Revue Sources

La jeunesse actuelle n’est pas si différente de la génération qui la précède par rapport aux vêtements. De grâce, ne la lui gâchons pas pour une affaire de fringues!

Françoise Dolto a comparé l’adolescent au homard condamné à sortir de sa carapace devenue trop petite. Lorsqu’ils vont en chercher une plus grande, les deux sont nus, vulnérables. Ils le savent, le sentent. Je ne connais pas la psychologie du homard mais je sais que l’adolescent, dans cette phase de fragilité angoissante, hésite entre se montrer agressif ou s’arranger pour être invisible.

Qu’il parle fort ou qu’il se replie sur lui-même, il est seul pour vivre sa mue. Il ne sait pas ce qu’il veut mais le veut à tout prix. Ses parents doivent le laisser vivre cette étape et la voir comme une preuve qu’ils ont rempli leur contrat, qu’ils ont transmit des repères suffisamment souples pour que leur enfant ose changer au moment où il étouffe dans la carapace qui pourtant lui avait convenu jusque là et il s’en étonne.

A tous les âges de la vie, l’appartenance à un groupe implique un alignement sur un certain nombre de critères.

Les parents qui s’en indignent risquent de provoquer l’explosion/rébellion ou l’implosion/dépression. En réalité pour l’ado comme pour ses parents, il n’y a pas d’autres choix que d’accepter cette étape de vie.

Si l’adolescent sent qu’il doit impérativement se déshabiller de sa carapace devenue trop petite, il ignore par contre quand il en trouvera une à la bonne taille, si elle lui conviendra, si elle plaira à ceux qui l’aiment et qu’il aime, si elle lui permettra de s’intégrer à un monde dont il découvre l’immensité.

La passerelle précieuse entre la famille et le monde à découvrir ce sont les potes: les copains et copines qui vivent la même chose, pataugent dans les mêmes enthousiasmes mêlés d’angoisses, dans la coexistence sidérante du meilleur avec le pire qui se révèle parfois brutalement; le choc peut aller jusqu’à de ne plus savoir distinguer le vrai du faux, le réel du virtuel, le possible du fantasme.

Il ne peut même plus s’appuyer sur ce qu’il avait découvert de la personne dont il était le plus proche: lui-même, parce que physiquement il ne se reconnaît plus, a des pulsions nouvelles douteuses, des ressentis confus plus ou moins partageables. Alors sur quoi peut-il s’appuyer pour rester confiant en un avenir si complexe qu’il lui faudrait d’abord avoir confiance en lui-même ? Comment peut-il s’estimer suffisamment pour ne pas avoir peur?

Quatre facteurs de l’estime de soi

Les quatre principaux facteurs qui lui permettent de fonder son estime de soi sont dans l’ordre: la qualité de la relation avec ses parents, la perception qu’il a de ses réussites et de ses échecs, l’écart qu’il met entre ces perceptions et l’idéal de lui qu’il s’était construit, et enfin son intériorisation des jugements d’autrui.

Une autre étude récente de l’Insee montre que les éléments signalés le plus souvent par les jeunes de 12 à 17 ans comme les plus stigmatisants dans leur vie sociale, qu’ils vivent comme «portant atteinte à leurs droits et à leur dignité» sont

1/ la corpulence et la taille,
2/ la façon de s’habiller,
3/ la façon de parler,
4/ la consonance de leur nom et de leur prénom.

A noter qu’une réussite scolaire, même manifeste, n’améliore pas leur estime de soi s’ils se jugent «non-attirants» pour l’une ou l’autre des raisons ci-dessus. Il faut donc que l’adolescent mène de front le travail scolaire, alors que sa concentration est perturbée par son émotionnel, et la construction de sa personnalité apparente sous le regard de tous les autres: des parents qui ont leurs exigences, des potes qui ont une capacité de moquerie redoutable, des modes qui fixent des critères. C’est là que l’habillement prend une place importante et détient un pouvoir démesuré : celui de rendre ridicule ou admirable.

L’habit intègre et exclue

Parce que le rapport de l’ado aux vêtements est important et plus analysé qu’autrefois, certaines études stigmatisent tout à la fois l’époque qui donne trop de place à la mode et le manque de maturité de la jeunesse actuelle qui lui accorderait plus d’importance que jamais.

Est-ce juste? Je ne pense pas. L’apparence vestimentaire a toujours visé à traduire le sexe, l’âge et la classe sociale. Concernant le sexe, même dans l’antiquité quand les grecs et les romains portaient tous des toges, le plissé et le tissus étaient différents pour les hommes et les femmes.

Concernant la représentation de l’âge, depuis bien longtemps les enfants n’ont pas la même garde robe que leurs parents qui n’ont pas la même que leurs propres parents, vivants ou non.

Quant à la classe sociale, le banquier ne porte pas une casquette à l’envers ni l’agricultrice un tailleur pied de poule. L’affirmation de l’appartenance à un groupe d’âge ou social via le vêtement a toujours existé. Est-ce qu’il peut contribuer à traduire clairement la personnalité? Pas totalement; il est difficile de différencier par le seul habillement un homme honnête d’un escroc, un introverti d’un extraverti, un calme d’un angoissé. Mais une personne pudique ne s’habille pas comme une personne érotique, un maniaque comme un décontracté, une sportive comme une BCBG etc.

Alors comment nier que le vêtement a toujours permis à l’individu, adolescent compris, de se »montrer plus pour s’intégrer mieux », même si en même temps l’habit peut être facteur d’exclusion? Une exclusion qui peut être extrêmement cruelle et laisser des séquelles narcissiques profondes, parfois indélébiles.

Les marques et les looks à la mode

Les marques publicitaires ont tout fait pour associer leurs produits à des qualités que seraient supposés avoir ceux qui les portent. Certes on peut dénoncer cet amalgame qui rend certains adolescents plus dépendants qu’originaux, mais leur jeter cette critique à la figure est aussi inutile que faux: dire à celui qui est tellement heureux de ses «chères» chaussures de sport: «tu manques d’originalité et tu te fais manipuler»,c’est ignorer que grâce à elles il appartient à une bande, s’identifie aux autres membres, sait qu’il ne court pas le risque d’être rejeté pour cause «de pompes nulles».

Parce qu’il est reconnu comme visuellement intégrable à la bande, il accède à la possibilité de se singulariser par d’autres signes extérieurs de personnalité, par ses qualités propres. Pourquoi trouver cela surprenant et spécifique à cette tranche d’âge: un candidat enseignant se présente-t-il en bermuda? Une assistante de paroisse postule-t-elle en mini-jupe? A tous les âges de la vie, l’appartenance à un groupe implique un alignement sur un certain nombre de critères, dont l’habillement. A défaut de les suivre, il y a des sanctions. Pour les adolescents aussi.

Au delà des diktats des marques, il y a de nombreux looks à la mode: hip Hop, techtonick, sportif, gothique, ethnique, root, Lolita, punk ou Teuffeur etc, qui donnent à chaque ado la possibilité de faire le choix qui lui convient, représentatif de sa personnalité provisoire.

Si on ne peut nier que le vêtement aide chacun à montrer qui il est et la place qu’il occupe ou vise dans la société, il n’y a rien d’étonnant à ce que le choix de l’apparence par le vêtement soit plus importante encore pour un adolescent en recherche d’assurance, d’appartenance, de personnalité. Cette quête n’est pas à ridiculiser mais à accompagner en posant les justes limites objectives, financières et de décence essentiellement.

La jeunesse actuelle n’est pas si différente de la précédente dans son rapport au vêtement. L’importance que lui accorde l’adolescent passera, peut-être. Sa jeunesse sûrement: ne la lui gâchons pas pour des fringues auxquelles nous attacherions trop d’importance, sous prétexte qu’il leur attache trop d’importance.


Dominique Contardo est psychopraticienne à Annemasse (France). Très intéressée par le comportement des adolescents, elle tient une chronique régulière dans l’«Echo Magazine»,L’Hebdomadaire chrétien des familles, qui paraît à Genève.

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