Revue Sources

«Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté?» Mt 14, 31

Jésus semble être bien injuste envers son disciple Pierre. D’abord il lui demande l’impossible, à savoir de marcher sur les eaux. Pas seulement sur les eaux paisibles d’un lac de montagne, mais bien sur les flots turbulents et déchaînés d’un lac tempétueux, comme peut l’être celui de Tibériade. Par la suite, il lui reproche d’avoir douté: n’était-il pas injuste de lui adresser ce grief?

Ce lac tempétueux, ne serait-il pas notre propre cœur, que le prophète Jérémie définit comme compliqué et malade (Jér 17, 9)? Celui d’un moine n’y fait pas exception. Combien de fois a-t-il déjà été secoué par les vagues violentes du doute: doute sur lui-même, sur les autres, sur Dieu. Sans nécessairement douter de sa propre vocation, que de fois n’a-t-il pas douté des modalités dans lesquelles celle-ci se concrétise dans le quotidien.

Je n’arriverai jamais à bout de mon problème; alors, à quoi bon faire de nouveaux efforts? Ce frère-là n’est vraiment pas digne de ma confiance; que de fois l’a-t-il trahie? Pourquoi cette responsabilité, cette tâche et pas cette autre dans laquelle je me sentirais bien plus à l’aise et où je pourrais donner le meilleur de moi-même?Suis-je vraiment compris? Dieu lui-même, me comprend-il? Pourquoi Dieu me met-il à l’épreuve?

Pierre met Jésus à l’épreuve

Dans le récit matthéen qui fait marcher Jésus sur les eaux, je suis toujours frappé en constatant que ce n’est pas le Christ qui met Pierre à l’épreuve; c’est plutôt l’inverse: Jésus vient de dire à ses disciples sur la barque: «Courage, c’est moi, ne craignez pas». Pierre, pris entre la stupeur et le besoin de réconfort, lui rétorque au quart de tour: «Si c’est toi, ordonne que je vienne vers toi sur les eaux.». Etrange demande qui fait écho à une demande analogue, dans un contexte bien plus troublant: «Si tu es le Fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent du pain» (Mt 4, 3). La réponse sans ambiguïtés de Jésus est bien connue. Avec Pierre, elle est plus nuancée: Jésus n’ordonne pas, il invite: «Viens!».

Il semblerait donc que, ici, ce soit Pierre, plongé dans la crainte et le doute, qui mette Jésus à l’épreuve. C’est comme s’il lui disait: «Si tu es Dieu…». Le doute se manifeste souvent en nous quand nous mettons plus ou moins consciemment Dieu à l’épreuve. Et Lui, dans son infini respect de notre liberté, ne peut qu’acquiescer, et laisser faire. Il n’interviendra que quand l’épreuve deviendra insoutenable, et encore, uniquement avec notre consentement.

Le doute vaincu par la confiance

Or le doute, comme le soupçon, a très souvent sa source dans un manque de confiance que nous cultivons dans notre cœur, que ce soit en nous-mêmes, en les autres, ou en Dieu lui-même. Nous ne pouvons le vaincre que par son contraire: par la confiance, c’est-à-dire par la foi.

N’est-il pas vrai que quelqu’un qui ne voit autour de lui que des voleurs ne sera toujours entouré que par des voleurs? Par contre, qu’en est-il de celui qui pose toujours (ou s’efforce de le faire) un regard confiant sur ceux qui l’entourent? N’est-il pas toujours en sécurité? Pensons par exemple au prince Mychkine dans le roman L’idiot de Dostoïevski.

La prière contre le doute

Je ne sais pas si et dans quelle mesure une communauté monastique est mieux armée contre le doute. Etant donné que c’est une question de foi, des religieux voués à la prière continuelle devraient en tout cas être plus exposés que d’autres au doute dans leur combat spirituel journalier. Les récits des Pères du désert nous en donnent quantité d’exemples. Ce qui est certain, c’est qu’ils disposent, dans la mesure où ils savent ou veulent s’en servir, de nombreux instruments pour faire face au doute qui guette à tout moment, et le combattre: le plus efficace, comme le souligne St Benoît s’agissant de redresser les moines les plus rétifs à la discipline de la Règle (RB 28, 4-5), c’est la prière.

Sept fois par jour, et à heures strictement fixées, la prière commune convie les moines au chœur pour leur rappeler que Dieu est Dieu et qu’il aime son humanité. Une première fois, au cœur de la nuit, la prière s’ouvre avec une invocation: «Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera ta louange!» (Ps 50, 17). La louange ne peut advenir que quand la grâce divine a rendu nos lèvres disponibles. Chaque matin est une résurrection! Mais, par la suite, de Laudes à Complies, de l’aurore au crépuscule, c’est toujours un appel de détresse qui ouvre chaque office: «Dieu, viens à mon aide. Seigneur, viens vite à mon secours!» (Ps 69, 2).

Dans le tumulte de chaque journée, sept fois par jour le Seigneur rappelle au moine que sans Lui personne ne peut rien faire, l’invitant régulièrement à une sorte de bref Sabbat restaurateur qui remet les pendules à l’heure. En somme, c’est comme si à chaque office liturgique, le Seigneur appelait le moine en lui disant: «Homme de peu de foi, viens te reposer avec moi pour ne pas sombrer dans le doute, et puiser de nouvelles forces pour la suite de la journée!».

S’agissant d’une prière d’intercession, en puisant des forces pour lui-même, le moine arrive mystérieusement à ressourcer en même temps tous ceux pour qui il offre sa prière journalière. Certes, cela ne suffit pas à le libérer de toute inquiétude et de tout doute. Hélas, le combat se renouvelle chaque jour. Chaque jour nous sommes appelés à sortir avec courage et confiance de notre petite embarcation pour marcher vers Jésus sur les flots souvent houleux de notre quotidien. Mais avec une certitude qui nous vient de la foi et que la prière alimente et entretient: que Jésus est prêt à nous secourir, dès que le doute se fait trop pesant.

«Certains disciples eurent des doutes…»

L’Ecriture surabonde de passages qui affermissent cette confiance. Dans l’Evangile de St Matthieu, la deuxième occurrence du terme «doute» se trouve dans la toute dernière page, associée à une exhortation à la confiance en une parole qui est justement digne de foi: celle de Jésus Christ, le Verbe fait chair à qui tout pouvoir a été donné: Les onze disciples s’en allèrent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre. Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes. Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles: «Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez! De toutes les nations faites des disciples: baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde.» (Mt 28, 16-20)

Saint Paul nous pousse à cultiver cette même confiance dans un beau passage de la deuxième Lettre à Timothée, que nous retrouvons régulièrement parmi les lectures brèves dans la Liturgie des heures: Voici une parole digne de foi: Si nous sommes morts avec lui, avec lui nous vivrons. Si nous supportons l’épreuve, avec lui nous régnerons. Si nous le rejetons, lui aussi nous rejettera. Si nous manquons de foi, lui reste fidèle à sa parole, car il ne peut se rejeter lui-même. (2 Tm 2, 11-13)

Une oraison pour le Temps pascal qui m’est très chère y insiste aussi: Dieu qui nous recrées pour la vie éternelle dans la résurrection du Christ, fortifie la foi et l’espérance de ton peuple: ne laisse pas le doute entamer notre confiance en la promesse que toi-même nous as faite. (Collecte pour la messe du mardi dans la 5ème semaine du temps pascal).

Au secours!

Enfin, un Apophtegme des Pères du désert nous confirme sur cette voie: Quelqu’un demanda à Abba Macaire: « Comment doit-on prier ? » L’ancien répondit: « Tu n’as pas besoin de faire de longs discours. Etends seulement les mains et dis: ‘Seigneur, comme tu le veux, et tu sais, aie pitié ! Et si le combat se poursuit, dis: ‘Seigneur, au secours ! Lui-même sait ce qu’il nous convient et nous fait miséricorde ».

De par leur vocation, les moines vivent donc ce combat de manière très intense. Les instruments mis à leur disposition, nous l’avons vu, sont nombreux et variés. J’ai évoqué en particulier la prière. J’aurais pu en évoquer d’autres, tout à fait complémentaires, comme l’ouverture du cœur au père spirituel, l’obéissance ou l’humilité, sur lesquels saint Benoît insiste beaucoup.

Le sérieux avec lequel le moine mène ce combat quotidien est la mesure de la vérité de sa réponse à l’appel du Seigneur, et donc de sa fécondité. Le but est toujours de raviver la foi et la confiance malgré et contre toute adversité qui rend le quotidien si instable. Comme les eaux du lac de Tibériade.


Le frère Jean-Paul Bernasconi est un moine cistercien de l’Abbaye d’Hauterive, proche de Fribourg, en Suisse.

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