Revue Sources

C’était la nuit du 31 décembre 1999. Désireux de fêter en bonne compagnie la naissance d’un nouveau millénaire, je tentais de me mouvoir au milieu de la foule agglutinée sur la plus vaste place de Genève. Quand l’ultime coup de minuit eut retenti, je m’attendais à une bousculade générale, chacun se retournant vers son voisin pour l’embrasser. Rien de tout cela. Mais un concert d’appels émanant de milliers de portables. Tous, ou presque, s’évadaient pour rejoindre en solitaire un interlocuteur lointain. Ce qui aurait pu devenir une grande fête populaire s’évanouissait dans l’anonymat. Il n’y avait plus un peuple, mais un conglomérat d’individus, chacun enfermé dans son microcosme, replié dans son quant à soi.

Quinze ans plus tard, la rue et les transports publics offrent le même spectacle. Le développement informatique n’a fait qu’exacerber ce mouvement de fermeture et d’évasion. On est rivé à son appareil, cloué à son casque et ses écouteurs, indifférent au monde qui vous avoisine. Tel un zombi qui évolue dans un univers irréel, virtuel pour tout dire. Il suffit parfois d’un choc inattendu pour ramener l’évadé à la banale et dure réalité du quotidien.

Le numérique nous oblige à un saut qualitatif qui ouvre les portes d’un continent nouveau dont nous avons peine à imaginer la couleur et fixer les contours.

Ceci dit, je ne voudrais en aucun cas me ranger parmi les nostalgiques de la lampe à huile. Je ne cracherai donc pas dans la soupe qui me nourrit chaque jour. Je constate simplement que le numérique nous oblige à un saut qualitatif qui ouvre les portes d’un continent nouveau dont nous avons peine à imaginer la couleur et fixer les contours. Le monde désormais envahit notre domaine privé; ses torrents inondent et emportent notre jardin secret. Est-ce une aubaine de tout savoir, et sur le champ, des angoisses métaphysiques propres aux pêcheurs de baleines du Kamtchatka? Ou se gargariser avec le dernier épisode affriolant d’un vaudeville présidentiel? Et cela, au détriment du regard et de l’attention qu’il faudrait porter au frère ou à la sœur avec qui on partage sa vie. Et, bien sûr aussi, du soin que réclame notre propre cœur.

Déjà, l’apôtre Jacques disait de la langue qu’elle était le meilleur ou le pire cadeau qui avait été fait à l’homme. On pourrait en dire autant de l’informatique. Un instrument merveilleux, mais ambivalent. Ou trouver la sagesse pour en faire un usage à bon escient? Le dossier de ce numéro voudrait nous y aider.

Afficher les commentaires

Il n’y a aucun commentaire pour l’instant.

Article suivant