Revue Sources

Populisme. Cela aurait pu être un mot noble mais il a mal tourné. Ou plutôt, il a suivi le même chemin que d’autres expressions qui ont tiré leur origine des réalités du peuple, mais qui sont devenus synonymes d’une situation négative. Les mots latins populus et vulgus ont ont été rapidement dévalorisés par les citadins qui détenaient le pouvoir, pour donner naissance aux mots français :populaire, populace, populisme, vulgaire ou vulgarité. Tandis que les gens de la ville (urbs, civitas), par contre, ont par contraste donné leur nom à l’urbanité ou à la civilité. C’était déjà mal parti…

Ainsi donc, au niveau du langage déjà, on a créé les conditions qui donnent libre cours à l’envie, à la jalousie et au ressentiment qui sont les ressorts de ce qu’on appelle populisme et sur lesquels on souffle pour attiser et renforcer l’animosité ambiante. A force de cloisonner les personnes en castes, de favoriser certains et non les autres, de cataloguer les instruits et les ignorants, la fêlure se transforme en précipice sur lequel il devient dès lors impossible de construire des ponts. Ces précipices artificiels, souhaités et entretenus sont les ferments qui nourrissent la haine entre les humains.

Il est primordial de thématiser cette situation, de l’analyser sans choisir son camp, que l’on soit politicien ou observateur. Ce n’est pas toujours évident. J’ai été moi-même traité de « Conseiller d’Etat populiste » par un journaliste de « Domaine Public ». Probablement parce que j’étais inclassable, indépendant et ne rentrais pas dans les cases du politiquement correct. Pourtant, j’ai envie de donner du crédit à toutes celles et à tous ceux qui s’engagent pour servir le bien commun car je veux croire qu’il y a au départ de leur engagement un véritable souci altruiste et généreux.

Jouer avec le vent

Quand les seuls vecteurs de l’information étaient les journaux, puis les radios, la tentation était peut-être moins forte de jouer avec le vent. Quoique si l’on regarde en historien les extraits des « Actualités suisses » émises au cours de la dernière guerre mondiale, on se rend bien compte de la mainmise de l’officialité sur cette presse. Avec l’arrivée de l’image, l’intrusion des sondages, le poison de l’audimat, nous avons créé les conditions pour alimenter le populisme et réveiller en nous les sentiments et les ressentiments négatifs. Ces instruments nouveaux portent en eux, paradoxalement, une défiance par rapport aux lecteurs, aux auditeurs et aux spectateurs. Et si on leur disait ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre ou de voir !

« Audience, audience, c’est toi la plus belle en mon miroir », chante en choeur la grande majorité des actionnaires engagés dans la presse, devenue un moyen comme un autre de faire de l’argent. Quand le nouveau propriétaire de l’Hebdo exige 15% de rendement au profit des actionnaires qui ne gagnent plus assez dans d’autres placements, il décide, sans le dire bien entendu, de mettre à mort la parution de ce magazine dont se moquent par ailleurs ses actionnaires. Ce n’était que du « welche » ! Si cette triste mentalité persiste, je ne donne pas cher de la survie des autres publications du même groupe.

Les sociétés anonymes génèrent le populisme

Les fameuses sociétés anonymes qui deviennent omnipotentes ont été très bien décrites par le Professeur canadien Joël Bakan, dans le livre intitulé : « Corporation » : « La corporation, personne morale aux yeux de la loi, a un comportement déviant qui rappelle à s’y méprendre celui d’un psychopathe. Egocentrique, amorale et inhumaine, elle défend sans relâche son propre intérêt économique, parfois au mépris des conséquences désastreuses de ses actions. Si la poursuite de son objectif l’exige, elle n’hésite pas à exploiter les populations des pays pauvres, vendre des produits dangereux, piller des ressources naturelles, abuser de la naïveté des enfants, diffuser des propos mensongers…. Ces infamies, elles les commettent souvent en pleine impunité, la communauté étant aveuglée par ses prétentions à la responsabilité sociale et les gouvernements ayant renoncé à tout contrôle en optant pour la déréglementation et la privatisation ».

Ce livre a été écrit en 2004. Joël Bakan n’avait même pas imaginé que l’histoire prendrait le mors aux dents et que Trump, spécialiste des sociétés anonymes, sauterait le pas et serait porté au pouvoir par les populistes qu’il méprise en cultivant des « fake news ». Nous revoilà donc au coeur du populisme. Ne croyons pas que nous sommes épargnés chez nous. De trop nombreuses affiches des référendums et initiatives de ces 50 dernières années en portent le sceau. C’est intéressant de constater que ce sont les publicitaires qui vendent la mèche : « Nous ne nous occupons pas de morale. Nous choisissons le dessin le plus efficace, celui qui fait peur, qui déstabilise et qui sert le seul but pour lequel nous sommes payés : gagner la votation »

Sondages et lobbyistes

Vous êtes-vous demandé comment on faisait avant les sondages ? Une histoire pas si vieille, mais qui a affaibli la liberté du citoyen et de la démocratie. Ces sondages sont considérés plus importants que la paix et la sérénité des citoyens. Ainsi, dans les dernières six semaines qui précèdent une votation, si les sondages laissent présager une issue différente de celle souhaitée par certains groupes de pression et que le peuple « ignorant » se prépare à voter en toute indépendance, on injecte en catastrophe quelques millions pour tenter d’inverser la tendance. Ce procédé va de pair avec une nouvelle maladie qui consiste à infester les parlements de lobbyistes. Ce qui revient à dire que lorsque nous élisons nos 246 parlementaires fédéraux, on nous fait accroire que, tout seuls, ces députés ne pourraient pas bien se déterminer, puisqu’ils leur faut encore deux lobbyistes chacun. Avez-vous déjà élu l’un de ces 492 acteurs majeurs de la politique fédérale ? Assureurs ou syndicalistes, riches propriétaires, sans oublier les représentants des multinationales ? Je ne parle pas des dizaines de milliers de leur collègues qui font les courtisans à Bruxelles ou à Washington !

De l’audience avant tout !

Dans les émissions de la RTS visant la formation de l’opinion, que ce soit Forum ou Infrarouge, il faut de l’audience avant tout. Je l’ai vécu. Lors d’un Infrarouge où je devais croiser le fer avec Fernand Cuche (homme politique suisse, du parti écologiste), le journaliste nous dit 

« Je ne la sens pas cette émission. Vous êtes trop copains, vous deux ». A la fin de cette même émission, une autre journaliste qui était à la réalisation arrive au studio et nous dit : « Il y a eu du sang, c’était bien » ! Audimat quand tu nous gouvernes…

La formation paisible de l’opinion ? Loin derrière l’audimat. J’ai entendu lors du G 20 à Evian, des journalistes de radio inventer un buzz à 7 heures avec le maire d’Evian pour en faire le sujet principal du Forum de 18 heures en confrontation avec Genève. Plus subtil encore, pendant le débat télévisé sur l’adhésion de la Suisse à l’ONU en 2002, alors que le représentant du Conseil fédéral tentait de convaincre les téléspectateurs qu’il fallait adhérer, un cameraman filmait Oskar Freysinger qui faisait des simagrées sur sa chaise. Le réalisateur de l’émission n’avait rien trouvé mieux que remplacer la tête du magistrat par les grimaces du politicien valaisan.

Il y a bientôt 40 ans, Bernard Béguin, journaliste éminemment respecté, a osé écrire un livre intitulé :  « Journaliste, qui t’a fait roi ? ». Ce livre devrait être réédité, lu et relu dans toutes les rédactions. Trouverait-on encore le temps de le lire et de le méditer ? Pourtant j’aime la presse, j’aime et je respecte les journalistes consciencieux. Je suis un lecteur, un auditeur et un téléspectateur assidu. Mais il est des moments où je fulmine quand on fait le jeu de la jalousie et du ressentiment qui sont les ferments du populisme.

Dérive journalistique

Pour illustrer encore cette dérive dont certains journalistes assurent ne pas être pas responsables, je ne peux m’empêcher de prendre l’exemple du « retour » orchestré d’Oskar Freysinger lors de l’assemblée de l ‘ASIN du 6 mai dernier. Au téléjournal, la journaliste avait sagement décidé de ne pas montrer le tribun puisqu’il refusait de parler aux médias responsables, selon lui, de sa non réélection. Tout au contraire, dans le Matin Dimanche du 7 mai on eut droit à une photo pleine page (25 cm sur 18) du politicien. Et comme pour confirmer la dérive, sur la même page on n’avait qu’une toute petite mention du Pape François recevant la Présidente Doris Leuthard. Une photo de 9 cm sur 6 ! O tempora ! O mores !

Quand le berger suit les brebis

Le même 6 mai j’avais particulièrement apprécié la réflexion de Louis Ruffieux dans La Liberté, un journaliste dans la ligne de François Gross et de Roger de Diesbach. Son édito était intitulé : « Quand les bergers suivent les brebis ». Louis Ruffieux s’interrogeait sur l ‘Eglise de France incapable de mettre en garde ses ouailles tentées par le Front national. « Leur rejet de la modernité les conduit à épouser les mouvements les plus nauséeux et les thèses les plus régressives ». Puis plus loin, citant le Cardinal Decourtray : « Comment pourrions-nous laisser croire qu’un langage et des théories qui méprisent l’immigré ont la caution de l’Eglise de Jésus-Christ ? » Combien de compromissions nous faudra-t-il encore avaler par faiblesse ou lâcheté ?

Restons modestes

Pour rester modeste et responsable, je dois admettre qu’on est tous au bord du risque du populisme si on doit convaincre pour être élu ou réélu. Mais si les bases éthiques sont là, on pourra toujours trouver la force de prendre des décisions et de poser des actes qui rendent impossible le rejet d’un être humain et empêchent d’aboyer avec les loups. « Homme mon frère…» nous faisait chanter Don Helder Camara, l’Archevêque défenseur des pauvres brésiliens. Anne-Catherine Lyon qui n’a pas flirté avec le populisme a eu cette belle parole de Roosevelt en quittant son poste de Conseillère d’Etat : « Le progrès est accompli par celui qui fait les choses et non pas par celui qui dénonce comment elles n’auraient pas du être faites ». Voilà qui fait toute la différence. Pascal Corminboeuf.


Pascal Corminboeuf (photo), ancien conseil d’Etat fribourgeois, réélu sans parti à deux reprises au premier tour de scrutin, sur une liste qui ne portait que son nom.

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