Revue Sources

Quel chemin prendre ensemble pour aller vers l’unité? J’ai le sentiment que l’on ne peut répondre à cette question que de manière locale. Or Genève est un «laboratoire» particulier. Pour toutes sortes de raisons, des populations du monde entier y sont présentes. Dans ce creuset de cultures, beaucoup de chrétiens. Si trois Eglises sont reconnues officielles, aujourd’hui les communautés présentes à Genève sont beaucoup plus nombreuses et avec des vitalités différentes.

La joie des retrouvailles

Il n’est pas si loin le temps où, à Genève, on s’ignorait et parfois même on se combattait. Chacun, convaincu d’être dans le vrai, ne s’intéressait guère à ceux qui se trouvaient dans l’erreur. Puis, vint le temps de la découverte réciproque. Des initiatives étaient prises ensemble. Pour se connaître d’abord.

« Y a-t-il aujourd’hui au sein des Eglises un «travail théologique» qui ose affronter des thèmes de fond et pas seulement des questions pastorales ou morales? »

Je me souviens des «pique-niques œcuméniques»: sortie, détente et un temps de prière commune. Puis vint la nécessité d’organiser ensemble des présences d’aumôneries, suivies de l’initiative audacieuse d’un centre de catéchèse œcuménique. Dans les paroisses ce fut le souci commun de venir en aide aux personnes en difficulté ou d’être présent dans des milieux de moins en moins intéressés par une vie de foi. Ce furent des années d’enthousiasme, une respiration nouvelle. Pour les catholiques, dans l’élan du Concile Vatican II, un engagement à une présence commune dans la société. Numériquement majoritaires, mais culturellement minoritaires, nous sentions qu’ensemble nous tirions à la même corde. Des rencontres fraternelles et chaleureuses nous donnaient l’impression d’avoir dépassé des siècles de tensions inutiles. On en vint à penser que plus rien ne nous divisait.

 Le temps du questionnement

Cet enthousiasme est retombé. Certes, quantité d’initiatives continuent d’exister, mais l’enthousiasme n’est plus là. Beaucoup d’activités communes se poursuivent naturellement, mais des signes de fatigue se font sentir. Des groupes ont peine à se renouveler et donc à survivre. Y a-t-il encore des moments et des lieux privilégiés où les chrétiens de cette ville aiment se retrouver? Dans certains quartiers, les lieux de cultes se côtoient sans que les fidèles ne se rencontrent. En prenant un peu de distance, ne doit-on pas se réjouir malgré tout du chemin parcouru et de voir naître de nouvelles initiatives communes au service de nos quartiers et de la cité? Peut-on imaginer de nos jours un service d’accueil de réfugiés qui ne serait pas interconfessionnel?

Des chrétiens de partout

L’élément nouveau est la présence et l’organisation progressive de diverses Eglises et communautés chrétiennes nouvelles venues dans le paysage genevois. La présence chrétienne à Genève est donc infiniment plus diversifiée aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a cinquante ans. Les Eglises chrétiennes historiques doivent cohabiter avec les nombreuses communautés évangéliques. Les langues pratiquées pour la prière et la prédication sont, elles aussi, nombreuses. La question culturelle se pose de manière nouvelle. Avec un souci d’intégration, mais aussi avec le désir de ne pas perdre des racines importantes pour vivre et exprimer sa foi.

Le temps de l’approfondissement

Le risque identitaire existe toujours dans l’expression de la foi. Mais des rencontres fraternelles et chaleureuses entre chrétiens de diverses entités sont aussi concrètement vécues dans le contexte genevois. Le RECG (Rassemblement des Eglises et Communautés Chrétiennes de Genève) réunit 27 communautés chrétiennes dans un climat de confiance et avec un grand désir de cheminer ensemble. Mais si ce qui unit est plus grand que ce qui divise, il n’en demeure pas moins que certaines clarifications sont indispensables. Un mois avant sa mort, Paul VI se réjouissait d’avoir vu le «dialogue de communion se développer», mais il se réjouissait encore plus de «pouvoir commencer le vrai dialogue théologique»[1].

Où se fait-il ce dialogue théologique? Au niveau des autorités des Eglises, selon leur compétence, au niveau des théologiens et des spécialistes, mais encore au niveau de ceux qui se sont engagés à la suite du Christ dans une vie de prière, de service et de prédication, chacun selon sa vocation. Enfin, ce dialogue est celui du peuple de Dieu qui s’enrichit des différences, tout en restant fidèle à des traditions dans lesquelles il voit l’action de l’Esprit. Pourtant, la question reste posée: y a-t-il aujourd’hui au sein des Eglises un «travail théologique» qui ose affronter des thèmes de fond et pas seulement des questions pastorales ou morales? Des thèmes comme celui de l’Eglise ou de l’«Eucharistie» ou de la «Cène» ou – pour éviter les problèmes – du «Repas du Seigneur» (I Cor 11,20) sont-ils envisageables dans nos rencontres? A Genève, des initiatives comme celle de l’Atelier Œcuménique de Théologie (AOT) relèvent ce défi. Elles rejoignent quantité d’autres démarches qui, proches de nous, donnent le ton de manière prophétique et persévérante, comme celle de Taizé ou de Bose, pour ne citer que les plus connues.

Il est probable qu’il nous faille changer de mentalité face au chemin qui se dessine devant nous. Il ne s’agit pas tant de chercher l’unité des chrétiens que l’unité chrétienne, celle que Jésus demande au Père pour que nous soyons «un», «comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi». L’unité n’est pas l’uniformité, mais un mystère de communion. A ce niveau, rien n’est négociable, mais tout peut être partagé.


Marc Passera est né et a grandi à Genève, ville où il exerce la charge de curé de la paroisse de Chêne-Thônex.

[1] MAHIEU, Frère Patrick, Paul VI et les orthodoxes, Cerf, Paris, 2012, p. 234

Afficher les commentaires

Il n’y a aucun commentaire pour l’instant.

Article suivant