones et la Bible. Meurtres, incestes, viols, viols collectifs, infanticides, exécutions, trahisons, rites, beaucoup de thèmes se retrouvent dans les deux références. Mais autant le dire d’emblée: certains passages bibliques renvoient à une réalité bien plus violente que les scènes les plus choquantes de la série. Mais la série – grâce à l’image, à la technologie et au scénario – a la capacité artistique de rendre cette violence beaucoup plus réelle et réaliste à l’esprit. Ce que la lecture d’horribles passages de la Bible ne pourrait nettement moins provoquer.

La méchanceté de certains personnages de Westeros est poussée tant à l’extrême – avec de nombreuses scènes de torture qu’ils commanditent ou exécutent personnellement – que lorsque leur tour est venu d’être assassiné, un sentiment de soulagement est sans doute éprouvé de la part du téléspectateur. Je me suis, pour ma part, pris en flagrant délit en train de prendre un macabre plaisir à voir mourir quelques uns des bourreaux. Comment expliquer ce sentiment ambigu, alors qu’il faudrait plutôt sortir de la logique « œil pour œil, dent pour dent » ?

Pas de « happy ends »

Autre fait déroutant de la série: des protagonistes meurent souvent très tôt. Ils sont quelquefois assassinés de manière inattendue et sournoise. Il est donc difficile de s’attacher un personnage ou d’espérer voir un « happy end » à la fin d’un épisode ou d’une saison. Et de ceux qui restent en vie, il n’est pas évident de dépareiller les méchants des gentils. La frontière est parfois ténue: il arrive que les personnages cruels fassent spontanément preuve d’humanité, et que les personnages généralement bons et loyaux puissent faire preuve d’une violence surprenante. Le doute reste constant pour le téléspectateur: qui choisir, sur quel cheval miser? Ne sachant même pas si l’un d’entre eux mérite vraiment de franchir la ligne d’arrivée.

A la veille de la huitième et ultime saison de cette mythique saga, le mystère reste complet. Personne ne connait encore le nom de celui va définitivement siéger sur le Trône de Fer, si tant est que des créateurs de cette fiction le veuillent. Est-ce que le vainqueur qui accédera au trône, le fera parce qu’il sera désigné par ses pairs comme étant le plus sage et le plus loyal? Est-ce que cet ultime couronnement apportera enfin un temps de paix? Et pour combien de temps? « Nos ennemis ne s’arrêteront jamais », peut-on entendre dans la bande-annonce de cette dernière saison. Quel que soit le scénario final, il semble que le pouvoir lié au Trône de ferprovoque une spirale de violence sans fin.

Un roi idéal?

Avec la figure de royauté présentée par Jésus, c’est là que la Bible s’éloigne de la fiction. Dans ses sombres épisodes, la Bible tient compte de la réalité humaine, dans laquelle la violence est toujours présente. Tout en interrogeant cette violence, elle réoriente le regard du lecteur. Elle fait émerger un nouveau concept de roi idéal: celui qui ne cherche pas à s’enrichir ou à s’élever au-dessus de ses frères. Un roi qui sache prendre soin du pauvre, de la veuve et de l’orphelin. Qui applique la même justice pour le petit et pour le grand. Jusqu’à la figure du ‘serviteur souffrant’ (chez Isaïe); celui qui prend sur lui toutes les souffrances afin de servir son peuple.

Le roi est garant du peuple devant Dieu. C’est-à-dire qu’il n’est pas le plus haut, il y a toujours quelqu’un de plus grand, à qui il rend des comptes. Les chrétiens reconnaissent en Jésus l’incarnation de ce roi idéal: il n’a pas renversé le pouvoir en place, mais il ne s’est pas tu pour autant face aux injustices. Il a remis les autorités en question, jusqu’à en payer de sa vie. Jésus s’est fait le serviteur de tous, subissant la trahison, le reniement et la mort.

Finalement, où se situent les chrétiens face à la violence de Game of Thrones ? Ne nous trompons pas. Il ne s’agit pas seulement de constater de loin le produit fictif de cette série comme un fruit délirant d’imagination de nos contemporains issus d’une société nihiliste et postmoderne. A ce jeu de trônes, les Eglises n’y échappent pas non plus…

Grégory Roth est  journaliste à Cath.ch et producteur des messes radio pour RTSreligion.

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