Revue Sources

Les dominicains, ordinairement fiers de leur habit religieux, n’en connaissent pas forcément l’origine, le sens et encore moins l’évolution. Même s’ils le portent depuis huit siècles. Mi canonial, mi monastique, cet uniforme pourrait signifier le charisme original des Prêcheurs.

Grand défi de devoir développer en quelques lignes l’histoire de l’habit dominicain tant celui-ci n’a pas évolué de façon homogène à travers le temps selon les régions et tant les sources ne sont pas toujours univoques.

Un scapulaire plutôt qu’un surplis

Dominique de Guzman, étant chanoine, portait cet habit et ainsi ses premiers compagnons le revêtirent aussi. Mais, dès les premières années de l’Ordre, un changement arriva dans l’habit, à savoir que le scapulaire remplaça le superpelliceum (sorte de long surplis), sans que nous ne sachions exactement quand cela s’opéra[1]. Ainsi, après cette modification, la tenue complète d’un frère Prêcheur se composait d’une tunique, d’un scapulaire et, pour certaines occasions, d’une chape[2]. La tunique, qui s’étendait quasiment jusqu’aux chevilles, pouvait être renouvelée au nombre de trois ou quatre et était fermée au moyen d’une ceinture en cuir. Tombant quasiment jusqu’aux genoux, le scapulaire était fabriqué d’une pièce avec un capuce pointu. Par temps froid, il pouvait revêtir une peau de mouton. Dès le départ, les frères convers (ou coopérateurs aujourd’hui) n’avaient pas le même costume que les autres[3].

Dès les origines de l’Ordre, les frères portaient des vêtements de couleur claire. En effet, ils n’étaient pas tout à fait blancs, mais devaient être non teints et faits en laine ou de tissus grossiers. Ainsi, le but recherché était la pauvreté dans le vêtement par l’étoffe utilisée et l’économie du prix de la teinture[4]. La chape ne fut pas tout de suite de couleur noire, bien que l’on puisse avoir un tissu noir sans le teindre.

Concernant le passage du superpelliceum au scapulaire, de multiples histoires et explications parfois discordantes, plus ou moins miraculeuses, ont été avancées et relayées tout au long des siècles, notamment pour justifier ce changement[5]. Le récit de la guérison du frère Réginald d’Orléans par la Vierge Marie, qui lui remit ensuite l’habit, a été largement répandu. Par exemple, encore aujourd’hui, dans le Propre de l’Ordre des Prêcheurs, pour la mémoire du Bienheureux Réginald d’Orléans, le 12 février, à l’Office de lecture, un des textes est un extrait du Libellus de Jourdain de Saxe qui mentionne que la Vierge Marie «lui montra l’habit complet de l’Ordre[6]». En revanche, il est intéressant de noter que dans le Breviarum juxta ritum Sacri Ordinis Praedicatorum, pour le 12 février, une des lectures prévue évoque non seulement le fait que la Vierge Marie lui a montré toutes les parties de l’habit, mais aussi que les frères Prêcheurs devaient le revêtir[7]. D’autres auteurs ou artistes, comme Fra Angelico, remplacèrent le bienheureux Réginald par S. Dominique.

Extravagance et sobriété

Au fil des siècles, mais déjà quelques années après la mort de S. Dominique, l’habit dominicain va évoluer de façon non uniforme selon les lieux. Les principales modifications étant le capuce qui perd sa forme pointue, un scapulaire plus long, une tunique plus souple et une chape plus ample[8].

Aux XIVe et XVe siècles, d’autres changements importants vont survenir concernant le vêtement dominicain. Dès le XIVe siècle apparait l’usage, d’abord réprouvé, de détacher les capuces du scapulaire et de la chape[9]. De plus, les manches de la tunique vont devenir plus amples. Les frères Prêcheurs vont aussi porter un rosaire, parfois richement décoré, à leur ceinture. Ainsi, les vêtements perdent de leur sobriété, comme l’atteste aussi l’ajout de la traîne. Cela va aboutir au fait que l’habit dominicain devenu trop faste ne témoigne plus de la pauvreté. Ce problème sera évoqué à plusieurs reprises au sein même de l’Ordre, notamment au chapitre général de Milan en 1505[10].

Aujourd’hui, l’habit d’un frère Prêcheur tend à revenir à une plus grande simplicité. Par exemple, déjà à la fin du XIXe siècle, dans son écrit L’instruction des novices à l’usage des Frères Prêcheurs, le bienheureux Père Hyacinthe-Marie Cormier rappelait: «Ils [les novices] s’appliqueront à être toujours propres dans leurs habits; mais aussi ils éviteront toute affectation. (…) Il y aurait de l’affectation à changer continuellement d’habits, à les faire blanchir plus souvent que la communauté sans nécessité et sans permission; à rechercher ceux d’une étoffe ou d’une coupe particulières, à les avoir traînants, et à porter des chaussures trop luisantes.[11]»

De nos jours, pour des raisons de commodité et de coût, l’habit est généralement fabriqué en synthétique et non plus en laine. Au numéro 50, le Livre des Constitutions et Ordinations des frères de l’Ordre des Prêcheurs indique les normes actuelles: «L’habit de l’Ordre se compose d’une tunique blanche avec un scapulaire et un capuce blancs, avec une chape et un capuce noirs ainsi que d’une ceinture de cuir avec un rosaire (cf. appendice n° 3).[12]» Cet appendice n° 3 précise les mesures et les formes que doivent avoir la tunique, la chape et le scapulaire.

En guise de conclusion, nous pouvons rappeler le numéro 40 des mêmes Constitutions qui désigne l’habit religieux comme un des éléments facilitant la réalisation fidèle de l’observance régulière.


Sophie Duriaux, est assistante diplômée à la faculté de Théologie de l’Université de Fribourg.

 


Pour aller plus loin:

– FERRUA, Valerio, «L’habit des Frères prêcheurs. Jalons pour une histoire», dans Les Dominicains en France devant la Réforme 1520-1563, Mémoire dominicaine n°12, Paris, Cerf, 1998, pp. 143-183.

– SIEGWART, Joseph, «Origine et symbolisme de l’habit blanc des Dominicains», dans Symboles dominicains, Mémoire dominicaine n°29, Paris, Cerf, 2012, pp. 47-82.

Précisons que ce dernier auteur, décédé en 2011, était un dominicain suisse, chargé d’une chaire d’histoire de l’Eglise à l’Univcersité de Fribourg. L’article de cet historien auquel on fait référence plus haut est une reprise dans Mémoire dominicaine d’un article original paru d’abord dans «Vie Dominicaine» 21, 1962, p. 83-128. Ce périodiqe, aujourd’hui disparu, de la Province suisse des Dominicains fut finalement intégré à la revue «Sources».

[1] FERRUA, Valerio, «L’habit des Frères prêcheurs. Jalons pour une histoire», dans Les Dominicains en France devant la Réforme 1520-1563, Mémoire dominicaine n°12, Paris, Cerf, 1998, pp. 143-144.

[2] Pour des précisions sur l’habit aux origines de l’Ordre: Ibid., p. 151.

[3] SIEGWART, Joseph, «Origine et symbolisme de l’habit blanc des Dominicains», dans Symboles dominicains, Mémoire dominicaine n°29, Paris, Cerf, 2012, p. 47.

[4] Ibid., pp. 49-50.

[5] Pour les différents récits concernant l’apparition de la Vierge Marie à Réginald d’Orléans, leurs interprétations et leurs évolutions, cf. la note 11 pp. 741-742 de: DUVAL, André, «La dévotion mariale dans l’Ordre des frères Prêcheurs», dans Maria, T. 2, Paris, Beauchesne, 1952, pp. 737-782.

[6] Citation de: Propre de l’Ordre des Prêcheurs. III. Liturgie des Heures, Sanctoral, édition typique en langue française adaptée de l’édition latine, et approuvée par le Rme Père Vincent de Couesnongle Maître de l’Ordre, Provinces dominicaines francophones, 1990, p. 56.

[7] Breviarum juxta ritum Sacri Ordinis Praedicatorum, apostolica auctoritate approbatum Reverendissimi Patris Fratris Hyacinthi Mariae Cormier ejusdem Ordinis Magistri generalis jussu recognitum et editum, Pars prior, Romae, in Hospitio Reverendissimi Magistri Ordinis, 1909, p. 904.

[8] FERRUA, V., «L’habit des Frères prêcheurs. Jalons pour une histoire», op. cit., p. 156.

[9] KAEPPELI, Thomas, «Fragment d’Ordinationes d’un maître général dominicain (c. 1355-65)», dans Archivum Fratrum Praedicatorum, Vol. 24, Roma, Istituto storico domenicano di S. Sabina, 1954, pp. 287-291.

[10] FERRUA, V., «L’habit des Frères prêcheurs. Jalons pour une histoire», op. cit., p. 156

[11] Citation de: CORMIER, Hyacinthe-Marie, L’instruction des novices à l’usage des Frères Prêcheurs, Paris, Poussielgue, 19052, p. 191.

[12] Citation de: Livre des Constitutions et Ordinations des frères de l’Ordre des Prêcheurs, édité par ordre du Frère Carlos Alfonso Azpiroz Costa Maître de l’Ordre, Curie Généralice de l’Ordre des Prêcheurs, Santa Sabina, Rome, 2013, n° 50, pp. 85-86. Consulté sur le site internet www.op.org, le 30 octobre 2017. http://www.op.org/sites/www.op.org/files/public/documents/fichier/lcolatin-francais2013.pdf.

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