Revue Sources

Au moment de rédiger cet éditorial, un verset biblique me vient à l’esprit: «Le Christ qui était riche s’est fait pauvre pour nous enrichir de sa pauvreté». La pauvreté serait-elle synonyme de richesse? Il y a bien des années, un économiste béninois, Albert Tévoédjirè, qui assuma un poste de direction au Bureau International du Travail (BIT), se servit de ce paradoxe pour intituler un de ses ouvrages: «Pauvreté, richesse des peuples». Comme si la pauvreté traditionnelle des Africains – Tévoédjirè ne parlait pas de leurs ténèbres ou de leur misère – valait mieux que les prétendues richesses importées d’Occident.

Ce thème est devenu une mode en notre temps qui voit se lever de nouveaux prophètes, comme Pierre Rabhi, Maxime Egger ou notre pape François. Autant d’apôtres de la «sobriété heureuse» que d’autres appellent sans fards «décroissance». Il y va de la survie de notre planète encombrée par les déchet de nantis irresponsables ou par ceux qui puisent sans vergogne dans ses dernières réserves. La sobriété ne serait donc pas seulement une vertu franciscaine, mais une réelle stratégie de survie pour l’humanité et la création qui l’entoure.

Notre dossier ne fait qu’évoquer cette thématique si développée et illustrée dans l’encyclique «Laudato Si» pour qu’il soit encore nécessaire d’y insister. Un simple face à face cependant avec la spiritualité dominicaine qui inspire notre revue.

« La sobriété ne serait donc pas seulement une vertu franciscaine, mais une réelle stratégie de survie pour l’humanité et la création qui l’entoure ».

Dominique a choisi la pauvreté personnelle et communautaire pour des motifs précis. Encore étudiant, il vendit ses précieux parchemins parce que, disait-il, il ne pouvait pas étudier sur des peaux mortes, tandis qu’autour de lui ses frères humains mouraient de faim. De même, il conseilla aux missionnaires qui prétendaient ramener à l’Eglise officielle les dissidents languedociens de renvoyer leurs riches attelages et équipages et de marcher comme lui, sandales aux pieds et bâton de pèlerin à la main. On sait aussi qu’il jugeait sévèrement la propension de certains de ses frères à accumuler des revenus ou à se complaire dans d’inutiles structures, architecturales surtout. Sa sobriété était au service de son dessin apostolique. Elle tenait de l’équipement léger du sportif ou du fantassin, juste suffisant pour faciliter sa course. Ou de la fronde de David, plus efficace que la lourde cuirasse de Goliath.

On pourrait se demander si ceux et celles qui se réclament aujourd’hui de la paternités spirituelle de Dominique pratiquent encore ce dépouillement «tactique». Il se pourrait qu’ils l’aient oublié, préférant le confort de leurs «cellules» à la poussière des grands chemins. Je ne m’aventurerai pas dans les aléas de cette histoire risquant de m’y prendre les pieds. Je préfère relater un fait vécu dont j’ai gardé fidèle mémoire. Mais est-ce une histoire dominicaine?

Course de montagne avec un frère dominicain. Après quelques heures d’essoufflement, il m’incite à m’asseoir sur un tronc d’arbre face à un paysage grandiose, plutôt que m’attabler dans une buvette voisine. Il sort de son sac, non pas le traditionnel sandwich au jambon, mais une magnifique pomme reinette qu’il me tendit avec la même délicate précaution qu’Eve manifesta au jardin de la Genèse. Ce fruit, qui n’avait rien d’exotique, suffit sur le moment à me désaltérer. Coupée en tranches fines – au couteau suisse, s’il vous plait! – cette simple pomme recélait toutes les saveurs de la création. Parabole de sobriété heureuse.

Guy Musy

Guy Musy

Fr.Guy Musy op

 

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