Revue Sources

C’est entre autres à Jules Michelet et Victor Hugo que nous devons l’idée romantique du «peuple», réhabilité comme l’authentique acteur de l’histoire. Un concept qu’allait reprendre Marx. Peuple des pavés en 1830, de la Révolution manquée en 1848, et de toutes les révolutions de nos cent dernières années. De 1917 au djihad actuel. peuple déifié. Vox populi, vox Dei: Vraiment?

Quid de tant de peuples sanguinaires, coupeurs de tête et sicaires de la culture, aveuglés par émotions et fanatisme? Comment donner légitimement la parole aux peuples écrasés sans pour autant flatter les populismes de bas étage qui manipulent et utilisent ceux qu’ils réduisent au rôle de vulgaire populace, dans le seul but de sauvegarder les intérêts les plus vils et les plus égocentriques?

Une troisième voie

La question est réapparue avec force dans les années 30 du siècle dernier, quand s’affrontaient le communisme stalinien, voix officielle d’un peuple, en fait réduit au mutisme, et les totalitarismes nazis et fascistes, ténors de grands mythes patriotiques.

C’est à chercher une troisième voie que s’est attelé le personnalisme, de Berdiaeff à Mounier et Ricoeur, porté en particulier par la revue Esprit. Un courant, plus qu’un système, ce qui était plutôt rassurant en des temps ou les idéologies faisaient florès.

Valoriser le peuple: s’atteler à créer une société où chacun est appelé à donner le meilleur de soi

Son intuition? Prendre en compte toutes les dimensions de l’humain. Le JE d’abord: totalement légitime, à condition de lui permettre de se déployer dans toutes sa réalité, tant physique qu’affective et intellectuelle. Pour rappeler que la personne prime la fonction, que la conscience représente la dernière instance face à la loi. Mais une personne ouverte, en appel de l’autre, qui la dévoile et lui donne sa densité, de ce TU cher à Levinas: visage contre visage, cœur à cœur, confiance des parents, interpellation de l’éducateur, sourire de l’aimé.

Un TU lui-même curieux du vaste monde divers et déconcertant du IL, celui des codes, de l’ordre nécessaire mais pas final, tout en récusant le ON kafkaien qui broie les âmes et conduit en absurdie.

Pour devenir un NOUS en marche, tissé de voix plurielles, qui cherchent ensemble leur voie sans prétendre à une posture exclusive. Un NOUS porté par quoi? Précisément par un vouloir-vivre initial qui se nourrit de la relation amicale ou amoureuse et inclut la diversité sociétale. Visée d’un bien commun, aussi large que possible, sans pour autant sacrifier les droits des individus.

Exercice d’équilibriste, me rétorquerez-vous? Oui, certainement, comme tout ce qui est riche de sens.

Une bonne nouvelle

N’est-ce pas précisément cela, la Bonne Nouvelle? Le Christ Lui-même ne passe-t-il pas constamment d’un registre à l’autre? Il se retire maintes fois dans le désert ou sur une montagne pour reprendre corps, sens et souffle. Il privilégie les tête-à-tête, avec ses disciples, avec des inconnus rencontrés au bord de la route et pas toujours très fréquentables, du collecteur d’impôts honni à la Samaritaine de vie douteuse sur la margelle d’un puits ou la syro-phénicienne aux franges de la Palestine. Il risque des bains de foules au milieu de gens de tous bords et de toutes croyances. Mais surtout, il fidélise longuement ce noyau de NOUS qui aura encore besoin de l’Esprit de la Pentecôte pour enfin comprendre – si peu – la folie de Dieu pour son peuple.

Une folie qui s’abreuve aux sources vives trinitaires. Contrairement à un roi soleil superbe, méprisant la plèbe, le Père envoie Son Fils bien-aimé vers son peuple. Et à son tour le Fils délègue l’Esprit pour transformer ce peuple de pierre en peuple de frères. Le Christ ne joue jamais au démagogue, ne prétend pas apporter une vérité établie ou s’imposer comme un gourou. Mais il surprend et déconcerte en renvoyant constamment à l’autre: «Toi, que dis-tu? et à un Autre: «Celui qui m’a envoyé…»

Loin d’être donnée abruptement la vérité se construit: constamment, patiemment, âprement. Elle sera d’autant plus authentique qu’elle prendra de la hauteur – le contraire de la morgue hautaine! – pour évaluer l’ensemble des défis sans prendre des décisions partisanes. A l’instar du Christ, elle refusera de se laisser piéger par les tentations de l’avoir, du pouvoir et du savoir: corps mal aimés d’être trop adulés, volonté dévoyée, connaissances déconnectées de la vie.

Valoriser, mais non flatter

Valoriser le peuple ne signifie pas flatter ses bas instincts, son rêve autoritariste ou son fantasme de totale maîtrise. Mais s’atteler – ensemble, en NOUS – à créer une société où chacun est appelé à donner le meilleur de soi, de son JE. Où la créativité débouche sur plus de joie de vivre, parce que les potentialités de chacun sont valorisées.

Un peu partout sur la planète, des indignés de tout âge aspirent à reprendre leur destin en main pour le transformer en destinée, à refuser la servilité pour se mettre au service les uns des autres. Dans nos pays occidentaux, encore bien nantis même si la paupérisation gagne hélas du terrain, nous sommes largement outillés pour refuser des évolutions mortifères, qui trompent le bon peuple en lui vendant de la «malbouffe», de la culture de pacotille et de la mauvaise croissance.

Alors, où que nous soyons, encourageons ceux qui ont une assez haute idée du peuple de préférer évoquer plutôt qu’asséner, provoquer plutôt que flatter, convoquer plutôt que révoquer. Accompagnons tous ceux qui, du plus quotidien au plus général, se laissent suffisamment animer par le souffle de la vie pour rester vigilants face aux fantasmes qui tuent les consciences, la qualité des relations humaines, le tissu social et, scandale suprême, l’espérance.


Monique Bondolfi-Masraff, membre de l’équipe rédactionnelle de Sources et professeure de philosophie. D’origine arménienne elle préside à Erevan depuis près de vingt ans  la Fondation humanitaire et de développement KASA.

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