Revue Sources

Sans être un tsunami qui serait en train de tout emporter sur son passage, la «vague informatique» a pénétré le monde monastique à une telle allure et de manière si universelle qu’il n’est guère vraisemblable qu’elle ait trouvé déjà partout et d’un seul coup sa juste place.

Quelle qu’ait été l’exigence des origines quant à la clôture, peu de monastères ont échappé à la contagion. C’est un fait qu’on ne peut contester. Les mails vont bon train de l’une à l’autre des communautés, et au-delà, qu’il s’agisse des pauvres Clarisses, de quelque Carmel solitaire, des filles de St Benoît ou de St Dominique. Quel monastère n’a son adresse e-mail, voire son site?

La télévision au monastère

La dernière instruction pontificale sur la clôture des moniales, «Verbi sponsa» qui ouvrait la porte à Internet dès 1999 paraît déjà surannée à beaucoup. Le Pape François a d’ailleurs lui-même annoncé une réactualisation de cette instruction qui disait au N° 20: «L’usage éventuel d’autres (Radio et T.V du § précédent) moyens modernes de communication, tels le télécopieur, le téléphone portable, Internet, pour motif d’information et de travail, peut être admis dans les monastères, avec un discernement prudent, pour l’utilité commune, selon les dispositions du chapitre conventuel».

L’instruction était prudente, c’est le moins qu’on puisse dire! Où en sommes-nous maintenant, et de façon plus précise, où en sommes-nous à Taulignan, chaque monastère ayant sa propre sensibilité et orientation, avec une visée commune nous n’en pouvons douter, celle de rester fidèles à sa vocation de prière, inséparable d’une certaine séparation du monde.

La télévision n’a jamais eu droit de cité dans la communauté, mais nous avons téléviseur et magnétoscope qui nous permettent depuis longtemps, grâce aux vidéos et DVD, de choisir et de suivre, avec un retard sans conséquence sur l’actualité, ce qui nous paraît le plus intéressant. Pas trop d’envahissement par l’image ni d’accrochage aux bulletins d’informations, c’est l’option qui nous a paru servir davantage la communion en profondeur plutôt qu’une communication incessante. Nous en sommes toujours restées à ce choix des débuts et c’est donc dans ce sens que la communauté s’est naturellement orientée pour Internet.

Rendre justice aux ordinateurs

Avant de voir tous les dangers de l’impact de l’informatique sur la vie contemplative, ne faut-il pas d’abord rendre justice à ces bons serviteurs que sont nos ordinateurs, et distinguer l’ordinateur en soi, instrument de travail aux possibilités multiples, de l’ordinateur mis au service d’Internet, en tant qu’outil indispensable pour naviguer sur la toile. Pour le premier usage, où serait le problème par rapport à la clôture? (Leur multiplication peut poser question pour la pauvreté peut-être, mais pour la clôture?…) C’est un acquis technique irréversible. Ne serait-il pas ridicule de le bouder sous prétexte d’être fidèle à Cassien et aux Pères du désert?

Le premier ordinateur est entré en clôture à Taulignan en 1995.

Le premier ordinateur est entré en clôture à Taulignan en 1995, avec l’accueil d’une postulante formée à l’informatique et qui l’avait dans ses bagages. Nous n’étions donc pas en pointe, mais la brèche fut ouverte alors, et des petits frères n’ont pas tardé à suivre ce premier-né. L’économat en a été le premier bénéficiaire, avec les avantages évidents: gain de temps considérable, et bien des casse-tête évités dans ce monde aride des chiffres et de la gestion. On n’envisagerait plus de s’en passer et l’on ne voit pas comment ni pourquoi on le ferait!

Pourtant, quel qu’en soit l’usage (étude par ex.), aucune Sœur n’a un ordinateur, personnel ou d’emploi, en cellule, la cellule ayant toujours été pour une moniale un lieu privilégié d’intimité avec le Seigneur. Pour le moment, prieure, sous-prieure, économat et accueil ont un ordinateur dans leur bureau. Les autres sont «au commun», en des lieux ouverts à toutes. Les sœurs qui les utilisent (4 pratiquement) s’arrangent fraternellement entre elles selon les besoins.

Internet ferait-il problème?

Les vraies questions se posent, non avec l’informatique en elle-même, mais avec son ouverture sur Internet. Les quatre responsables ci-dessus y ont accès directement. Pour les autres, un seul ordinateur est branché. Pas de problème jusqu’ici pour le partage… et pas trop non plus pour les risques à courir. Seule une réserve paraît s’imposer, réserve qui n’empêche nullement de reconnaître ce qui est bon! Pour le silence par exemple, la communication par mails est bien moins perturbante extérieurement que les sonneries de téléphone, et permet souvent de se limiter de façon claire au seul nécessaire, alors qu’il n’est pas toujours facile d’endiguer le flot de paroles de certains interlocuteurs… ou les nôtres.

Pour la formation des plus jeunes, il nous paraît bon également qu’il y ait au départ une certaine rupture avec l’habitude d’Internet.

Que dire des achats possibles sans sortir de clôture, grâce à la précieuse carte bleue! Ou de la possibilité de cours à domicile grâce au télé-enseignement diffusé par Internet. Ou encore de l’intérêt du site pour se faire connaître sans bruit… Inutile enfin d’insister sur le gain de temps et la facilité de communication amenés par le courrier électronique. C’est tellement évident!

Reste à savoir si ce plus est au profit d’un travail plus paisible ou de la prière, ou s’il engendre un surcroît d’activités et d’encombrement intérieur. Nous ne sommes pas plus que d’autres à l’abri du stress de la vie moderne et l’escalade de la vitesse nous guette comme tout le monde. Rien n’est prouvé en ce domaine… La facilité des informations continuellement offertes peut aussi séduire l’une ou l’autre par moments, et les nombreuses sollicitations du petit écran être source de curiosités, innocentes en apparence, mais finalement bien dispersantes. Une ascèse s’impose forcément. A chacune de voir!

Traverser une zone de silence

Car il n’y a pas que des «affaires» à gérer par Internet (économat, fournisseurs, contacts pour l’accueil, courrier etc..), il y a aussi les relations personnelles de chacune avec sa famille et ses amis. Elles obéissaient autrefois à des limites parfois assez strictes. Que tout se soit un peu humanisé n’est pas un mal, mais où s’arrêter?

La Prieure d’un monastère en fondation au Canada et qui semble allier harmonieusement modernité et tradition, nous disait récemment que, pour la réponse à donner à bien des mails plus personnels, il lui semblait que «la parole d’une moniale devait traverser une zone de silence». Oui, savoir attendre sans céder à l’impulsion de répondre tout de suite (sauf urgence évidente) en multipliant les échanges si faciles sur le net. C’est bien dans cette ligne que nous essayons de marcher. Et pour la formation des plus jeunes, il nous paraît bon également qu’il y ait au départ une certaine rupture avec l’habitude d’Internet et que l’usage en soit limité, sans étroitesse et dans un climat de confiance.

Les téléphones portables ne posent guère de problèmes chez nous jusqu’à présent. Il y en a deux dans la maison, et nous n’en désirons pas davantage. Au moment de gros travaux récents la Sœur responsable du chantier en a eu un par vraie nécessité. Elle l’a gardé et il n’est pas inutile. L’autre est au commun, en cas de besoin: une sortie par exemple où il faudrait pouvoir se joindre sans difficulté. C’est tout!

Conclusion. Sans vouloir insinuer qu’informatique et clôture forment un couple idéal, il semble bien qu’il n’y ait pas encore péril en la demeure. Le bilan nous paraît positif pour une meilleure relation avec la société de notre temps, du moment que l’on veille fidèlement au silence intérieur qui nous permet de garder le cap sur l’essentiel de notre vie.


Soeur Marie-Pascale

Sœur Marie Pascale est une moniale dominicaine du monastère La Clarté Notre-Dame, à Taulignan, en Drôme provençale.

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