Revue Sources

Jacques Maritain décrivait le bien commun comme « la bonne vie humaine de la multitude »[1]. Cette définition évite le piège d’un bien commun conçu comme une accumulation d’éléments matériels ou organisationnels qui seraient acquis par une communauté. Le bien commun c’est la vie même de la communauté. Il ne s’agit pas d’un état que cette communauté atteindrait, mais de quelque chose de continu, de sa vie qui se déploie encore et encore. Nous rejoignons là une définition que donnait St Augustin de la paix céleste: « jouir de Dieu et les uns des autres en Dieu »[2]. Un repos en Dieu, mais un repos actif, pourrions-nous dire, une jouissance, dit l’évêque d’Hippone, jouissance de Dieu, c’est-à-dire vie pleine avec lui, intégrés dans la dynamique de sa Vie, mais aussi avec et pour les autres pourrait-on dire avec Paul Ricœur.

Notre réflexion peut être alimentée par ces quelques considérations. Si le bien commun est à considérer comme la plénitude de vie d’une communauté, va alors en faire partie tout ce qui contribue à permettre le déploiement de cette vie. C’est là que nous rejoignons des considérations possibles sur la santé. En effet, si la vie de la communauté est plus que l’addition des vies individuelles, elle ne peut cependant pas faire l’économie de celles-ci. A l’horizon eschatologique décrit par le prophète Isaïe: « Il n’y aura plus de nourrisson emporté en quelques jours, ni de vieillard qui n’accomplisse pas ses jours » (65,20). La vie bonne de la multitude implique que chacun de ses membres vive pleinement. Et pour cela il est nécessaire que toute communauté qui veut bien vivre se préoccupe de la vie de chacun de ceux qui la composent. C’est ce que nous appellerons la fonction soignante de la communauté et qui fait nécessairement partie de la vie commune et qui contribue à ce que celle-ci puisse être dite « bonne ».

La santé: capacité de vivre comme personne

On a souvent défini la santé comme une absence de maladies. La présence de maladies chroniques, quasi ubiquitaires quand on avance en âge, rend cette définition trop restrictive, mais celle-ci est également questionnée par les exemples de personnes capables de surmonter une maladie ou un handicap et de mener malgré cela une vie pleine, de telle manière qu’on aurait de la peine à leur refuser le terme de santé.

En 1948, l’OMS a inversé la définition en disant que la santé n’est pas une absence de quelque chose, mais la présence de ce qu’elle a défini comme un « état de complet bien-être physique, mental et social« . A l’époque, on a salué ce mouvement de positivation de la notion (qui permet de passer conceptuellement de la lutte contre la maladie à la promotion de la santé) ainsi que le fait d’y inclure la dimension sociale et même quelques années plus tard, la dimension spirituelle. Cependant le but de l’existence est de vivre de la manière la plus pleine et non pas de se complaire dans un état statique[3]. La santé va alors être ce qui permet de déployer au mieux la dynamique d’une existence en vivant pleinement dans son corps et son psychisme, mais aussi en étant capable de s’inscrire dans des relations interpersonnelles et dans une ouverture et une disponibilité à l’au-delà de soi qui est le propre de la vie spirituelle.

« Le commun souci les uns des autres » (1Co 12,25)

Cette capacité de vivre, définissant la santé, est fragile. Elle est constamment soumise aux aléas d’une vie dans le monde matériel avec ses imperfections, ses accidents ou ses blessures. Il ne nous est pas possible d’avancer dans l’existence sans l’appui constant d’autrui, autrement dit sans des personnes qui prennent soin de nous. Prendre soin c’est bien comme on le conçoit habituellement, mettre des compétences professionnelles au service de la lutte contre la maladie qui empêche l’autre « d’accomplir ses jours ». Mais, d’une manière plus large, prendre soin c’est se soucier de la santé d’autrui, se soucier de sa capacité de déployer sa vie dans toutes les dimensions mentionnées plus haut. C’est le maintenir sur son chemin de vie.

Le prendre soin n’est pas un agir que des membres sains fourniraient à des membres malades de la communauté, mais un souci commun échangé les uns pour les autres

Or le souci pour l’autre se dit fondamentalement dans le cadre d’une avancée en commun, d’une histoire que nous écrivons ensemble. L’actualisation de la vie d’une personne ne peut se faire sans ceux qui marchent avec elle et réciproquement, l’actualisation de la vie de ces derniers, ne peut se faire sans la vie pleine de la personne avec qui elles cheminent. Dit d’une autre manière, le prendre soin n’est pas un agir que des membres sains fourniraient à des membres malades de la communauté, mais un souci commun échangé les uns pour les autres, un peu à l’image d’un groupe de randonneurs où, pour la réussite de la marche, la réussite de chacun est nécessaire. Nous rejoignons là une fonction importante que St Paul attribue au corps communautaire, celle du « commun souci les uns des autres » (1Co 12,25).

La fonction soignante

Cette référence paulinienne nous indique que, dans le prendre soin, nous n’avons pas affaire à une attitude optionnelle, occasionnellement observable quand certains membres de la communauté sont en difficultés, mais à une attitude structurante de toute communauté. Toute communauté vit du souci que ses membres ont pour la vie des autres. Le prendre soin est donc constitutif du rapport que les membres de la communauté entretiennent les uns avec les autres. Dans le même passage St Paul souligne cette structure et la rapporte à la volonté divine qui, dit-il, a « disposé » le corps communautaire de telle manière que se manifeste ce « commun souci les uns des autres » (1 Co 12,24-25).

C’est alors dans ce sens d’une tâche commune dont tous sont responsables et qui ne peut pas être déléguée en totalité que je parlerais de la présence d’une fonction soignante de la communauté. Cette fonction soignante fait partie nécessairement de la vie bonne du corps social, donc du bien commun. A partir de cette définition, on voit que la question n’est pas de savoir qui dans la société ou quelle communauté particulière (familles, professionnels, Etat …) va avoir la responsabilité du prendre soin, mais comment chacun des membres du corps social et chacune des communautés intermédiaires qui le composent vont exprimer cette fonction soignante tenant compte de leurs spécificités propres. Ce dernier point est important. La même fonction soignante va s’exprimer différemment dans la famille, dans l’Eglise, dans la communauté locale ou dans l’Etat parce que, dans chacune de ces communautés elle se déploiera dans les dimensions constitutives de leur bien propre.

[1] J. MARITAIN, La personne et le bien commun, coll. Oeuvres complètes, n° IX (167-237), Fribourg, Editions Universitaires Fribourg, 1990, p. 201.

[2] Cité de Dieu, 19,13

[3] Il faut rappeler qu’Aristote considérait le bonheur comme un acte et non pas comme un état.


Thierry Collaud

Thierry Collaud

Thierry Collaud, médecin et théologien, est professeur de théologie morale à l’Université de Fribourg.

 

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