Revue Sources

Martina VUK, doctorante à l’Université de Fribourg, a interviewé en 2016 Jean Vanier. Voici une version inédite en français de cette interview publiée par Sources à l’occasion de la mort de cet éminent natif de Genève (voir présentation à la fin de cette interview).

MV: Quel est selon vous le plus gros problème des hommes et des femmes d’aujourd’hui?

JV: La tristesse et le manque de confiance en la croissance. Quand je parle de manque de confiance en la croissance, je ne parle pas de savoir et d’argent. Croitre en humanité signifie laisser tomber les barrières de la peur. La rencontre signifie que deux personnes se sont réunies pour reconnaître que nous sommes des êtres humains. C’est cela le lieu de la croissance. Cela implique de ne pas avoir peur des personnes d’autres cultures, mais de laisser tomber nos barrières. Cela implique que je découvre un secret ; celui qui me rappelle que je ne me réduis pas à ce qui est vu de l’extérieur, à ce que j’accomplis. Mais je suis une personne qui aspire à être aimée, à aimer les autres et à découvrir la joie d’aimer les autres.

MV: Beaucoup de gens parlent de pardon, mais lorsqu’il s’agit de situations réelles, il est difficile de pardonner. Il semble que les gens soient plus soucieux de la justice que du pardon. Vous avez fait partie de la marine britannique et, tout au long de votre vie, vous avez rencontré différentes personnes, des dirigeants et des politiciens du monde, Mère Teresa, Jean-Paul II et bien d’autres. En tant qu’écrivain spirituel, vous avez donné de nombreuses retraites, les gens viennent à vous avec différents types de problèmes, vous ouvrant leur âme. Pourquoi est-il si difficile pour les gens de pardonner ? Et pourquoi justice et pardon semblent-ils souvent être en contradiction ?

JV: Nous devons protéger notre identité et notre identité s’exprime ainsi : «j’ai raison et vous avez tort». Nous devons découvrir qu’il n’est pas important de savoir qui a raison et qui a tort, mais de faire route ensemble. C’est pourquoi il existe maintenant une justice réparatrice, où la victime rencontre le coupable, celui qui a fait du mal. Ils se rencontrent comme deux personnes qui souffrent. Ainsi, le pardon introduit un grand changement d’identité. Il permet de réaliser que j’appartiens à la condition humaine et que ma mission est une mission de paix et d’unité. Cela ne peut arriver que si nous acceptons de nous rencontrer et d’abaisser nos barrières. Et le pardon consiste à abattre les barrières pour que je puisse vous rencontrer et que vous puissiez me rencontrer aussi.

MV: En milieu universitaire, nous sommes souvent confrontés à un fossé entre nos connaissances théoriques et notre expérience. Nos connaissances théoriques sont-elles insuffisantes et pourquoi avons-nous besoin d’expérience ? Pensez-vous que cette expérience peut améliorer la théorie ? Ou vice versa ?

JV: Toute l’humanité est construite par l’expérience. Et puis nous réfléchissons à cette expérience. Par exemple, jusqu’à une période récente, les catholiques n’étaient théoriquement pas censés parler aux protestants. Mais ensuite nous nous sommes rencontrés et nous avons découvert que beaucoup de protestants sont des personnes saintes. Le pape François a déclaré : « Allez à la périphérie et rencontrez les gens. Lorsque vous les rencontrez, vous découvrez quelque chose et vous recevez un peu de leur sagesse ». Les pauvres et les blessés de la vie dans les rues, confrontés à la douleur et à la mort, ont une certaine sagesse que nous ne pouvons pas avoir. Quelle est leur particularité ? N’est-ce pas la découverte de la présence d’une autre personne ? D’une personne qui a un cadeau à me donner ? Être avec des personnes « différentes » nous conduit à une humilité très spécifique. Le danger de la personne humaine est de vouloir être le meilleur. Nous définissons notre identité par la victoire. Mais nous pouvons aussi trouver notre identité par la communion avec une autre personne. Quelle est cette communion ? C’est un élément difficile à expliquer. Quelle est cette communion avec Jésus ? C’est difficile à définir, mais nous pouvons expérimenter ce sentiment d’unité : toi et moi ensemble. Nous pouvons en faire l’expérience, sans toutefois la définir de trop près. Nous pouvons définir ce qu’est la guerre, ce qu’est une séparation, mais la communion et l’unité sont difficiles à définir. Et, dans le mystère des personnes handicapées, nous pouvons le découvrir à travers le corps. Vous le trouvez chez le mendiant et chez la personne handicapée car ils sont plus proches de la sagesse du corps que de celle de l’intellect. Il existe également des malades mentaux ou des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer proches du corps et qui ont quelque chose à dire sur le corps.

MV: Vous avez rencontré le pape François en mars 2014. Quel a été le clou de cette rencontre ? Qu’espérez-vous de l’année jubilaire de la Miséricorde ?

JV: La rencontre avec le pape François était un moment de communion, mais nous avons parlé de différentes personnes et nous avons eu le sentiment d’être ensemble et d’avoir un sentiment d’unité. La miséricorde commence à ouvrir des portes. La miséricorde consiste à se rencontrer et à prendre des risques. Le grand signe de la miséricorde est dans l’histoire du bon Samaritain. L’homme s’est arrêté et c’est la grâce qu’il a reçue. Les deux autres ne se sont pas arrêtés. Lui, il s’est arrêté et c’était une communion à travers le corps lorsqu’il a mis du vin sur un Samaritain blessé. Mais il ne s’est pas arrêté là. Il l’a pris et il est resté toute la journée avec lui. Donc, il y avait une rencontre des corps. Ce Samaritain était normalement rejeté par les Juifs et les Samaritains détestaient les Juifs. Mais ils se sont rencontrés. Donc, cette réunion a changé et le bon Samaritain et le Juif. Il s’agit de s’arrêter et de prendre des risques. Il y avait un risque pour le Samaritain : « où cela le mènerait-il ? ». Le danger de la miséricorde est, par exemple, d’aller à la prison et de rencontrer les prisonniers. Mais que se passera-t-il si nous restons et que quelque chose se passe ? Peut-être que la personne va sortir de prison, et que se passera-t-il alors ? … La même chose s’est produite avec l’Arche. On commence toujours par la rencontre et ensuite il y a toujours un risque : nous ne savons pas où la rencontre va nous mener. La miséricorde ne consiste pas seulement à donner de la nourriture aux pauvres. C’est rencontrer les pauvres et prendre des risques. Cela signifie que mes barrières sont levées et que les pauvres me conduisent à quelque chose de nouveau.

MV: Nous vivons à l’ère des progrès technologiques rapides dans tous les domaines, notamment celui de la biomédecine. Les améliorations apportées à la médecine et à la pharmacie modernes ont également été bénéfiques pour les personnes handicapées. Cependant, il y a de nombreuses attaques contre la vie humaine de la conception à la fin, dans l’intention d’éliminer la souffrance. Le droit et la médecine modernes sont particulièrement hostiles aux personnes et aux étapes de la vie fragiles et vulnérables. Quelle est votre réponse à cela ?

JV: Il y a quelque chose dans notre humanité qui naît dans une grande fragilité et nous mourrons dans une grande fragilité. Le sens de la fragilité est de nous ramener à la réalité. La réalité est que nous sommes corps et esprit. Et qu’est-ce qui est le plus important ? C’est travailler pour la paix. Une belle expression d’Andrea Riccardi était que la communauté de l’Arche est fondée dans l’histoire mais pourrait être un espoir pour une utopie. Le pape François définit l’utopie comme le résultat possible de ce que nous désirons. L´Arche signifie travailler et être avec des personnes handicapées, car nous croyons qu’elles sont pleinement humaines et qu’elles sont ouvertes et aimées de Dieu. Mais l’utopie est le souhait que le monde fonctionne de cette manière. Quelle est l’influence de L’Arche sur le monde ? Pour que d’autres puissent découvrir qu’il n’est pas nécessaire que nous soyons en conflit entre le pouvoir et l’amour. Même à l’école, on nous dit souvent qu’il faut être puissant et réussir au maximum, mais en réalité, le plus important, ce n’est pas de savoir si on écrit ou non la meilleure thèse, mais de savoir comment nous vivons, comment nous nous ouvrons aux autres, comment nous les aimons. Donc, il y a deux visions de l’humanité : la première cherche à gagner et l’autre cherche à être ouvert aux autres.

« La miséricorde ne consiste pas seulement à donner de la nourriture aux pauvres. C’est rencontrer les pauvres et prendre des risques »

— Jean Vanier

MV: Quel serait votre message à l’Église sur la théologie?

JV: Mon message aux théologiens serait : venez passer du temps à L’Arche ou passer du temps en prison ou travailler dans les soins palliatifs ou avec des personnes sans abri afin d’avoir une expérience avec les faibles. Parce que le grand défi est de passer de la tête au cœur. Dans la tête, nous avons des certitudes et dans le cœur, nous n’en avons pas. Nous entrons en relation avec quelqu’un que nous ne connaissons pas et nous ne savons pas où cela nous mènera. C’est un risque et cela prend du temps. En Australie, il y a longtemps, je me souviens d’une personne qui mourait d’une overdose. Ses derniers mots étaient les suivants : « vous avez toujours voulu me transformer, mais vous ne vouliez jamais me rencontrer. » Se rencontrer n’est pas facile, écouter, entrer en relation avec quelqu’un de différent n’est pas facile. Nous sommes donc dans un monde qui veut changer les gens pour qu’ils deviennent comme eux, comme moi… Mais nous avons peur de nous rencontrer.

MV: De quoi notre temps a-t-il le plus besoin aujourd’hui?

JV: Vivre l’expérience de l’humanité! Et cela revient au pape François. Il appelle les gens à la miséricorde, à la compassion. Le livre du Lévitique a dit: « Soyez saints comme je suis saint ». Jésus a dit « sois compatissant car ton père est compatissant ». Etre saint, c’est être pur, être compatissant signifie « avoir la tête dans la bouche » [c.-à-d. se mettre en danger et dans une situation d’incertitude] et « les mains dans les mains » la saleté « . Donc, ce à quoi François nous appelle, ce n’est pas la pureté de la foi, mais la relation avec les gens, la saleté dans les relations, la rencontre avec un autre.

Interview initialement publiée en anglais dans Pastoral Review of St Mary’s University. Traduction publiée avec l’aimable autorisation de la revue.

Présentation de Jean Vanier par Martina Vuk

Jean Vanier, connu dans le monde entier comme le fondateur du réseau international des communautés de L’Arche, auteur spirituel et engagé au service de l’homme, est né à Genève en 1928. Il est le fils du gouverneur général du Canada, Georges-Philias Vanier et Pauline Archer. À l’âge de 13 ans, il entre dans la marine royale britannique pendant la Seconde Guerre mondiale. Il a quitté la marine en 1950, cherchant sa propre voie et répondant à un appel intérieur en lui-même. Il a obtenu un doctorat à l’Institut catholique de Paris et peu de temps après, il a enseigné la philosophie au Collège de l’Université St Michael à Toronto, au Canada. En 1964, il rencontre quelques personnes ayant des troubles de l’apprentissage et des troubles du développement dans un établissement psychiatrique du nord de la France. Ce fut le début de ce que l’on appellera plus tard la communauté de L’Arche. Bien que le cœur de la thèse de doctorat de Vanier remette en question la notion de bonheur comme étant le début et la fin de l’éthique d’Aristote sur l’amitié entre égaux, dans L’Arche, Vanier a commencé à créer des liens d’amitié entre des « inégaux ». Il a commencé à partager sa vie avec des personnes ayant une déficience intellectuelle et un handicap vivant dans l’isolement social et dans des institutions. Très vite, cette coexistence modeste façonne le caractère de communion et d’amitié. Sans certitude, mais confiant dans le plan providentiel de Dieu, la communauté de L’Arche a commencé à se développer dans le monde entier. Il existe aujourd’hui environ 149 communautés dans près de 37 pays. Vanier a vu le passage de l’évangile Matthieu 5.1-12 comme la force motrice et la signification de L’Arche. Dans cet esprit évangélique, les personnes ayant des troubles de développement et d’apprentissage dans l’Arche sont égales en dignité et en valeurs. Leur coexistence avec d’autres membres de la communauté est basée sur les idéaux de respect mutuel et d’aide réciproque et a grandement contribué à la croissance personnelle et à la véritable connaissance de soi. Dans L’Arche, vivre avec différentes personnes en malgré leurs origines intellectuelles, religieuses et culturelles différentes est en soi une reconnaissance et un témoignage de la présence de Dieu parmi les humains. Ces caractéristiques sont la clé de la paix et contribuent à l’épanouissement de chacun. Cette coexistence comporte toutefois des défis et des risques, qui nécessitent parfois l’honnêteté de faire face à la vérité sur son identité. C’est seulement en étant honnête et ouvert à soi-même et aux autres que des relations authentiques peuvent être établies.

Après plus de 50 ans passés dans une vie commune avec des personnes ayant des troubles de l’apprentissage et du développement, ayant écrit un opus significatif d’ouvrages spirituels, contribué à l’instauration de la paix entre des personnes et des cultures différentes et ayant promu la justice sociale et le dialogue interreligieux, Jean Vanier a reçu le prix Templeton en 2015 pour sa contribution spirituelle et humanitaire au monde. L’intérêt particulier du pape François et son travail théologique et pastoral sont très similaires sur le plan thématique à ceux de Vanier et des communautés de L’Arche. Ainsi, en 2014, il a rencontré les membres de la communauté Vanier et l’Arche au Vatican. En outre, dans le cadre de ses visites mensuelles au cours de l’Année de la Miséricorde, le pape a rendu visite à la communauté de l’Arche à Rome, en Italie, et a passé un après-midi avec les membres à un repas. Il convient de noter qu’il existe de nombreux liens entre le concept de relation dans l’Arche et la vocation chrétienne de service et d’acceptation des autres, sans distinction de classe, de race, de religion ou d’origine ethnique, dont le Pape lui-même fait fréquemment mention. Par conséquent, la rencontre entre Jean Vanier et le pape François avant l’Année de la Miséricorde a vraiment été un moment un temps favorable qui nous appelle à vivre la joie et l’espoir de réaliser notre vie chrétienne concrètement. C’est aussi un appel qui signale que la théologie d’en haut et la théologie d’en bas se rencontrent vraiment comme les deux dimensions d’une même réalité, non seulement par le dialogue, mais aussi et surtout par la rencontre.

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