Revue Sources

Cet article a une histoire. Des novices dominicains français ont interrogé un jour leur Provincial, le frère Jean-Paul Vesco, en l’occurrence: «Pourquoi nous remettre l’habit dominicain, si nous n’avons pas le droit de le porter à l’extérieur du couvent?»

En effet, à cette époque, c’était la règle habituelle. Les novices voulaient savoir si une décision officielle avait imposé ce comportement. «Aucune décision», fut la réponse du Provincial, mais une coutume devenue avec le temps comme un dogme.

La question des novices était motivée par le fait que pour leur génération la soit-disante théologie de l’enfouissement n’avait plus aucun sens, surtout dans une société en recherche de signes et de symboles. Dans une société où il faut accueillir chacun dans sa diversité, le fait de ne pas avoir le droit d’apparaître pour ce qu’ils étaient était insupportable ou du moins incompréhensible à ces novices. L’édito du Provincial fut une belle surprise. Il donnait à chacun la liberté de porter ou de ne pas porter l’habit à l’extérieur, sans en faire un marqueur identitaire.

 Pierre-André Mauduit op

Lorsque l’habit m’a été remis au début du noviciat, il m’a été difficile de me sentir limité dans mon envie de le porter. Lors du passage du Maître de l’Ordre à Strasbourg à l’occasion de la visite canonique de la Province, je me suis ouvert à lui de cette difficulté. Le frère Timothy a conclu l’entretien en me faisant cette recommandation: «N’aie pas peur des peurs de tes frères!». Cette formule m’a souvent accompagné, pas seulement à propos du port de l’habit, et pas seulement à l’intérieur de l’Ordre.

Assez rapidement, la question du port de l’habit n’a plus vraiment été d’actualité, d’autant que je ne l’ai pas porté pendant huit ans sans que cela me pose le moindre problème. En Algérie, vouloir porter l’habit n’aurait eu aucun sens, il aurait dit le contraire de ce que nous voulions signifier.

Le moment est peut-être venu d’aller au bout de cette liberté dans le port de l’habit.

Mais voilà qu’une quinzaine d’années plus tard, je découvre que des frères expriment les mêmes difficultés, les mêmes incompréhensions, avec les mêmes mots. Cela signifie que la question du port de l’habit n’est pas anodine et n’a pas été totalement réglée par notre pratique commune actuelle qui veut que l’habit soit porté librement à l’intérieur des couvents, mais ne soit généralement pas porté à l’extérieur, sauf raison de ministère.

Nos frères aînés ont traversé une période de rupture considérable dans la société et dans l’Église. Nous sommes les héritiers de ces frères, de ceux qui sont restés et aussi peut-être de ceux qui sont partis. L’habit leur est apparu comme pouvant être parfois un obstacle à une présence apostolique au monde, et sans doute avaient-ils largement raison. Les temps ont changé, mais que nous le voulions ou pas, l’habit que nous avons reçu n’est plus tout à fait le même que celui qu’ils ont reçu. La différence est qu’il nous revient à présent chaque jour de choisir de le porter ou de ne pas le porter.

Ce choix ne simplifie pas la vie et nous fait sans cesse courir le risque de l’inconfort d’avoir à «changer de peau». L’inconfort aussi d’avoir à affronter le regard et les questions de personnes qui ont du mal à nous voir tantôt en «moine» et tantôt en homme devenu trop «normal» à leur goût. Mais ce choix est aussi une chance. La chance de pouvoir entrer en relation de la manière la plus appropriée en fonction des lieux et des personnes, et donc aussi d’avoir le souci de s’ajuster à l’autre. La chance également de ne pas se laisser enfermer, par les autres ou par soi-même, dans une image aussi belle soit-elle.

L’essentiel: la qualité de la vie intérieure

Ce qui est vrai pour notre Province l’est aussi pour l’Ordre tout entier, avec des nuances selon les Provinces. Pour l’ensemble de l’Ordre, notre habit n’est pas seulement un habit de chœur, mais il n’est pas non plus notre seul habit de vie. Il est fondamentalement au service de la prédication, c’est-à-dire aussi de la relation. Et la relation nécessite un langage qui s’écrit avec le subtil alphabet des connivences et des différences, pas les unes sans les autres.

Aujourd’hui, certains d’entre nous ne portent presque jamais l’habit, et c’est très bien. Certains d’entre nous le portent presque toujours, et c’est très bien. La plupart d’entre nous le portent en fonction des lieux et des circonstances, et c’est très bien. Il serait bien présomptueux de déduire l’attachement d’un frère à l’habit de la seule fréquence avec laquelle il le porte.

Au fond, ce n’est pas tant le fait de porter l’habit qui compte mais la manière de le porter, et ce que l’on entend signifier. Si l’habit est signe d’humilité, d’une vie simple, unifiée, fraternelle et vraiment donnée à tous, il sera un témoignage qui parle à notre temps. S’il manifeste au contraire une volonté de rupture avec la société, de séparation, de supériorité, ou s’il est plaqué sur une vie personnelle qui ne lui ressemble pas, il mettra en échec la relation sans laquelle il n’est pas de témoignage possible, sauf un contre témoignage. Peu importe que l’on porte l’habit ou pas, l’essentiel est que la qualité de notre vie intérieure nous fasse porter l’habit comme ne le portant pas, et ne pas porter l’habit comme le portant.

Le pari de la liberté

Le moment est peut-être venu d’aller au bout de cette liberté dans le port de l’habit. Puisque selon nos constitutions il revient au prieur provincial de déterminer les règles du port de l’habit (lco n°51), il me semble possible de faire le pari de la liberté et je déclare que pour les frères de la Province le port de l’habit (blanc et noir) est libre à l’extérieur du couvent comme à l’intérieur.

Cette décision n’est pas une incitation à davantage porter l’habit, mais une invitation à se déterminer plus librement en fonction des circonstances. Cette liberté requérant un apprentissage, comme tous les autres aspects de notre vie dominicaine, elle est soumise à la régulation des pères maîtres pour ce qui concerne les frères novices et étudiants. Et dès lors qu’elle nous engage collectivement, elle entre naturellement dans le champ du dialogue entre chaque frère et son prieur conventuel.


Avant de devenir évêque d’Oran, le frère Jean-Paul Vesco fut provincial de la province dominicaine de France. Nous reproduisons un éditorial signé de sa main paru dans le bulletin dominicain «Prêcheurs» de juin 2012.

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