Revue Sources

Le fou de Gadara – « Il y avait dans ce pays, un lac. Au bout de ce lac, une plage au pied d’une haute falaise. Et sur la falaise, des grottes.

Et ce soir-là, il y avait des gardiens de cochons. La pluie les forçait à mettre leurs troupeaux à l’abri, dans les grottes. Les animaux étaient nerveux, leurs grognements assourdissants. Quand tout à coup un des gardiens s’écrie: « Mais c’est à cause de lui, qu’ils sont nerveux, il est encore là! Regardez! »

L’homme se redresse, nu, le corps crasseux, les yeux effarés. Ce n’est pas un animal, c’est le fou de Gadara! On le frappe, il fuit hors de la grotte, grimpe sur un rocher. Il pourrait voir le lac, s’il n’y avait un rideau de pluie. La tempête résonne dans sa tête, les éclairs zèbrent le ciel et déchirent ses pensées incohérentes. Perché sur un escarpement, on dirait une gargouille monstrueuse qui orne les temples ou les châteaux. Il rit, il bave dans sa barbe informe, il crie au rythme du tonnerre, quand soudain retentit une voix puissante: « Silence, tais-toi! »

Dans sa tête, ces mots font l’effet d’un choc, d’autant plus fort que le vent cesse de rugir, les nuages se dissolvent, les vagues sur le lac s’abaissent, la tempête est apaisée! Le fou saute de son rocher, il court dans le sentier étroit, à travers la falaise jusqu’au bord du lac. Il se blesse aux rochers, ses chevilles déjà marquées de cicatrices saignent à nouveau quand il rejoint le groupe de pêcheurs qui viennent d’aborder et tirent leur barque sur la plage […]« 

Lecture et narration

Ce récit dont on ne lit ici que la première partie raconte la délivrance par Jésus du fou de Gadara (Marc 5) J’ai gardé le style oral, les répétitions qui heurtent la lecture, mais attirent l’oreille! C’est ma façon d’entrer dans ce texte, de le traduire à l’oralité, d’en faire une narration biblique.

Je fais une distinction entre la narration biblique et la lecture ou la déclamation. Dans le cas de la lecture, je vois le texte biblique brut, dans son état originel, il est comme une sorte d’écran placé entre les auditeurs et le lecteur, un écran d’encre et de papier. Dans mon expérience, lorsque je parle de narration biblique, il est question d’un rapport tout autre: le narrateur a fait un effort de création, après analyse de la trame d’un récit biblique. Il a développé une histoire, selon les procédés de l’oralité, usant de l’art des conteurs. Entre son public et lui, il y a moins un texte que des images mentales, « sa seule partition légitime et autorisée », dira un conteur! Il ne s’agit donc pas de dire un texte par cœur, ni le texte biblique tel qu’il est transmis. Dans la narration biblique, je raconte un souvenir: j’ai médité le texte. Littéralement, je me suis placé au milieu de la scène, pour imaginer le plus de détails possible, et raconter désormais, comme si j’en avais été témoin, comme un souvenir!

Créer une narration biblique, c’est d’abord perdre un certain confort.

Je n’ai jamais traversé le lac de Galilée, je ne me suis jamais rendu dans le pays de Gadara, je ne sais pas si le démoniaque de Mc 5 portait la barbe, mais tous ces détails sont plausibles. Ce qui m’a passionné dans cette scène, c’est de mettre en perspective le récit qui précède, la tempête apaisée (Mc 4:35ss) et ce fou dont le psychisme devait être en constante tempête aussi, puisque possédé par un esprit impur nommé Légion (Mc 5:9). L’ordre de Jésus retentissant au milieu des eaux déchaînées, « Silence, tais-toi! », peut avoir aussi trouvé le chemin des oreilles et du cœur du fou de Gadara!

L’art oral et la Bible

L’originalité de cette approche, consiste à appliquer au vaste patrimoine des récits de la Bible les techniques de l’art du conte oral (structuration du récit selon une logique narrative, enchâssement de récits, visualisation, développement du « film intérieur » de ce qui se passe, répétitions, redondances, jeux de langage et de tonalité de voix, rimes, allitérations, etc.). En effet, après dix années de prédications, j’ai eu l’occasion de revisiter ma pratique de la prise de parole en public, en suivant des formations pour découvrir les techniques de l’oralité qui font l’art du conteur.

Mais ose-t-on ainsi toucher à la Bible, déconstruire ces textes divinement inspirés, pour en faire des narrations répondant aux critères poétiques des contes de fées, des légendes et autres mythologies? Ce souci je l’ai entendu souvent, notamment auprès de catéchistes que désormais je forme aussi à la narration biblique. La Bible est plus qu’un livre qui transmet une tradition millénaire. C’est la Parole de Dieu, ses divers auteurs ont été inspirés par l’Esprit-Saint pour nous laisser le témoignage qui suscite la foi, nourrit l’être intérieur, oriente notre volonté, soutient notre espérance. Sa puissance suscite notre admiration, ses mystères éveillent notre inspiration. De tout temps les artistes, et notamment les poètes ont puisé dans les images, les symboles et les récits bibliques, sans jamais se lasser, tant ce recueil contient des ressources inépuisables! Il suffit de rappeler Victor Hugo, Paul Claudel, mais aussi Brassens! Que ce soit pour s’identifier à son message d’espérance, ou pour s’en distancer, les artistes, peintres, poètes et musiciens reviennent sans cesse aux textes bibliques. Et les conteurs ne sont pas en reste!

Je réagis au texte biblique avec les outils du conteur, comme le théologien, l’exégète ou le prédicateur le font avec leurs propres outils.

Quelle marge de liberté alors puis-je m’autoriser, face à ces textes sacrés? Selon les opinions religieuses et théologiques, mais aussi en fonction du projet que le narrateur se fixera (catéchétique ou artistique) la marge de manœuvre sera plus ou moins grande. J’imagine les récits bibliques comme l’ossature, la colonne vertébrale, à laquelle la chair de nos expériences et de nos vies pourra se « ligamenter ». En tant que conteur chrétien engagé, je ne me limite pas à raconter les récits bibliques tels que transmis: je les laisse résonner dans mon cœur, rayonner dans ma vie. Et c’est ce mystérieux mélange qui produira une narration biblique, qui sera la traduction de la Bible dans le langage de ma vie et de ma sensibilité de conteur.

Les théologiens qui construisent les modèles d’une réflexion cohérente, les prédicateurs qui composent des démonstrations à la rhétorique plus ou moins rigoureuse, tous traduisent la Bible avec leurs outils. Mais le texte biblique demeure inaltéré, source d’inspiration aux multiples expressions. Une bonne narration ne sera pas forcément fidèle au texte biblique de façon littérale. En tant que conteur, je recherche des angles de vue originaux, j’essaie d’enrichir un récit par des mises en perspective avec d’autres récits, je m’autorise des flash-back. Bref, je réagis au texte biblique avec les outils du conteur, comme le théologien, l’exégète ou le prédicateur le font avec leurs propres outils.

J’ai imaginé Marie, l’aveugle de Bethsaïda, Moïse…

J’ai imaginé Marie et sa famille, sur un chemin sec et poussiéreux, pressant le pas vers Capernaüm, pour y retrouver Jésus qu’on disait insensé, et le ramener à la maison. J’ai frémi avec elle en entendant Jésus affirmer dans la pièce sombre où grésillaient les lampes à huile et frémissait une foule serrée: « Qui est ma mère, et qui sont mes frères? Voici ma mère et mes frères: quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, et ma mère » (Mc 3:21ss)

J’ai imaginé l’aveugle de Bethsaïda guéri (Mc 8:22), arrivant à Jérusalem, le jour des Rameaux, louant Dieu de lui avoir rendu la vue. Le vendredi saint, il est prêt à s’arracher les yeux tant la scène de la crucifixion était une vision insoutenable! Je raconte finalement comment cet homme peut voir le tombeau du matin de Pâques, vide, ce qui fait naître en lui un regard nouveau, et qu’importe si ses yeux y voient ou pas, car désormais, ce qui compte pour lui, c’est le regard de la foi!

J’ai imaginé Moïse prosterné dans la tente de la Rencontre, au désert. Il entend gronder des voix plaintives et douloureuses, à l’extérieur: le peuple souffre des morsures de serpents (Nb 21). Dans son désarroi, dans sa prière, Moïse tend la main, et sur le sol trouve son bâton… les souvenirs défilent: les brebis de son beau-père, le serpent devant le buisson ardent, les grenouilles et les sauterelles sur les bords du Nil, la mer fendue sur le chemin de la liberté, l’eau sortant du rocher à Horeb, la victoire contre Amalek, le coup de trop sur le Rocher de Mériba… chaque fois ce bâton il le tenait ferme à la main. Moïse entend alors la voix fraîche de l’Eternel son Dieu: « Fixe un serpent flamboyant sur un bâton; quiconque aura été mordu, et le regardera, conservera la vie »!

Le conte biblique et l’icône

J’ai imaginé…. Je me demande parfois si on ne pourrait pas comparer l’art de la narration biblique avec celui de l’icône. La démarche serait-elle la même: méditer le texte biblique, et rendre cette méditation sous la forme de l’icône, tenant compte de donnés théologiques? Comme la méditation de l’icône passe par le regard, la méditation de la narration biblique passe par l’audition. Ainsi une narration biblique ne remplace pas le texte biblique, elle y prend sa source, et y ramène.

C’est pour moi comme une quête, un cheminement, jamais définitif; une démarche continuelle, aller à une rencontre. Un chemin intérieur surtout, à la rencontre de la Parole vivante et vivifiante (Hb 4:12; 1Pi1:23,25) qui n’est pas limité à l’encre et au papier!

Une quête d’images et de symboles: non pour se faire des représentations à adorer, c’est interdit! Une quête pourtant légitimée par les apôtres Jean et Paul: « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché, concernant la parole de vie… Nous l’avons vu… Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons… Afin que notre joie soit parfaite » (1Jn 1:1-4); « …sous vos yeux a été décrit Jésus Christ crucifié » (Galates 3:1).

Finalement, créer une narration biblique, c’est d’abord perdre un certain confort, accepter de mettre de côté (au moins pour un temps), ce que j’ai toujours cru ou compris à propos d’un texte. Ensuite, le laisser me parler, encore et à nouveau. Enfin, me laisser le loisir d’en percevoir les résonnances: quelles images viennent à la surface… car l’art du conte c’est l’art de l’image, évoquée par la sonorité des mots.


Pasteur depuis vingt ans dans le milieu des églises évangéliques libres, Olivier Fasel a d’abord travaillé à Fribourg comme éducateur. Curieux de nature, il découvre l’art du conte de tradition orale et s’exerce aujourd’hui à cet art qu’il applique aussi aux récits de la Bible.

 

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