Revue Sources

Après trois articles déjà parus dans Sources consacrés à situer l’ermite du Ranft dans son contexte géographique, historique et même œcuménique, il est temps de nous arrêter sur son message spirituel contenu essentiellement dans la prière qu’on lui attribue, dans sa toile de méditation et dans les visions dont parlent des témoins. Nous le faisons avec un chercheur passionné qui est aussi un amoureux de Nicolas. Il a bien voulu se prêter à cet interview

Depuis plusieurs années vous vous adonnez à de passionnantes et pointilleuses recherches concernant Nicolas de Flüe. Vous annoncez des publications sur ce thème[1]. Pourriez-vous nous dire pourquoi et comment vous êtes-vous mis sur cette ligne de recherche? 

Depuis longtemps je me rends au Ranft, particulièrement dans l’entre saison. J’aime ce lieu de calme, de paix profonde où rayonne cette présence de saint Nicolas de Flüe. Il y a trois ans j’ai réalisé un diaporama de méditation à partir du tissu de méditation de Nicolas de Flüe. Et, à Noël, en guise de cadeau, mon grand frère m’a offert le livre allemand du 600e. En commençant à le feuilleter et à le lire, je me suis dit que je devais retourner aux sources, que j’ai d’abord repérées sur internet puis dans les livres de Durrer et Amschwand. Je me suis mis à écrire un ouvrage avec le titre «Frère Nicolas de Flüe un mystique pour aujourd’hui. Je me suis vite rendu compte qu’il fallait diviser cet ouvrage en plusieurs publications. J’ai commencé par ce que je connaissais le mieux, à savoir le tissu de méditation, puis les douze visions qui m’étaient presque totalement inconnues. Ensuite, comme une synthèse, la vie spirituelle et intérieure de Nicolas, une mystique pour aujourd’hui. Je peux témoigner que cette étude attentive m’apporte un éclairage profond et lumineux sur mon propre chemin spirituel.

C’est d’abord la “spiritualité” de Nicolas qui vous intéresse et qui nous intéresse aussi. Davantage que ses interventions politiques ou patriotiques. Pouvez-vous décrire le milieu “spirituel” dans lequel il a vécu, qui a influencé ses visions, sa prière et surtout son choix et son genre de vie ? Est-ce la “devotio moderna”? Les mystiques rhénans? Le modèle du “pèlerin”, de l’”ermite”?

Pour dégager la spiritualité de «frère Nicolas» (c’est ainsi qu’il se nomme après avoir quitté femme et enfants à l’âge de 50 ans), il faut se plonger dans le milieu de son temps. Le contexte spirituel du temps de frère Nicolas est celui des mystiques rhénans. Chacun à sa manière cherche à savoir comment Dieu est présent au cœur de l’homme. L’inhabitation de Dieu, thème traditionnel chez les Pères de l’Eglise, a été approfondi, précisée et répandue par ces mystiques intellectuels. De Hildegarde de Bingen (1098-1179), à maître Eckhart (1260-1328), en passant par ses disciples Henri Suso (1295 – 1366) et Jean Tauler (v. 1300-1361). Chacune et chacun a pu influencer frère Nicolas, non pas forcément directement, mais à travers ses pères spirituels et accompagnateurs. En particulier, son ami curé de Stans, Heimo Amgrund, ainsi que le curé de Kerns Oswald Isner ou, plus tard, son chapelain Peter Bachtaler. Le même et unique Esprit inspire aussi notre ermite.

 

Hildegarde, à travers ses visions intellectuelles, présente l’homme comme le microcosme de Dieu, reprenant un thème déjà plus ancien. Elle représente la Trinité à travers trois cercles (le cercle comme symbole de totalité et de plénitude). Maître Eckhart développe le fond du fond de l’homme («Abgrund») qui rejoint le fond de Dieu et montre cette présence trinitaire dans la «fine pointe de l’âme». Henri Suso, dans ses instructions à sa fille spirituelle Elsbet Stagel, décrit un chemin intérieur aboutissant à la Trinité, représentée également par trois cercles. Ce chemin est illustré dans différents manuscrits. Enfin, Jean Tauler, dans ses nombreux sermons, développe le thème de la fontaine de vie.

Les trois voies traditionnelles de la spiritualité, reprise par la devotio moderna (14e s.), sont présentes entre autre dans la prière de Nicolas:

Voie purgative: Mon Seigneur et mon Dieu enlève de moi tout ce qui m’empêche de venir à toi! Voie illuminative: Mon Seigneur et mon Dieu donne-moi tout ce qui me pousse vers toi! Voie unitive: Mon Seigneur et mon Dieu prends-moi (arrache-moi à moi-même) et donne-moi tout entier en («eigen») toi!

Nicolas a quitté sa femme Dorothée et ses dix enfants après deux ans de combat intérieur (aujourd’hui nous l’ appellerions dépression), à l’âge de 50 ans, le jour de la fête de saint Gall (16 octobre 1467), avec le plein consentement de Dorothée, de Hans et Walther, ses aînés pour partir comme pèlerin en direction de Bâle. Il en est revenu peu de temps plus tard ermite et s’est finalement installé au Ranft.

Il ne connaissait pas encore avec précision et certitude ce que Dieu attendait de lui, sa vocation. A Liesthal, trois éléments vont le conduire à découvrir que Dieu l’attend chez lui, non pour un pèlerinage extérieur mais intérieur. D’abord, une couleur rouge, comme un feu au-dessus de la ville, le stoppe net. Puis un paysan à qui il parle de ses projets lui fait remarquer avec justesse que les Confédérés ne sont pas appréciés à l’étranger. Mercenaires, ils ne faisaient pas de quartiers, poursuivaient le combat jusqu’au bout, n’hésitant pas à tuer leurs ennemis. Nicolas pouvait bien mieux réaliser son projet chez lui, sur sa terre natale. Enfin durant la nuit, un rayon de lumière vint comme déchirer son ventre et le faire souffrir. Dès ce jour, il ne mangera et ne boira plus rien d’autre que l’eucharistie mensuelle.

Plus précisément: parlez-nous de son “tableau de méditation”: sa description, son origine, son authenticité, sa signification?

Le tissu de méditation (87,5 x 80,5 cm; à l’origine: 89 x 82 cm) est une peinture à tempera sur du lin. Il est certainement un cadeau que Nicolas a reçu autour de 1480. Il n’est pas le résultat d’une vision de la Trinité que Nicolas aurait eue. Probablement Nicolas n’a donné aucune indication pour le peindre, mais au contraire il s’est laissé enseigner par ce tableau et se l’est approprié pour en faire «son livre». Le témoignage d’un pèlerin anonyme l’atteste dans le «Pilger Traktat». Seuls deux manuscrits contemporains parlent de ce tissu: le Pilger Traktat qui connut trois éditions (l’une non datée à Augsburg et deux à Nurembergen 1488 et 1489), juste après la mort de Nicolas (1487) et la biographie rédigée en latin par Henri de Gundelfingen (1485 – 1489), qui aurait visité l’ermite en 1480-81.

Un échange de lettres, peu fiables, de Charles de Bouelles (chanoine de Noyon) avec son ami Horius qui, vingt ans après la mort de Nicolas rendit visite à son fils Hans, décrit le tissu de manière erronée avec au centre un visage coiffé d’une tiare (pape), et les rayons sont remplacés par des épées sans manches. C’est encore Charles de Bouelles qui parle d’une vision trinitaire de Nicolas – attestée par aucun autre témoin – qui sera reprise lors de sa béatification. Il faudra attendre le début du 20e s. pour que les historiens attentifs aux sources (témoignages et biographies) démontrent qu’il n’y eut jamais de vision de la Trinité.

Dans le Traité du Pèlerin puis dans la biographie de Gundelfingen, on parle d’une roue, l’esquisse dessinée par Henri de Gundelfingen. Les xylographies du Traité ont toutes un cercle central et six rayons, mais l’interprétation varie. Certains ont pensé que l’esquisse de la roue précédait les six médaillons et les quatre évangélistes, mais déjà dans le Traité, des xylographies reproduisent l’ensemble de l’image.

Comment interprétez-vous l’image reproduite sur ce tissu? Ce que vous appelez le «livre» de Nicolas?

Je tente de le fare en suivant les quatre sens que la tradition patristique attribue à l’Ecriture:

Le sens littéral:
Ce que l’on voit, ce que l’image représente: six médaillons: annonciation – nativité – création – arrestation et baiser de Judas – crucifixion – eucharistie célébrée pour un défunt et, au centre, un visage humain en gloire (le Christ).

Le sens allégorique:
En référence à Jésus-Christ, le chemin du pèlerin, du disciple, qui abandonne ses béquilles (au bas de chaque médaillon il y a un objet symbolique), tous ses appuis humains. Avec la nativité il prend le bâton et la besace du pèlerin, puis s’abandonne à la Providence qui lui donne à manger et à boire. Il se libère extérieurement et intérieurement et dépose le tout à travers son vêtement. Il entre dans la contemplation du Christ eucharistiqiue, miroir qui lui permet de relire toute sa vie comme l’histoire du salut en Jésus-Christ.

Le sens tropologique (moral):
Comment agir: six clés pour entrer dans le royaume (cf Traité du Pèlerin), les six œuvres de miséricordes: visiter les malades (béquilles), accueillir l’étranger, en particulier les pèlerins (bâton et besace), donner à manger et à boire, visiter les prisonniers (arrestation), vêtir ceux qui sont nus et enfin honorer les morts. Alors, le visage central est celui de Dieu au jour du jugement dernier.

Le sens anagogique:
En référence à l’ensemble de l’histoire du salut. Trois petits rayons au centre et trois grands à l’extrémité: par l’oreille, nous découvrons et écoutons le Père créateur; par l’œil, nous contemplons le Fils rédempteur et par la bouche, nous expérimentons l’Esprit-Saint sanctificateur. La Trinité se révèle dans ces trois grands mystères: Dieu se fait tout petit pour que chacun puisse l’accueillir: dans sa nativité, son arrestation, il supporte tout, dans l’humilité et l’abandon et se rend lui-même présent dans l’humble hostie devenue son corps.

Et si vous nous parleiez des visions de Nicolas?

Pour ce qui est des visions, Nicolas en a eu douze qui vont l’aider sur son chemin spirituel intérieur. Comme une actualisation et une dynamisation de la Parole de Dieu, ces visions s’adressent d’abord et essentiellement à Nicolas; elles ne feront l’objet d’études qu’à partir du 20e s. En particulier, un manuscrit de Caspar Ambuel du 15e siècle, découvert dans les années trente dans un manuscrit contenant des textes de Pères de l’Eglise provenant de la bibliothèque du couvent des capucins de Lucerne. Carl Gustave Jung a commenté quelques visions de Nicolas, précieuses pour le développement de sa psychanalyse. Il en a fait un livre avec la collaboration de Marie-Louise Von Franz.

Nous connaissons ces douze visions tout d’abord à travers quatre témoins dont le registre de Sachseln (1488) a recueilli le témoignage. Puis, grâce à la biographie latine de Henri Wölflin (après 1501), engagé par le gouvernement de Nidwald, pour dix d’entre elles. Enfin, d’autres biographes: Sebastian Rhaetus (1521), Hans Salat (1531), Ulrich Witwyler (1571) et surtout, déjà mentionné pour les trois grandes visions, Caspar Ambuel qui donne une description plus détaillée de la vision du pèlerin et de la fontaine, et rapporte la vision de la reconnaissance de Dieu.

Ces différents témoins et biographes ne se contredisent pas; les récits sont étonnement concordants et chacun, dans sa spécificité, n’apporte que des compléments et des détails.

On peut distinguer les visions dans le sein maternel (étoile, pierre, saint-chrême) et le souvenir précis de son baptême, les visions de sa jeunesse (en particulier la tour qu’il voit à lâge de 16 ans), les visions reçues avant de quitter sa famille (le nuage qui parle, le lys et le cheval, les trois visiteurs), la vision de Liesthal déjà évoquée, la vision des quatre faisceaux de lumière ou des quatre cierges qui lui montrent le lieu de son ermitage au Ranft, et les trois grandes visions du pèlerin, celle de la fontaine, de la reconnaissance de Dieu et la vision finale, au Ranft, du visage de Dieu.

Chacune de ces visions exigerait de développer le contexte biblique, symbolique, les correspondances chez les mystiques rhénans, le contexte artistique et l’analyse jungienne. Ce qui n’est pas possible de faire ici. Mais il est passionnant de remarquer combien l’étude détaillée de ces visions nous les rend accessibles et significatives pour tout homme en recherche de Dieu et de sa vocation. Je ne peux qu’encourager chacun, non seulement à les découvrir, mais surtout à leur donner tout le relief et la profondeur de sens qu’elles méritent. 

Et la prière, dite de Nicolas, ou qui lui est attribuée: son authenticité, sa formulation précise, sa traduction – française – son sens, les mystiques qui auraient pu l’ inspirer? Eckhart serait-il de ce nombre?

Nicolas ne savait ni lire, ni écrire, mais il a dicté quelques manuscrits authentiques: sa prière, une lettre de remerciement au gouvernement bernois pour leur don, où il dit: «La paix se trouve toujours en Dieu, car Dieu est la paix, et la paix ne peut être troublée. La discorde, au contraire, trouble toujours. Veillez donc à chercher avant tout la paix» et une autre lettre aux autorités de la ville de Constance pour régler un conflit. Il authentifie ses écrits par son sceau.

La prière de Nicolas est vraiment de lui et résume parfaitement sa vie. Dans l’original, la troisième phrase actuelle, le but, est en premier. Nicolas contemple d’abord le but à atteindre: être tout entier en Dieu, puis il exprime la manière de l’atteindre: en demandant d’enlever ce qui l’empêche de venir à Dieu et de lui donner ce qui le pousse vers Lui. Cette prière, par sa simplicité et sa clarté, est d’une profondeur inégalée. Elle trouve parfaitement sa place dans le Nouveau Catéchisme de l’Eglise Catholique (n°226[2]), à côté de la prière de Thérèse d’Avila. La traduction malheureusement n’est pas très satisfaisante.

En voici la formule :

Mein Herr und mein Gott, nimm alles von mir, was mich hindert zu Dir.
Mon Seigneur et mon Dieu, enlève[3] de moi (prends à moi), tout ce qui m’éloigne[4] de toi (empêche).

Mein Herr und mein Gott, gib alles mir, was mich fördert zu Dir.
Mon Seigneur et mon Dieu, donne-moi, tout ce qui me pousse[5] vers toi.

Mein Herr und mein Gott, nimm mich mir, und gib mich ganz zu eigen Dir.
Mon Seigneur et mon Dieu prends-moi à moi-même[6] (arrache moi à moi-même) et donne-moi tout entier en[7] toi

Cette prière reprend l’expression de Thomas l’apôtre, lorsque le Christ ressuscité l’invite à toucher les plaies de ses mains et de son côté: « Mon Seigner et mon Dieu» s’écrie-t-il dans un acte foi. Dieu n’est plus extérieur à Nicolas (comme chez Thomas) mais il a une relation personnelle et intime exprimée par le possessif «mon».

«Nimm» revient deux fois, mais dans deux sens différents: d’abord au sens d’enlever, puis dans la troisième demande dans le sens de prendre. «Gib» revient également deux fois, également dans deux sens différents: d’abord celui de donner quelque-chose, ensuite celui d’entrer dans l’intimité de Dieu.

Trois demandes, trois voies, qui expriment le chemin de Nicolas. A travers les visions il découvre progressivement sa vocation d’ermite appelé à vivre dans la communion et l’intimité avec Dieu; puis à travers une vie d’ascèse faite de jeûne et de prière, Dieu enlève tous les obstacles à cette vocation, en particulier durant le combat intérieur des deux années qui précédèrent son départ pour le Ranft. Dieu lui donna les lumières nécessaires pour qu’il soit toujours plus attiré par Lui. En particulier, la lumière provenant des trois grandes visions.

Comment ” imaginer” l’emploi du temps de Nicolas dans son ermitage? Sa relation avec sa famille? Que penser de son jeûne prolongé?

Dans la vie de Nicolas on peut distinguer trois périodes: son enfance et sa jeunesse, jusqu’au mariage avec Dorthea Wyss à 30 ans; sa vie en couple et en famille, et, enfin, sa vie d’ermite au Ranft.

Le jeune paysan
Déjà dans sa jeunesse, témoignent ses amis d’enfance Erni Rohrer et Erni Anderhalden, Nicolas aimait se retirer derrière une grange ou dans un pré perdu pour prier et à cette époque déjà il jeûnait le vendredi. Sa vie était celle de tout fils de paysan de l’époque, faite de travail mais sans école. La formation se faisait au contact des parents et des amis. Comme tout jeune de son temps, Nicolas a dû participer à quelques expéditions armées accomplissant ainsi ce que l’on ne nommait pas encore le service militaire. Des témoins racontent sa retenue etr sa modération. Ainsi, intervint-il un joue pour emêcher ses compagnons d’armes de piller un couvent.

L’éleveur
Comme époux et père de dix enfants, Nicolas devait être bien occupé par les travaux des champs. C’est dans ce cadre champêtre qu’il bénéficia de plusieurs visions (le nuage, le lys et le cheval,…),

Nicolas participa aussi à l’évolution d’une économie agraire de subsistance vers une économie de rendement. Le lait se transforme en fromage qui se commercialise, tandis que le bétail se vend sur les marchés du Sud, comme celui de Domodossola. Ce serait dans cette ville que le futur ermite aurait acheté les vitres en cul de bouteille qui remplacèrernt les peaux de vaches tendues qui faisaient office de fenêtres de la maison familiale qu’il avait bâtie avant son mariage. Ses fils témoignent aussi que le soir leur père se couchait avec toute la famille, mais se relevait pour prier le plus souvent toute la nuit auprès du poële. A cette période, il jeûnait quatre jours par semaine, se nourrissant de pommes séchée et de pain.

L’ermite
Au Ranft, la vie de Nicolas sera bien plus dépouillée, n’ayant plus besoin de se nourrir et de boire (c’est l’une des trois grandes grâces). Il se retirait souvent dans la forêt, loin de la foule, lorsqu’elle deviendra nombreuse. Mais il reste disponible pour recevoir les pèlerins l’après-midi. Il dormait à même le sol, la tête appuyée sur une pierre, chauffé l’hiver par un calorifère se trouvant à l’étage inférieur. Il était vêtu d’une bure brune que lui avait tissée son épouse en signe d’acquiescement à son choix de vie. Il passait son temps en méditation et en prière, utilisamt à cet effet son «bätti», une couronne de quarante ou cinquante perles de bois (comme un chapelet) qu’il faisait courir sur ses doigts en récitant et méditant le Notre-Père et l’Ave. Selon des témoins, il pouvait se contenter de méditer durant une journée entière les seules paroles de «Notre Père». Durant sa période dépressive, avant de quitter sa famille, son confesseur, Heini Amgrund, lui avait appris à méditer la passion du Christ en la répartissant sur les sept heures canoniales. Il a certainement poursuivi cet exercice spirituel au Ranft, méditait aussi face «son livre», le célèbre tissu qu’il déroulait dans son ermitage ou sa chapelle.

Le jeûne de Nicolas
Son jeûne permanent est une grâce et un miracle qui commence avec la vision de Liesthal. Nicolas pratique alors un jeûne total de onze jours avant de demander l’avis de son confesseur. Celui-ci l’ausculta longuement et l’autorisa à pousuivre son jeûne aussi longtemps qu’il n’en mourut point. Ce jeûne eucharistique est attesté d’une part par les autorités civiles. Le gouvernement de Nidwald fit surveiller le Ranft par des soldats pour vérifier si Nicolas ne recevait pas secrètement quelque nourriture. Par ailleurs, les autorités ecclésiastiques ne demurèrent pas indifférentes. L’évêque de Constance, natif de Thurgovie, Hermann von Breitenlandenberg, de qui dépendaient à cette époque la paroisse de Sachseln et ses environs, délègue au Ranft son évêque auxiliaire Thomas Wäldner le 27 avril 1469, avec mission de soumettre Nicolas à une épreuve de son choix. L’évêque demanda à Nicolas quelle était la plus grande vertu chrétienne. Nicolas lui répondit que c’était l’obéissance. L’évêque lui ordonna alors, au nom de la sainte obéissance, de manger trois morceaux de pain et de boire le vin de la saint Jean (un breuvage béni le jour de la fête de saint Jean l’évangéliste qui protégeait du poison et du diable). Après que Nicolas eut péniblement et avec d’atroces douleurs avalé la moitié du premier morceau de pain, il supplia d’être délivré de cette épreuve. Selon certains témoins, ce fut Adrien de Bubenberg qui avait asisté à la scène qui intercéda auprès de l’évêque en faveur de son ami Nicolas. Le prélat suspendit l’épreuve et confirma l’authenticité du jeûne permanent de l’ermite. Dans la foulée, il consacra la chapelle de l’ermitage dédiée à la Vierge Marie, à sainte Marie-Madeleine, à l’Exaltation de la croix et aux Dix-Mille Martyrs, selon le désir de Nicolas. Ce jeûne permanent attira curieux et pèlerins bien plus que les visions de l’ermite, totalement inconnues du public.

Nicolas: un spirituel pour notre temps ? Affinités ou répulsions?

Nicolas nous permet de redécouverte la dimension spirituelle de tout homme. Il nous aide à retrouver le centre de notre être d’homme et de femme dans le cœur de Dieu et de trouver Dieu lui-même au cœur de notre cœur. Par sa simplicité et surtout par sa vie quotidienne, Nicolas fait découvrir que Dieu n’est pas ailleurs, caché dans un discours gnostique ou ésotérique, ou enfermé dans une église. Nicolas propose une spiritualité toute simple: Dieu est là présent dans notre travail si nous l’accomplissons avec joie et passion; Il est présent dans nos familles lorsque nous savons déceler et contempler dans le visage de l’épouse, de l’époux ou des enfants le reflet du visage de Dieu. Le visage n’est pas fait pour être dévisagé ou envisagé, mais pour être contemplé. Personne ne peut voir son propre visage; il est fait pour être regardé par Dieu et par Dieu seul. Dieu est donc présent partout dans notre vie si nous savons, comme Nicolas, déchiffrer peu à peu le sens des événements et l’accueillir comme la réalisation du plan d’amour divin. Surtout, Nicolas nous aide à découvrir que tout chrétien est invité à devenir un mystique, un amoureux de Dieu, désireux d’être en communion avec Lui.

Au-delà des images toutes faites du mari qui abandonne sa femme et ses enfants, au-delà de l’ermite ascétique inabordable, se trouve un mystique authentique.


Bernard Schubiger, curé de la ville de Morat, dans le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, est un chercheur passionné de la spiritualité de Nicolas de Flüe. Sources l’a rencontré et se porte responsable de la forme de ce reportage. Cet interview constitue le quatrième volet du retable que notre revue a consacré à l’ermite du Ranft en cette année qui commémore le sixième centenaire de sa naissance.

Voir aussi: www.frangelico.ch


[1] Le tissu de méditation de Nicolas de Flue, un résumé de la foi chrétienne, à paraître aux éditions du Parvis; les visions de Nicolas de Flue, un chemin spirituel pour tout homme.

[2] http://www.vatican.va/archive/FRA0013/_P17.HTM

[3] nimm mir alles: prend à moi = enlève de moi.

[4] hindert zu dir: ce qui m’handicape vers toi = éloigne de toi.

[5] fördert: m’encourage = me pousse vers toi.

[6] nimm mich mir: prends-moi à moi-même ou arrache moi à moi-même.

[7] ganz eigen zu Dir: eigen = exprime l’unité intime = prends toi entier en toi.

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