Revue Sources

Le retable que nous présentons dans ce numéro peut se découvrir à Gruyères dans la vénérable église paroissiale St-Théodule, au coeur de la cité comtale. Le peintre s’est inspiré du décor naturel de cette région emblématique pour y fixer ses modèles dominicains.

Il existe un lien étroit entre la diffusion de la prière du Rosaire et l’apostolat des fils et des filles de saint Dominique. L’iconographie associe de multiples manières la prière du Rosaire à saint Dominique et sainte Catherine de Sienne. De nombreux retables les relient aux mystères du Rosaire. La longue histoire de cette dévotion nous permet de relativiser certaines affirmations sur l’origine du Rosaire et situe la place des Dominicains davantage sur l’accent missionnaire donné à cette prière.

La préhistoire du Rosaire

Avant le Rosaire existait la dévotion à la prière de l’Ave Maria qui s’ajoutait aux prières du Pater noster et au Credo. Il faut toutefois préciser que cette prière ne comportait que la première partie de la prière; c’est seulement en 1568 dans la nouvelle édition du Bréviaire que le Pape saint Pie V joignit officiellement la deuxième partie (Santa Maria Mater Dei…) à la prière que l’on a régulièrement enseignée au 11ème et 12ème siècle.

Il faut souligner que cette prière répétitive permettait aux religieux non prêtres (cisterciens ou chartreux, par exemple) de s’associer aux moines de chœur qui chantaient les 150 psaumes de David. 150 Ave pour 150 psaumes. Il est ainsi question du «Psautier de Notre Dame»

Il faut attendre le 15ème siècle pour aboutir à une systématisation du Rosaire. A Trèves en Allemagne, le chartreux Dominique de Prusse ajoute à chaque Ave Maria une «clausule» qui relie chaque Ave à un passage de l’évangile. A la frontière du Luxembourg, de l’Allemagne et de la France, à quelques centaines de mètres d’un village bien connu de nos jours, Schengen, on garde le souvenir d’un prieuré chartreux appelé Marienfloss où Dominique de Prusse aurait séjourné pour composer ces «clausules». Les esprits bien intentionnés pourraient y voir un lien entre la femme «couronnée d’étoiles» et … le drapeau européen!

Alain de la Roche

Il faut attendre le Dominicain Alain de la Roche(+1475) pour associer le Rosaire et saint Dominique. Il est difficile de voir en cette affirmation autre chose qu’une affirmation de type apocryphe pour donner une autorité à la prédication du Rosaire par les Dominicains. Aucun des biographes anciens de saint Dominique ne fait allusion à la dévotion du Rosaire: ni le Libellus de Jourdain de Saxe, ni les récits de Pierre Ferrand ou d’Humbert de Romans.

Le bienheureux Fra Angelico, mort à Rome le 18 février 1455, a consacré de nombreuses œuvres à la vie du Christ et à celle de saint Dominique. Le retable du Louvre et le tryptique de Cortone ne montrent pas la Vierge remettant un chapelet. Le couvent San Marco de Florence représente souvent saint Dominique en prière, mais jamais avec un chapelet. A Florence au milieu du 15ème siècle on ne croyait donc pas que saint Dominique ait reçu de la Vierge la dévotion du Rosaire ou en ait répandu l’usage.

Dans la tradition dominicaine on signale le premier tryptique du Rosaire situé à l’entrée de l’église saint André à Cologne (1515). A côté de ce précieux souvenir est située la tombe de saint Albert le Grand.

Les Confréries du Rosaire

Bien vite dans chaque église des retables représentant les mystères du Rosaire furent déposés au dessus d’un autel particulier. Les membres des «Confréries du Rosaire» y récitaient quotidiennement la prière du Rosaire. La plupart des familles spirituelles et religieuses leur apportaient leur soutien. Les Dominicains n’étaient donc pas les uniques propagateurs de cette pratique. Les Pères Montfortains, par exemple, dans la tradition de Louis-Marie Grignon de Montfort y étaient très attachés de même que les curés de paroisse. Il faut souligner aussi l’appui de nombreux évêques qui, de nos jours, encouragent cette prière, surtout dans les églises où la célébration eucharistique n’est pas régulièrement assurée.

Pauline Jaricot et le bienheureux Bartolo Longo

Dans l’histoire du Rosaire il faut citer le cas de Pauline Jaricot (1799-1866) qui eut l’idée de la «Propagation de la Foi» pour soutenir l’extraordinaire dynamisme missionnaire du 19ème siècle. Elle fut aussi à l’origine de la diffusion du «Rosaire Vivant» qui associait en France plus de deux millions de membres à sa mort.

Un peu plus tard en Italie, un laïque du tiers-ordre de saint Dominique, le bienheureux Bartolo Longo (1841-1926), participe activement à la reconstruction de l’église Notre-Dame de Pompéi qui devient un lieu de pèlerinages. Il reprend l’idée du «Rosaire Vivant» en le proposant aux enfants pauvres de Pompéi, tout comme Pauline Jaricot avait proposé cette pratique aux jeunes ouvriers des soieries de Lyon.

Dans l’un et l’autre cas, il s’agit d’offrir une pratique chrétienne à des enfants et à des pauvres qui semblaient si éloignés de Dieu. Comment ne pas évoquer le cri de saint Dominique dans la nuit: «Que vont devenir les pécheurs

Le père Joseph Eyquem

Dans un contexte bien différent, quelques années plus tard, en 1954, du côté de Marseille, deux Dominicains engagés auprès des ouvriers et des dockers en particulier vont être atteints par la condamnation des prêtres ouvriers par le pape Pie XII. Le fr. Jacques Loew ((+1999) sera plus tard à l’origine de l’Ecole de la Foi à Fribourg. Le fr. Joseph Eyquem (+1990) sera avec une laïque issue du mouvement de l’Action Catholique, Colette Couvreur, à l’origine de la reprise du Rosaire Vivant dans une perspective missionnaire. En 1965, cette intuition prendra le nom d’un nouveau mouvement d’Eglise: «Les Equipes du Rosaire».

Il y a actuellement plus de 100.000 membres des Equipes du Rosaire. Ils se situent majoritairement en France, mais de nombreuses équipes ont été crées à partir de là. Les équipes de l’Ile de la Réunion ont ainsi essaimé dans tout l’Océan Indien, aux Seychelles, à l’Ile Maurice, à Madagascar… mais aussi en Australie. Les Antilles françaises, depuis de nombreuses années, ont vu naître de nombreuses équipes. L’Afrique avec la coopération des frères dominicains accueille elle aussi des équipes.

Emouvants témoignages

Il faut enfin souligner le lien étroit de l’idéal dominicain entre la contemplation et la prédication que cherchent les frères dominicains et qui se retrouve dans la prédication du Rosaire. Il ne s’agit pas seulement d’honorer une piété vénérable, mais il s’agit tout autant d’utiliser cette nourriture spirituelle pour le service de la mission. Tous y sont appelés… des plus pauvres aux plus grands.

Beaucoup de témoignages font écho à cette double ambition. Je retiens le témoignage du frère dominicain Dominik Jaroslav Duka (devenu cardinal archevêque de Prague). Sous le communisme il avait partagé la cellule d’un certain …Vaclav Havel! Sa seule prière possible était le Rosaire.

J’aime aussi évoquer la situation d’une autre prison celle de Tananarive à Madagascar. Il y avait en 1990 deux équipes du Rosaire: une formée de prisonniers et une autre de gardiens de la même prison.

La famille dominicaine peut être fière de participer à cet humble témoignage missionnaire.


Le frère dominicain Claude Bonaïti, du couvent de Genève, est animateur des «Equipes du Rosaire» de Suisse romande.

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