Revue Sources

Homélie du frère Jean-Jacques Pérennès au Chapitre Général des Dominicains de Bologne, le 1er août 2016. Jean-Jacques Pérennès est directeur de l’Ecole Biblique g Achéologique de Jéruasalem.

Il y a aujourd’hui vingt, le 1er août 1996, notre frère Pierre Claverie, évêque d’Oran, était assassiné. Même si les circonstances de sa mort n’ont pas été vraiment élucidées, ce qui est sûr c’est qu’on l’a tué pour le faire taire.

L’Algérie vivait alors une période de guerre civile opposant des partis islamistes, un régime militaire prompt à réprimer et une société civile aspirant à plus de libertés. Dans ce contexte difficile, Pierre avait choisi de parler malgré les risques, pour soutenir l’aspiration des Algériens à la liberté, dénoncer la violence «d’où quelle vienne », violence des islamistes ou violence de l’État, et contribuer à la promotion d’une société plurielle et fraternelle.

Notre frère Pierre nous invite nous aussi à placer nos vies sur ces «lieux de fractures» de l’humanité

Il a fait ce choix en solidarité avec beaucoup d’Algériens victimes d’une violence qui n’épargnait personne. Il est significatif qu’il soit mort en compagnie d’un jeune musulman, Mohamed Bouchikhi, qui l’accompagnait dans ses déplacements pendant la période d’été et avait choisi d’assumer le risque de fréquenter un chrétien. Ce destin partagé reste vingt ans plus tard comme un grand message.

Sortir de la bulle coloniale

La force de la parole de Pierre vient d’abord du fait qu’il a fait lui-même l’expérience de la nécessité de s’ouvrir à l’autre. Né à Alger, dans un contexte colonial, il a peu à peu pris conscience de vivre dans ce qu’il appelle une bulle, la «bulle coloniale». Je le cite :

«J’ai vécu mon enfance à Alger dans un quartier populaire de cette ville méditerranéenne cosmopolite. À la différence d’autres européens nés dans les campagnes ou les petites villes, je n’ai jamais eu d’amis arabes; ni dans l’école de mon quartier d’où ils étaient absents, ni au lycée où ils étaient peu nombreux et où la guerre d’Algérie commençait à créer un climat explosif. Nous n’étions pas racistes, seulement indifférents, ignorant la majorité des habitants de ce pays. Ils faisaient partie du paysage de nos sorties, du décor de nos rencontres et de nos vies. Ils n’ont jamais été des partenaires… J’ai dû entendre de nombreux sermons sur l’amour du prochain, car j’étais aussi chrétien et même scout, sans jamais réaliser que les Arabes étaient aussi mon prochain. Je ne suis pas sorti de cette bulle, comme d’autres ont pu le faire, pour aller à la découverte de ce monde différent que je côtoyais en permanence sans le connaître. Il a fallu une guerre pour que la bulle éclate».

Cette découverte de l’autre a été pour Pierre un apprentissage douloureux, mais il jugera plus tard que ce fut sa véritable naissance comme homme. Toute sa vie, il va s’employer à être un artisan du dialogue, un dialogue en vérité qui ne réduit pas mais au contraire prend en compte la différence irréductible de l’autre.

La vérité des autres

Un second aspect de son message mérite d’être souligné et se résume en une phrase : «J’ai besoin de la vérité des autres». Après ses études dominicaines, Pierre Claverie revint en Algérie, le pays où il était né. Très vite, on lui confia des responsabilités dans l’Église d’Algérie, qui vivait alors un passage radical d’une situation d’Église en contexte colonial à celui d’une Église dont la mission est d’abord de témoigner du Christ dans un pays musulman. Il apprit et maîtrisa très vite la langue arabe, se fit de nombreux amis musulmans et aida l’Église à découvrir et à mieux comprendre le sens d’une présence dans un pays qui était alors presque exclusivement musulman. Qu’est-ce que ça signifie d’être là, d’être témoin du Christ sans pouvoir convertir les autres? À la fin de sa vie, il écrivit à ce sujet un texte très inspirant:

«Dans cette expérience faite de la clôture, puis de la crise et de l’émergence de l’individu, j’acquiers la conviction personnelle qu’il n’y a d’humanité que plurielle et que, dès que nous prétendons – dans l’Église catholique, nous en avons la triste expérience au cours de notre histoire – posséder la vérité ou parler au nom de l’humanité, nous tombons dans le totalitarisme et dans l’exclusion. Nul ne possède la vérité, chacun la recherche, il y a certainement des vérités objectives mais qui nous dépassent tous et auxquelles on ne peut accéder que dans un long cheminement et en recomposant peu à peu cette vérité-là, en glanant dans les autres cultures, dans les autres types d’humanité, ce que les autres aussi ont acquis, ont cherché dans leur propre cheminement vers la vérité. Je suis croyant, je crois qu’il y a un Dieu, mais je n’ai pas la prétention de posséder ce Dieu-là, ni par le Jésus qui me le révèle, ni par les dogmes de ma foi. On ne possède pas Dieu. On ne possède pas la vérité et j’ai besoin de la vérité des autres».

Soyons clairs: Pierre Claverie ne fait pas ici l’apologie du relativisme. Il souligne en revanche l’importance de reconnaître la présence de l’esprit de Dieu dans la quête de tout être humain en recherche sincère de vérité. Reconnaître que lui aussi a accès à ce que l’islamologue Louis Massignon appelait «les eaux souterraines de la grâce» et qu’il peut ainsi enrichir ma propre quête de Dieu.

Donner sa vie

Le troisième message que nous laisse Pierre Claverie est une invitation à donner notre vie. Un mois avant da mort, alors que celle-ci devenait prévisible, il se rendit à Prouilhe, lieu de naissance de l’Ordre dominicain. Il n’y était encore jamais allé. L’homélie qu’il y prononça a les allures d’un testament spirituel :

«Depuis le début du drame algérien, on m’a souvent demandé: ‘Que faites-vous là-bas?Pourquoi restez-vous? Secouez donc la poussière de vos sandales! Rentrez chez vous! Chez vous… Où sommes-nous chez nous? … Nous sommes là-bas à cause de ce Messie crucifié. A cause de rien d’autre et de personne d’autre! Nous n’avons aucun intérêt à sauver, aucune influence à maintenir. Nous ne sommes pas poussés par je ne sais quelle perversion masochiste. Nous n’avons aucun pouvoir, mais nous sommes là comme au chevet d’un ami, d’un frère malade, en silence, en lui serrant la main, en lui épongeant le front. À cause de Jésus parce que c’est lui qui souffre là, dans cette violence qui n’épargne personne, crucifié à nouveau dans la chair de milliers d’innocents. Comme Marie, sa mère et saint Jean, nous sommes là au pied de la Croix où Jésus meurt abandonné des siens et raillé par la foule. N’est-il pas essentiel pour le chrétien d’être présent dans les lieux de déréliction et d’abandon?… Elle se trompe, l’Église, et elle trompe le monde, lorsqu’elle se situe comme une puissance parmi d’autres, comme une organisation humanitaire ou comme un mouvement évangélique à grand spectacle. Elle peut briller si elle ne brûle pas du feu de l’amour de Dieu, “fort comme la mort” comme le dit le Cantique des cantiques. Car il s’agit bien d’amour ici, d’amour d’abord et d’amour seul. Une passion dont Jésus nous a donné le goût et tracé le chemin. “Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime”… ».

Une voix qui résonne encore

On a tué notre frère Pierre pour le faire taire, mais sa vie et la manière dont il est mort continuent à avoir un puissant écho dans notre Ordre, dans l’Église et dans la société.

Si sa voix porte tant c’est qu’elle touche une des questions essentielles de notre temps: là où il y a refus de l’autre, de l’altérité, on est condamné à la violence. L’actualité de ces jours-ci nous le rappelle tristement. Alors que ce chapitre général de l’Ordre s’interroge sur le renouveau de la mission dans un monde qui semble livré à la violence, notre frère Pierre nous invite nous aussi à placer nos vies sur ces «lieux de fractures» de l’humanité, demandant au Père de tout amour «de faire son oeuvre de résurrection dans la chair crucifiée ». Que saint Dominique nous aide à répondre à cet appel avec créativité, courage et dans la joie. Amen.


Jean-Jacques Pérennès,
o.p. Directeur de de l’École biblique et archéologique
(Photo: OASIS)

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