Revue Sources

Poésie et spiritualité sont sœurs. Elles naissent du silence, de la contemplation et de l’émerveillement devant les êtres et les choses; elles témoignent de plus grand qu’elles; et conduisent à l’intime de soi. Cheminer en poésie, c’est entrer en confiance avec les mots, les laisser nous travailler, nous transformer; emprunter un chemin spirituel, c’est oser la rencontre avec un Autre qui nous transforme. Poésie et spiritualité: deux aventures intérieures, car la poésie est un chemin vers soi et vers Dieu présent au secret du cœur.

La poésie, un besoin vital

Ma journée de travail terminée, il m’arrive d’ouvrir un recueil, de choisir un poème et de le lire à voix haute. Pas pour m’évader d’un quotidien pesant. Mais pour l’approfondir, lui donner saveur et horizon. Je laisse descendre les mots en moi pour ressaisir ma journée, poser sur elle un autre regard qui lui donne densité, l’ouvre et l’agrandit: fenêtre ouverte, je respire à pleins poumons. Ainsi la poésie m’accompagne, viatique au creux de mes jours. Elle m’aide à vivre ici et maintenant. Par elle, je ne suis pas hors de la vie, mais dans sa plénitude.

Entrer en poésie, c’est pénétrer toujours plus loin en soi.

La poésie n’est pas un luxe, elle est un besoin vital. Colette Nys-Mazure, une amie écrivaine et poète, le sait bien, elle qui écrit «pour supporter la souffrance, endiguer la fureur ou faire durer ce qui passe, change, risquerait de disparaître» («Roman-récit», Lansman, 2006). Car la poésie «investit les moindres recoins de la réalité quotidienne: un matin d’hiver, un moment fugitif de lumière ou d’anxiété» («La chair du poème», Albin Michel, 2004). Les mots du poète disent la vie dans toute son épaisseur. Posant sur elle un regard d’espérance qui n’élude pas la croix. Un regard d’émerveillement qui ne gomme pas les aspérités du chemin.

Avancer en haute mer

Entrer en poésie, c’est pénétrer toujours plus loin en soi. Oui, fréquenter les poètes laisse des traces: leurs mots creusent leurs sillons en nous, nous travaillent à l’intime. Je ne suis plus la même après avoir lu Colette Nys-Mazure, André Schmitz, Jean-Pierre Lemaire, Gilles Baudry ou Philippe Jaccottet. Je m’approprie leurs mots, les apprivoise, leur fais confiance et chaque poème ouvre en moi un chemin. Si je relis aujourd’hui le même poème qu’hier, peut-être aura-t-il une résonance différente, enrichie de tout ce que j’aurai expérimenté au fil des heures.

La matrice de la prière chrétienne n’est-elle pas un recueil de poèmes, le psautier?

Je traverse un poème et c’est le poème qui me traverse. Je parcours les strophes et ce sont les mots qui me parcourent, tissent un réseau de correspondances entre ce que je suis aujourd’hui et le sens que je reçois. La poésie est une expérience qui ne laisse pas indemne. Lire un poème c’est entrer en disponibilité, se laisser rejoindre, risquer l’avancée en haute mer. C’est se laisser interroger, accepter l’imprévu, la rencontre de l’inconnu. Car je ne sais pas, lorsque je leur fais confiance, où les mots vont me mener. Mais je sais que l’aventure en vaut la peine. «Mieux vaut fréquenter un poème, même si l’on ne sait pas très bien où il nous conduit, que de ressasser un langage usé», dit Frère Bernard-Joseph Samain, de l’abbaye cistercienne d’Orval, en Belgique.

Le miracle d’être au monde

Si la poésie m’amène sur des chemins intérieurs, c’est qu’elle prend en compte le mystère du monde: elle l’approche, le fait pressentir, voire toucher du doigt; elle lui fait écho, le restitue dans toute son épaisseur. Pour reprendre le titre d’un recueil de Jean-Pierre Lemaire, elle fait place. Elle donne à entendre le murmure du monde.

A la moindre des créatures, au plus petit d’entre mes frères, donner noblesse.

La poésie célèbre l’être au monde: «Dans le flux du temps, s’arrêter et percevoir par tous les sens le miracle d’être au monde», dit Colette Nys-Mazure dans «La chair du poème». Sans cesse «à l’affût des merveilles à engranger» (préface de Daniel Gélin in «Le for intérieur», Le Dé bleu, 1996), le poète donne à voir, à sentir, à vivre. Etonné face au mystère de l’existence: la nôtre, celle des autres, celle de Dieu.

Pour le dire avec les mots du moine poète Jean-Yves Quellec, prieur de l’abbaye Saint-André de Clerlande, à Louvain-la-Neuve: «Simplement, je me sais au monde avant d’avouer d’autres appartenances aux affinités. Le miracle d’exister me tient en haleine» («Une descente au berceau», Publications de Saint-André, Cahiers de Clerlande, 2011).

Fécondation mutuelle

C’est que la poésie pose sur la vie un regard neuf, inédit, qui lui donne dignité, dit Frère Bernard-Joseph: «A chaque chose, à chaque instant, à chaque visage, donner noblesse ». A la moindre des créatures, au plus petit d’entre mes frères, donner noblesse. N’est-ce pas là l’œuvre par excellence du poète, qui pose sur le réel un regard de respect, qui s’exerce à voir le caractère précieux de toute réalité ?

Les mots deviennent des sources, des fenêtres sur l’invisible, des échos de plus grand que nous. Pour celui qui avoue se lever «dans la nuit pour se livrer à l’heureuse tâche de réciter des poèmes!», prière et poésie ne cessent de se féconder. Avec lui la prière devient poésie et la poésie devient prière. Elles sont sœurs, avancent main dans la main. La matrice de la prière chrétienne n’est-elle pas un recueil de poèmes, le psautier? N’y a-t-il pas, dans l’alliance de la prière et de la poésie, saveur d’Evangile? Poésie et prière s’allient pour un vivre en profondeur.

La poésie bouscule aussi des pages très connues des évangiles (l’Annonciation, les disciples d’Emmaüs, le fils prodigue, …) et nous aide à les relire d’un œil neuf. Elle nous offre un chemin unique et foisonnant pour accéder au texte biblique. La Bible a du goût, la poésie en témoigne! Les poètes ont le don de l’élargir et de l’approfondir.

Résistance

« Qu’est-ce qu’un poème dans la marche du monde?», s’interroge Colette Nys-Mazure dans «L’Eau à la bouche» (Desclée de Brouwer, 2011). Car il faut bien repartir, se remettre en route après avoir accueilli en soi les mots du poète. C’est vrai qu’elle est ténue, la poésie, comme un brin d’herbe. Et pourtant! C’est elle qui nous apprend à cultiver la gratuité et la beauté. Et puis, elle est obstinée: elle redit sans se lasser qu’il y a dans ce monde un autre monde, tout aussi réel, mais plus vaste. Elle transfigure l’ordinaire.

Les mots de la poésie, dit Colette Nys-Mazure, «permettent de tendre une main et de traverser la nuit sans mourir». Ils ne font pas cesser les guerres, ils nous travaillent à l’intime, nous relèvent, nous mettent en route, nous relient. Par eux nous résistons. Par eux nous interrogeons et portons le monde et ses misères, les hommes et leurs souffrances.

Gilles Baudry, moine poète de l’abbaye bénédictine de Landévennec, en Bretagne, s’interroge ainsi dans un poème intitulé «La nuit sur Kigali» et sous-titré «aux victimes de tous les génocides.»: «Avec quels fils/suturer les plaies de l’histoire?» («Versants du secret» (Rougerie, 2002). La poésie, parfois, s’élève comme un cri en écho à la violence de l’histoire, rempart de mots contre tout ce qui abîme l’homme. Elle ne résout rien. Mais elle ne s’absente pas de l’actualité, elle porte sur elle un regard qui interpelle et fait réfléchir.

Un regard de résurrection. Elle révèle ce qui affleure, ce qui sous les apparences est force de germination. Le regard poétique enchante le monde. Et s’il s’agissait d’habiter le monde en poète?


Geneviève de Simone-Cornet est journaliste à l’hebdomadaire familial chrétien «Echo Magazine» à Genève. Après un stage à l’Agence de presse internationale catholique (Apic) à Fribourg, elle travaille comme attachée de presse du diocèse de Sion, puis à la rédaction de la revue missionnaire «Bethléem», de la Mission Bethléem Immensee, dont elle assume la responsabilité pour la partie francophone. Elle est engagée en paroisse et membre de l’équipe d’animation des fraternités marianistes de Suisse.

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