Revue Sources

Vu sa menue taille géographique et son importance historique toute relative, le paysage dominicain couvrant l’actuelle Confédération helvétique se révèle étonnamment riche et varié, et cela dès la fondation de l’Ordre des Prêcheurs par saint Dominique en 1215/1216.

Implantations médiévales

Situé au cœur de l’Europe, le plateau suisse qui s’étend entre le Lac Léman et le Lac de Constance a rapidement vu naître des couvents de frères rattachés à l’une ou l’autre des Provinces voisines : Zurich en 1229/1230, Bâle en 1233, Lausanne en 1234, Genève en 1263, Berne en 1269, Coire entre 1277 et 1280, Zofingen en 1286, auxquels viendront se joindre deux couvents plus tardifs, Coppet en 1499 et Ascona au XVIe siècle. Faut-il rappeler ici l’importance des couvents voisins de Constance et de Strasbourg, véritables foyers de la mystique rhénane dont l’histoire retiendra à jamais trois noms : Maître Eckhart, Henri Suso et Jean Tauler. Saint Nicolas de Flüe, patron de la Suisse, en fut lui-même influencé.

L’implantation des monastères de moniales n’a pas tardé à suivre. De son histoire riche et complexe, retenons les noms de ceux qui existent encore de nous jours : St-Gall/Wil (1228/1607), Weesen (1256), Constance (1257), Estavayer-le-Lac (avant 1303/1316), Schwytz (avant 1303) et Cazis (refondation en 1647).

En ce qui concerne les couvents de Töss, Oetenbach et Sankt Katharinenthal, aujourd’hui disparus, ils ont connu au XIVe siècle une vie spirituelle intense grâce à des échanges fructueux avec des frères dominicains. En témoigne la correspondance d’Elsbeth Stagel, du monastère de Töss, avec Henri Suso. Quant au rayonnement des couvents de frères, des recherches récentes sont venues attribuer la première Bible complète en version allemande, non pas à Luther, mais à Marquart Biberli, un frère du couvent de Zurich, au début du XIVe siècle (Sources 2015/3).

Quelque trois siècles après leur fondation, la Réforme viendra mettre fin à l’ensemble des couvents de frères, y compris à ceux qui s’étaient ralliés à la réforme interne (Bâle, Berne…), tout comme à un certain nombre de monastères. Tandis que les bâtiments conventuels ont partout disparu, les églises des Prêcheurs subsistent dans toute leur splendeur à Berne (église réformée française), à Bâle (église catholique chrétienne) et à Zurich (paroisse réformée zu Predigern). Cette dernière a noué depuis deux décennies des liens prometteurs avec les Dominicains et les Dominicaines de Zurich, notamment dans le domaine de l’accueil et de l’animation liturgique et spirituelle. En l’an 2000, la Predigerkirche a offert l’hospitalité pour l’ordination sacerdotale d’un frère dominicain. Une première depuis la Réforme!

Le temps de la restauration

Il aura fallu attendre presque 400 ans avant de voir des Frères Prêcheurs revenir en Suisse. Les premiers, venant de France et d’Allemagne, vont répondre à l’appel des fondateurs de l’Université de Fribourg qui confiaient à l’Ordre dominicain l’enseignement de la théologie et de la philosophie dans une nouvelle faculté, à mettre sur pied de toutes pièces. La maison de l’Albertinum ouvre ses portes en 1890, discrètement, car la Constitution suisse interdisait à l’époque la fondation de nouveaux couvents. Quant à celui de St-Hyacinthe, également en ville de Fribourg, ses origines remontent aux débuts du XXe siècle, avec l’arrivée de frères français chassés de leur pays à la suite des lois antireligieuses de 1905. La maison ne deviendra couvent qu’en 1943, en attendant la fondation d’une Province suisse qui sera formalisée en 1953.

« L’essor, au XXe siècle, de la vie dominicaine féminine rendra à l’Ordre des Prêcheurs en Suisse une surprenante visibilité ».

L’ancien couvent de Genève fut rétabli en 1951, d’abord à Annemasse (France) avant d’être transféré à Genève en 1953. Suivra la fondation d’une maison à Lucerne en 1941. Le couvent de Zurich fut refondé en 1959. Deux autres fondations, éphémères celles-ci, eurent lieu à Bâle et à Lausanne.

Les sœurs ne sont pas en reste

Quant à la vie dominicaine féminine, elle connaîtra au XIXe et au XXe siècle une véritable floraison, à l’image de tant d’autres communautés religieuses, grâce notamment à l’implantation de la Congrégation romaine de Saint-Dominique à Pensier et à Lucerne et grâce à l’arrivée des Dominicaines de Béthanie à Châbles et à Sankt Niklausen. La branche la plus nombreuse toutefois deviendra la Congrégation des Dominicaines d’Ilanz qui vient de fêter les 150 ans de sa fondation et les 125 ans de son affiliation à l’Ordre dominicain. Pas moins de 881 noms de religieuses figurent dans le registre de cette congrégation, dont 151 sont encore en vie. Ce nombre aura permis un rayonnement dominicain puissant dans les Grisons, en Suisse alémanique, en Allemagne, en Autriche et bien au delà en Chine/Taiwan et au Brésil.

Il convient de faire ici mémoire, plus particulièrement, de soeur Cherubine Willimann, moniale de Schwytz qui, en 1868, partit avec deux consœurs en Allemagne où elle fonda la solide Congrégation des Dominicaines d’Arenberg qui tient, de nos jours encore, une maison d’accueil à Rickenbach, la patrie de leur fondatrice.

L’essor, au XXe siècle, de la vie dominicaine féminine rendra à l’Ordre des Prêcheurs en Suisse une surprenante visibilité. Les liens voulus par saint Dominique entre couvents de frères et couvents de sœurs vont s’intensifiant, grâce entre autre à de nombreux frères qui en deviendront les aumôniers.

Les champs d’apostolat de ces Congrégations dominicaines étaient classiques, conformément à l’époque et à l’Eglise de ce temps, tournées vers l’enseignement et les soins des malades. Ce n’est que relativement tard que les sœurs dominicaines en Suisse se sont ouvertes à l’étude de la théologie et aux services de type pastoral.

Les Dominicaines de Bethanien à Sankt Niklausen méritent ici une mention spéciale. Leur tout nouveau couvent érigé en 1972 sur les hauteurs de Sachseln, à proximité de l’ermitage de saint Nicolas de Flüe, fut une des toutes premières maisons modernes d’accueil en Suisse. Son hôtellerie généreuse avec sa chapelle priante fut des années durant une référence pour le monde catholique de Suisse alémanique et même au-delà. Tout récemment, la maison de Bethanien a été confiée par les sœurs dominicaines à la Communauté du Chemin Neuf, tout comme, vingt ans plus tôt, la maison de Pensier avait été confiée à la Communauté du Verbe de Vie. Loin de disparaître, la vie évangélique se pérennise à travers le charisme de communautés nouvelles. A noter ici, en termes de vocations, la belle vitalité du couvent des Dominicaines de Cazis, quoique situé un peu à l’écart dans le canton des Grisons.

Rosaire et liturgie

Le paysage dominicain suisse, autre fait étonnant, ne s’est jamais exprimé qu’à travers ses couvents, ses frères et ses moniales, ses sœurs et ses fraternités laïques. Dans un pays excessivement marqué par le baroque religieux, l’Ordre de saint Dominique s’est aussi fait connaître à travers la prière du chapelet et les retables du Rosaire, leur expression iconographique.

On ne compte plus les très nombreux autels du Rosaire qui ornent les églises de campagne un peu partout dans les régions catholiques. La Vierge Marie, reine du Rosaire, remet un chapelet ou une chaîne de «roses» à saint Dominique, le fondateur des Prêcheurs. Les tableaux du Rosaire associent en règle générale à Dominique la plus célèbre des Dominicaines, sainte Catherine de Sienne. Certes, la dévotion du Rosaire était déjà en usage depuis le XIIe siècle chez les Chartreux, mais c’est sous l’influence des Dominicains qu’elle s’est largement développée, grâce aux confréries du Rosaire notamment.

En termes de spiritualité, le paysage dominicain suisse a été marqué ces dernières décennies par l’introduction de la «Liturgie chorale du Peuple de Dieu» composée par le dominicain André Gouzes à l’Abbaye de Sylvanès.

Jusqu’à nos jours, l’Ordre des Prêcheurs promeut la dévotion du Rosaire, notamment lors du traditionnel pèlerinage du Rosaire à Lourdes. Inauguré en 1903 par les Dominicains français, il draine annuellement près de 15’000 pèlerins et malades dans ce site marial. Un apostolat de la prière et de la transmission de la foi dans lequel s’investit aussi le couvent de Genève et sa dynamique fraternité laïque.

En termes de spiritualité, le paysage dominicain suisse a été marqué ces dernières décennies, et ceci est moins connu, par l’introduction de la «Liturgie chorale du Peuple de Dieu» composée par le dominicain André Gouzes à l’Abbaye de Sylvanès. Inattendue de la part de cet Ordre qui pourtant s’inscrit dans la tradition de l’office choral, la liturgie dite «tolosane» a puissamment renouvelé les offices des communautés dominicaines, en version allemande jusqu’ à Zurich et en Allemagne. Elle deviendra décisive pour l’entrée dans l’Ordre d’une jeune génération de Dominicains, notamment en France.

Quel avenir en suisse pour la famille dominicaine?

Pour ce qui est de l’avenir de la présence dominicaine en Suisse, les communautés de moniales méritent une considération à part. Certes, elles n’ont pas l’assurance de la pérennité, pas plus que les communautés de frères. Cependant, le fait d’avoir traversé sans interruption les siècles, nous reliant à travers elles aux origines de l’Ordre, parfois au bord de la fermeture ou de la suppression, ayant connu de belles embellies de ferveur spirituelle, prises aux pièges de la médiocrité et de l’insignifiance… nous fait croire et espérer en cette longue haleine dont les moniales ont le secret.

Contrairement aux sœurs, les frères de ce pays n’ont guère fondé ou mis sur pied des œuvres rattachées à la Province et appelées à durer et à être transmises. Les apostolats ont pris les marques et les visages des frères qui les portaient. Ministères individuels liés à de belles figures qui ont donné d’heureuses et fertiles réalisations, le plus souvent au service de l’Eglise locale. Les compétences professionnelles requises et acquises font que les Prêcheurs ne sont plus interchangeables.

Certains se souviendront encore des équipes de frères sillonnant à partir de leur couvent de Lucerne les paroisses alémaniques pour y prêcher les Missions populaires. L’enseignement de la philosophie dans les collèges d’Etat fut un autre domaine de prédilection des Dominicains suisses, tout comme l’animation des aumôneries auprès des trois universités romandes, Fribourg, Lausanne et Genève. De nos jours, les Prêcheurs sont en charge de la paroisse de St-Paul à Genève et de la Mission catholique de langue française à Zurich.

Saurions-nous taire ici la désaffection, ces dernières décennies, de nombreux frères qui ont réduit sensiblement le champ d’action de la Province, jusqu’à mettre en péril son avenir? Ces frères nous manquent! Mais, la page de la refondation dominicaine en Suisse est encore à écrire, tout comme la vie, les visions, les projets, le travail des frères et de leurs couvents de part et d’autre de la Sarine.

Vers une reconfiguration… sans frontières

Ce qui est certain est que la présence dominicaine sur le territoire suisse n’est pas forcément sur le point de disparaître, mais de se reconfigurer. La volonté de la petite Province suisse est de redoubler d’effort pour maintenir, si possible, les implantations de Zurich, Fribourg et Genève, villes attrayantes pour tout apostolat dominicain. Cela suppose un ajustement à l’Europe dominicaine. En fait, celle-ci est déjà une réalité. Une bonne moitié des frères dominicains, vivant et œuvrant sur le territoire suisse, est d’origine étrangère. Un Dominicain est un religieux sans frontières! De même, la Province suisse a, de tout temps et malgré sa fragilité, envoyé des frères prêcher «ailleurs», au Guatemala mais surtout au Rwanda/Burundi, où de nombreux frères ont exercé un ministère passionnant et contribué à l’implantation des Prêcheurs en Afrique.

Quant à la dynamique ville de Fribourg avec ses deux couvents bien garnis en frères étudiants, l’Albertinum et StHyacinthe, elle se profile depuis plus d’un siècle comme pôle d’enseignement universitaire et d’études théologiques, au service aussi bien de l’Ordre dominicain que de l’Eglise en Suisse. Dans cette reconfiguration de l’Europe dominicaine, plusieurs Provinces, dont celle de France, ont décidé récemment que leurs jeunes frères feront une partie de leurs études académiques à Fribourg! Cela se remarque et se ressent, tant dans les deux couvents qu’à l’université.


Le frère dominicain suisse Clau Lombriser est Père-Maître des frères étudiants dominicains résidant au couvent St-Hyacinthe de Fribourg. Il est aussi membre de l’équipe rédactionnelle de la revue Sources.

 

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