Revue Sources

«Dis leur, à tous ces hommes de prière venus du monde entier, que partout où ils sont, il leur faut être attentifs à tous les autres chercheurs de Dieu, quels qu’ils soient, pour faire avec eux, ce que nous faisons ici ensemble, un petit bout de chemin vers Dieu et vers l’homme…»
Christian de Chergé in C. Ray, ed 2010, p.163-164

Ce n’est pas réservé aux moines et aux moniales: nous sommes tous appelés à donner notre vie dans le détail de nos journées, en famille, au travail, dans la société, au service de la «maison commune» et du bien de tous».
François, le 2 janvier 2016, préface du pape François à «Tibhirine, l’héritage», Bayard (2016)

En préambule

J’aimerais commencer par exprimer ma gratitude pour cette invitation qui m’a été faite, où je me sens également sollicitée à témoigner de mon cheminement, toujours en quête, en recherche vers cet Autre, qu’on nomme Dieu, Christ, Mahomet, Bouddha …ou Autre.

Je tiens à remercier chaleureusement le comité d’organisation et tout spécialement frère Grégoire Laurent Huyghues Beaufond ainsi que les recueilleuses et recueilleurs de récits de vie, tout comme les pionniers des histoires de vie en formation, qui font que je «prends cette parole» qui m’est donnée. Enfin, j’aimerais aussi adresser mes remerciements aux frères et sœurs en humanité, de la plaine, des montagnes, d’ici et d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui…

Outre ma gratitude, je dois encore ajouter des excuses, anticipées. En effet, venant d’ailleurs et d’ailleurs que l’ailleurs, n’étant ni théologienne, ni pratiquante, j’emploie une langue qui peut sembler la même, mais je sais par avance combien, les mêmes mots n’ont pas le même sens et combien on peut créer des malentendus, voire «choquer». C’est le défi que je relève en souhaitant que ce soit «l’illustration» d’une rencontre comme celle recherchée par les moines de Tibhirine.

«Chrétiens et Musulmans, nous avons un besoin urgent d’entrer dans la miséricorde mutuelle… Cet exode vers l’autre ne saurait nous détourner de la Terre Promise, s’il est bien vrai que nos chemins convergent quand une même soif nous attire au même puits. Pouvons-nous nous abreuver mutuellement? C’est au goût de l’eau qu’on en juge. La véritable eau vive est celle que nul ne peut faire jaillir, ni contenir. Le monde serait moins désert si nous pouvions nous reconnaître une vocation commune, celle de multiplier au passage les fontaines de miséricorde»(« L’invincible Espérance », Christiande Chergé, 1997, Bayard Editions, p.73-74).

J’aimerais ajouter combien je me reconnais dans cet appel à célébrer, 20 ans après, les moines de Tibhirine. Tout spécialement en ces temps de violences religieuses, en quête d’une rencontre vraie, portée par cette invincible espérance initiée et nommée ainsi par Christian de Chergé, l’homme de prière, l’homme du dialogue interreligieux et l’homme mort en ayant pardonné à l’avance à ses bourreaux.

Ecrire, ce sera « transfigurer toutes choses » pour les faire passer de la « précarité à la permanence »

Pour en revenir aux deux citations en exergue; Dis-leur… (prendre la parole) / C’est par leur vie (le récit de vie versus l’histoire de vie), je vois ici une invitation à articuler et à nous relier à ce que furent les moines de Tibhirine dans leur quotidien et à ce que nous en faisons ou en disons aujourd’hui. Comment allons-nous célébrer 20 ans après, comment allons-nous vivre le temps de la mémoire pour nous souvenir et entretenir la parole? Comment allons-nous ouvrir cette parole au vécu d’aujourd’hui pour la continuer, la prolonger et la porter vers un «advenir»[1]? De fait, il s’agit de s’inscrire dans une parole, donnée, reçue, où il nous faut éviter de nous enfermer et nous figer pour, au contraire, faire de la parole reçue l’espace d’une rencontre toujours vivante.

Ainsi donc, ces deux citations en exergue soutiennent ma réflexion et le message que j’aimerais faire passer dans cette communication. A noter, et cela n’est pas anodin, que l’intention que j’ai pu formuler le 27 octobre 2016 à Fribourg, dans la salle Rossier, devient atemporelle et sans spatialité, quand la parole est écrite et publiée. Le temps et l’espace deviennent alors spécifiquement celui du lecteur, où qu’il soit, au moment où il lit. La remarque mérite d’être faite, car il en est ainsi des paroles et des actes des moines que j’ai pu lire et auxquels je me réfère. Le fameux testament de C. de Chergé, rédigé en déc. 1993, soit 2 ans avant l’enlèvement tragique et la mort des 7 moines, est emblématique d’une écriture personnelle, intime, restée secrète jusqu’à l’ouverture de l’enveloppe par la famille et sa première diffusion dans le quotidien «la Croix» en mai 1996.

Depuis ce texte ne cesse d’être lu et relu, comme si nous y cherchions inlassablement une réponse à ce mystère d’un engagement allant jusqu’à donner sa vie «A Dieu et à ce pays».,

«De ce qu’ont vécu les moines de Tibhirine- et notamment les dernières années- nous savons beaucoup. Plusieurs d’entre eux ont laissé des traces de leur cheminement spirituel, qui n’étaient pas destiné à être lues par d’autres qu’eux-mêmes. Ces écrits personnels ne sont que plus forts et plus émouvants, forgés au plus intime de leur itinéraire monastique (…)» (Henning, 2016, p.19)

Au commencement

La question du commencement s’impose d’emblée dans cette prise de parole, qui s’inscrit 20 ans après pour rendre hommage aux 7 moines cisterciens de Tibhirine, enlevés puis assassinés le 21 mai 1996. Par où commencer? Ici? Maintenant? A Fribourg, dans cet ancrage helvétique qui appelle l’ouverture aux gens d’ailleurs étonnamment proches. Invitation à célébrer une date commémorative? Pour quelle mémoire? A quelles fins?

Là-bas à Tibhirine, il y a 20 ans? Avant l’enlèvement quand les moines de Tibhirine marquaient leur parti pris derester aux côtés de la population, de résister à la logique de la haine pour entrer dans une logique de la paix, de la fraternité?

Commencer par un «Nous»? Ce «nous» des sujets qui s’étonnent de se parler, en dehors des géographies et des histoires, pour relever ce formidable défi d’avoir à construire une communauté faite de toutes les singularités et les différences d’hier et d’aujourd’hui.

De fait, cette question du commencement est essentielle. Elle marque, avant même sa réponse, que toute prise de parole est marquée d’une posture épistémologique en lien avec une appartenance culturelle, sociale, spirituelle (Schmutz, 2010).

«Au commencement», tournure reprise des premiers mots de la Genèse, vise non le début du monde mais le commencement absolu. En grec «en archè», en latin «in principio» sont traduits en français par «au commencement». Il faut cependant souligner ici deux conceptions du monde, et donc du temps: les Grecs pensaient un monde éternel, sans commencement ni fin, tandis que pour les Chrétiens Dieu créa le monde, introduisant ainsi le commencement du temps.

Le débat des traducteurs, entre «origine» ou «commencement», manifeste cette dialectique entre origine (oriri)/éternel (surgissement, apparition subite, big-bang) et commencement (cum initium)/continuité (début dans la continuité). Ce sont deux façons de penser le monde et la création qui correspondent à deux modes originaux de s’inscrire dans l’Histoire. Cela correspond aussi à deux appréhensions des temporalités qu’on résumerait en disant que, pour les uns (Aristotéliciens) tout commence à zéro et est dominé par l’intrigue, la mise en ordre«poétique» avec la confiance accordée au pouvoir du récit, tandis que pour les autres, la mesure du temps, telle que l’homme l’a établie, est un instrument parant l’aporie conceptuelle du temps, une aporie augustinienne pour laquelle «la discordance ne cesse de démentir le vœu de concordance constitutif de l’animus» (Ricœur, 1983). Autrement dit, entre la mesure du temps et le temps vécu, seule l’expérience dite, racontée, rend compréhensible l’incompréhensible.

Comment l’homme se saisit de sa propre vie, de son expérience, de sa condition historique pour donner sens et forme à sa vie et trouver les conditions d’être-au-monde?

«Qu’est-ce donc que le temps? Si personne ne me pose la question, je sais; si quelqu’un pose la question et que je veuille expliquer, je ne sais plus.» (Saint Augustin, XI, 14, 17).

Ainsi selon H. Vulliez (2002, p.178) le prologue de la Genèse est une méditation sur l’origine et non une réponse à la question du commencement, invitant en cela à «faire l’expérience de soi, de la présence de soi à soi, à rendre son présent à soi». Cette expérience fondamentale (qui fonde), d’identité et de naissance, se fait grâce à la parole entendue, écoutée, interprétée dans une sorte de basculement de la non-existence à l’existence, instant où l’éternité devient tout à coup le temps, où la conscience prend conscience d’elle-même, où s’énonce le «je» qui, prononcé, fait saisir l’indicible de soi-même.

«Au commencement était le Verbe,
Et le Verbe était tourné vers Dieu,
Et le Verbe était Dieu. (…)
Et le Verbe s’est fait chair
Et il a habité parmi nous
Et nous avons vu sa gloire,
Cette gloire que, fils unique plein de grâce et de vérité,
Il tient du père.»

Prologue de l’ Evangile selon Saint Jean

Si j’ai choisi d’illustrer ma réflexion de cet extrait de l’évangile[2], qui plus est un prologue[3], c’est qu’il rassemble dans le même énoncé deux points majeurs: le commencement et l’incarnation.

Vulliez (2002) qualifie ce texte «d’hymne liturgique à la gloire du Verbe incarné» ou encore de «mouvement final d’une symphonie reprenant tous les thèmes». «Plus que tout autre texte, il est à faire entendre et résonner dans la tête et dans le cœur», dans la tête précise-t-il, pour en rechercher la compréhension intellectuelle, et dans le cœur, pour en savourer la musique et faire vibrer une écoute intérieure afin d’en percevoir La Parole au-delà des paroles.

Concernant cette question cruciale du commencement, j’aimerais faire référence à une entreprise majeure qui impliqua de nombreux historiens, intitulé et publié chez Gallimard «Essais d’égo histoire», (1987) dirigé par Pierre Nora, qu’on qualifia d’entreprise qui ne ressemble à aucune autre, en expliquant qu’il s’agissait d’une sorte d’enquête visant à demander aux historiens de se faire les historiens d’eux-mêmes. Formidable invitation à faire une histoire de sa vie et entreprise qui ne pouvait qu’intéresser les spécialistes des histoires de vie en formation, curieux de voir comment les historiens allaient appliquer à eux même une démarche qu’ils maitrisaient parfaitement pour d’autres. Autrement dit, qui est «le je» qui fait histoire? Parmi tous les historiens qui se sont prêtés au jeu (au «je»), la réponse de Chaunu est spécialement intéressante:

«Je suis historien parce que je suis le fils de la morte et que le mystère du temps me hante depuis l’enfance (…) J’ai cru longtemps que la mémoire servait à se souvenir, je sais maintenant qu’elle sert surtout à oublier (…) Au commencement était la mort, au commencement était l’oubli.» (C’est moi qui souligne)

Cette idée d’un commencement ancrée dans l’oubli a fait écho en moi lorsque je me suis souvenu avec tendresse et émotion des mots de ma fille, alors âgée de 4-5 ans, qui adorait comme tous les enfants que je lui raconte des histoires et spécialement que je raconte: «quand elle était bébé» jusqu’au jour où sa question me foudroya autant qu’elle m’émerveilla, me laissant par ailleurs sans réponse:

– Oui mais avant j’étais où?
– Avant ta naissance?

Et face à l’enfant, à sa question que je comprenais comme une perplexité de l’oubli dont nous étions tous envahis, tous aussi savants ou curieux que nous soyons… je me mis à inventer:

– Tu étais dans les étoiles, tout proche de la Lumière!

Les écritures de soi

Georges Gusdorf (1990 a et b) dans un ouvrage majeur ayant pour titre «Lignes de vie», en 2 tomes, rappelle que toutes les civilisations, en Orient, en Occident, en Afrique, etc. ont formulé «des liturgies» assurant la continuation de leur vie communautaire. Avant d’être écrits, les textes ont été élaborés, transmis par la tradition orale sous l’égide de dépositaires sacrés tels que prêtres, aèdes, prophètes, etc.

«Au commencement du commencement était le mythe, et les premières écritures furent des écritures saintes, évoquant avec autorité les grandes œuvres des dieux et les exploits des héros fondateurs de l’humanité» (Gusdorf, 1991, p. 95).

Si actuellement dans notre société, dite moderne, on constate une laïcisation et une déchristianisation de la pensée, Gusdorf[4] pensait que ce sont des effets de surface qui n’entament pas les structures profondes. Les héritiers puisent aux sources d’un double patrimoine que sont les Ecritures Saintes et les écritures de l’Antiquité classique (Homère).

«La Bible et Homère n’ont pas cessé, à travers les âges d’interpeller les hommes de culture, de susciter de leur part la révérence due aux révélations transcendantes, et de fournir des thèmes et des modèles à tous ceux qui se mirent à leur école.» (ibid., p.100).

Il existe une logique biologique de la croissance et du dépérissement, une logique historique des événements mais, selon notre auteur, cette logique ne porte pas sa justification dernière. L’homme étant un être de conscience, il se trouve face à cette énigme, ce mystère qu’il est pour lui-même, sujet en recherche de sens eschatologique[5], pris dans une démarche initiatique faisant de la vie son chemin de connaissance.

Dans l’ouvrage passionnant de M. Lani-Bayle (1997) L’histoire de vie généalogique, d’Œdipe à Hermés, qui relève, avec la métaphore de l’arbre généalogique, le transfert à la nature, au rameau, au tronc commun et renvoie au symbole de l’arbre cosmique, arbre de la Genèse reliant les trois mondes, terrestre, aérien, céleste. Selon cette auteure, la reconstruction généalogique est un «accouchement à rebours» ou un art d’accoucher de ceux qui nous ont engendrés.

A. de Peretti, en préface à cet ouvrage, qualifie lui aussi ce chemin labyrinthique d’une recherche de verticalité afin d’extraire nos existences de leur apparente platitude, pour retrouver l’arbre inversé, apprivoiser les ombres paradoxales, les ancêtres envahissants, s’accommoder des hiérarchies enchevêtrées, s’interroger sur les thèmes et légendes familiales qui ont scandé nos jeunesses et soutenus nos maturités. Dans une magnifique formule, il résume: «Nous nous échappons à nous-mêmes juste en nous rejoignant.» Tandis que Pineau en postface, toujours du même ouvrage, souligne « le message généalogique » des morts, comme une loi autre que génétique, qui nous détermine biologiquement. Selon Pineau, il s’agit d’aller dans cette pré-histoire, pour retrouver ses racines, faire revivre les ancêtres, les accoucher en s’accouchant, devenir système auto-poïétique.

Dans la mentalité hébraïque primitive comme dans celle de tous les peuples antiques, la parole et l’objet sont une seule et même chose, désignée par le même terme hébreu dâbâr.

«Une fois proféré, le verbe ne peut être repris et exerce son action. Ce pouvoir du mot donne sa force à la parole des prophètes […]. C’est sur ce pouvoir matériel des sons que repose toute la magie primitive, dans toutes les civilisations. Mais si Yahvé peut déléguer à certains hommes son pouvoir créateur, il ne s’agit pas d’une parole magique […].Au figuré seulement, on peut dire que le commencement de toute œuvre est la parole[6]. Le dessein précède l’action, mais ne la suscite pas.» (J.-C. Bologne, 1991, p. 254).

Contrairement à l’idée commune que l’être préexiste au langage, nous voudrions retrouver dans cette parabole divine, l’idée que le verbe/récit est au contraire «un prérequis existentiel» et souligner le fait qu’il ne puisse y avoir de savoirs autres qu’incarnés.

En outre, cette parabole[7] pose la question de l’humain dans sa dimension spirituelle. Le logos identifié, incarné en la personne du Christ, c’est encore la parole habitant l’homme comme une alliance intérieure entre humanité et divinité. La parole permettant à l’homme d’advenir, à la fois dans une naissance «en éternité» et dans le temps originel de son vécu.

Il va de soi alors, que si l’on conçoit le sujet de connaissance comme un être vivant, un être de chair, la connaissance elle-même ne peut jamais être «désincarnée», extérieure au sujet, ou simplement objective. Elle devient l’incarnation d’une subjectivité concrète, celle du sujet vivant, lequel ne se laisse pas décomposer en facultés séparées, ni morceler en compétences isolées.

La question devient alors de savoir comment tisser les liens entre expériences, récits, pensées? Comment dire ou écrire l’histoire d’une vie? A ce point de la réflexion, deux remarquess’imposent:

la dimension bios, de la vie implique l’expérience du vivant, expérience comprise dans des temporalités, des cycles ou des étapes, mais globalement comprise entre la naissance et la mort. L’expérience de vie est alors l’ouverture à un monde d’inconnu, aux abîmes questionnants de l’être en vie, de ce qu’est le soi, l’entrée dans la conscience de soi, le questionnement de l’origine et/ou de lacontinuité; d’où «je» viens puisque je ne me suis pas auto-engendré et comment «je» me constitue moi, de ce qui n’est pas moidans cette culture, cette société, ces temporalités, ces filiations auxquelles «j’» appartiens et qui me donnent l’espace de ma liberté[8] d’être? Comment je fais ma vie, je construis mon histoire, le sens que je lui donne qui est aussi le «sens que je donne à la mort».

La dimension de la parole, du Verbe, des mots, du signe comme étant au fondement d’une dynamique existentielle ouvrant des commencements, l’accès à l’historicité, aux temporalités platonicienne, augustinienne ou ricœurienne avec le concept de tiers-temps articulant et conjuguant temps biologique et temps cosmique. Cette parole fondatrice est toujours parole adressée à l’autre. A la conscience d’un soi, qu’exprime le «je» qui parle, répond, s’interpose l’autre qui écoute, entend, reçoit. C’est «l’être ensemble» qui se trouve engagé ici, très largement, d’un point de vue humain, «hétéropoïétique»[9] et dans sa dimension cosmique.

En lien avec les moins de Tibhirine, j’ai choisi trois exemples de récits de vie qui me permettent d’illustrer différentes postures:

– Christine Ray (1998) «Christian de Chergé. Une biographie spirituelle du prieur de Tibhirine»

Juste après l’annonce de la mort des moines de Tibhirine, le 21 mai 1996, la lecture du testament de Christian de Chergé fit choc, laissant entrevoir une personnalité spirituelle et une vocation hors du commun. Deux ans plus tard, Christine Ray a été la première à faire découvrir la vocation monastique singulière du prieur de Tibhirine. Il s’agit bien de la biographie d’un personnage qui a disparu et dont l’auteur-biographe reconstruit l’histoire à partir de documents, de relectures des œuvres et d’entretiens auprès de proches

– Frère Jean Pierre et Nicolas Ballet (2012) «L’esprit de Tibhirine»

En 1996, frère Jean-Pierre Schumacher échappait par miracle à l’enlèvement des moines de Tibhirine. Agé en 2012 de 92 ans, cet ancien Malgré-Nous originaire du Thionvillois est le dernier survivant du drame. Pierre Ballet, journaliste va aller à sa rencontre au monastère notre Dame de l’Atlas à Midelt (Maroc) et y effectuera 3 séjours en immersion complète entre avril 2011 et février 2012, puis un autre séjour en Algérie en juin 2012. La note en ouverture du livre explique la démarche de Pierre Ballet et surtout son souci d’être relu et approuvé «par ses interlocuteurs et par les intéressés»

«Ce projet est le seul a avoir reçu la pleine approbation de notre Dame de l’Atlas à Midelt pour être publié du vivant de père Jean Pierre, démarche exceptionnelle chez des moines trappistes.»

En incipit:

«J’ai pressé sur le bouton de la sonnette. Quelques minutes plus tard, j’entends des bruits de pas derrière le grand portail beige. Un petit homme apparaît avec une veste polaire. Il s’avance vers moi en souriant pour me donner l’accolade monastique (…). «Tu as fait bon voyage?» me demande Frère Jean-Pierre. Il sait combien la route est longue pour rejoindre Midelt…» (p.13)

Magnifique entrée en matière avec le «je»du recueilleur, «il» de l’interlocuteur… et puis insertion d’un dialogue rapporté avec ce «Tu»adressé par Frère Jean Pierre.

La démarche est celle d’un recueil de récit de vie (Schmutz, 2016 a et b). Outre le témoignage recueilli du dernier vivant, il fait mémoire d’une époque, d’un combat et il nous permet d’être un témoin du témoin et de découvrir avec le recueilleur comment le moine Jean Pierre à 92 ans poursuit fidèlement l’œuvre de Tibhirine en maintenant le dialogue avec les musulmans. Il raconte aussi l’après et comment le testament de Christian l’a interpelé ou encore comment le film «Des hommes et des dieux» de Xavier Beauvois a suscité de très nombreuses rencontres.

Nicolas Ballet est un recueilleur attentif, respectueux et le lecteur se sent entraîné et invité à découvrir la profondeur du moine survivant, notamment quand il approche la question qui l’a toujours obsédé: pourquoi les autres moines et pas lui? «Cela signifie-t-il que je n’étais pas prêt à accueillir le Seigneur la nuit de l’enlèvement?», s’est longtemps interrogé le religieux. Avant de se rallier à l’explication «qu’il y a des frères amenés à témoigner par le don de leur vie et d’autres à le faire à travers leur vie.»

– troisième exemple; un film ayant pour titre Qu’Allah bénisse la France réalisé par Abd Al Malik (2014) adapté du livre autobiographique du réalisateur racontant son histoire d’enfant d’immigrés, surdoué, élevé par sa mère catholique avec ses deux frères, dans une cité de Strasbourg. Entre délinquance, rap et islam, il va découvrir l’amour et trouver sa voie grâce à la volonté de réussir et d’avoir un avenir meilleur. Le titre «Qu’Allah bénisse la France» n’est pas une provocation mais un message d’apaisement tourné vers le vivre ensemble et la tolérance.

Il ne s’agit ni d’une biographie filmique, ni d’un récit de vie, mais d’une adaptation cinématographique d’un récit autobiographique. Cet autre support «pour dire et prendre la parole» est d’autant plus intéressant que l’auteur est un jeune musicien spécialisé dans le rap et le slam qui va trouver un autre mode de se raconter. C’est un film qui ressemble à un conte moderne entre foi, amour et musique. Pour ma part, quand j’ai découvert ce film, je n’ai pu m’empêcher de penser à Christian de Chergé et à son testament. Je me disais que c’est un film qu’il aurait aimé et qu’il aurait salué comme étant 20 ans plus tard, une belle façon de porter cette parole d’amour…. En la déportant en France 20 ans plus tard avec Allah pour bénir le pays du christianisme.

Les histoires de vie en formation

En outre, si le «moi» a beaucoup occupé «l’espace et le temps», il semble avoir répondu à l’exigence d’un contexte de société «individualiste» pour laquelle l’individu (terme éminemment sociologique) avait tout intérêt à se construire un Soi, à devenir Soi, ou cheminer vers Soi (terme éminemment psycho-analytique). Ce n’est pas un hasard si, à cette même période, la formation a introduit le concept d’auto-formation et celui de formation tout au long de la vie. Dans cette perspective, les Histoires de vie comme démarche de formation ont parfaitement contribué à accompagner «les personnes» dans un processus expérientiel, faisant de la vie et du sujet connaissant, la dynamique de l’apprentissage d’un être-au-monde largement inspirée de la phénoménologie et du mouvement romantique.

«Le pouvoir-savoir que se donne celui qui, en formant l’histoire de sa vie, se forme lui-même doit lui permettre d’agir sur lui-même et sur les structures sociohistoriques dans lesquelles il évolue, en lui donnant les moyens de réinscrire son histoire dans le sens et la finalité d’un projet.»
(Delory-Momberger, 2000, p. 245)

Dans le contexte qui nous occupe, nous ne pouvons ignorer l’héritage sartrien qui, en réaction au positivisme, revendique le principe de la conscience intentionnelle de l’homme: «L’important n’est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu’on fait de nous» (Sartre, 1952)[10], et marque de cette même volonté la liberté intentionnelle de tout un mouvement, visant l’émancipation et la reconnaissance d’un «Nous» contre le «On». Un «nous» qui signe visiblement un sujet pluriel et multiple, sujet-actant en opposition et en reliance à un «on» nécessairement articulé puisqu’il se trouve enchâssé dans une proposition subjonctive dépendante de la principale.

La question n’étant pas de savoir si les histoires de vie, les récits de vie, les autobiographies et autres formes d’expression du Soi, sont un effet de mode ou un phénomène de société, mais de comprendre comment s’exerce cette activité «narrative» pour la personne, et sous quelles formes, reconnaissant avec Bruner (1986, 2000) l’intérêt pour le récit comme une forme d’art, de culture, «une subjonctivation de la réalité, une façon dont les humains construisent leurs mondes (et leurs châteaux).» (Bruner, 1986, 2000, p. 65).

Ou encore Comment l’homme se saisit de sa propre vie, de son expérience, de sa condition historique pour donner sens et forme à sa vie et trouver les conditions d’être-au-monde?

Puisque nous ne pouvons saisir la vie en soi, les moyens de comprendre passent par l’expression, les extériorisations, les signes objectivés, les mises en forme, les transpositions dans une articulation compréhensive.

La démarche des Histoires de vie, quand bien même elle s’inscrit dans un cadre institutionnel et des dispositifs de formation, rejoint une dynamique de formation «expérientielle» du récit. Il ne s’agit pas d’apprendre à faire un récit de sa vie mais de solliciter la personne pour qu’elle utilise et recoure à ses compétences et ses savoirs dire, raconter, écrire qui lui permettent de donner forme à son histoire. C’est en considérant ce que tout un chacun pouvait dire de sa vie, que peu à peu il est apparu que les auteurs des récits[11] nommaient les apprentissages et les expériences qui semblaient avoir marqué leur vie, contribuant ainsi à penser la formation «tout au long de la vie» dans l’émergence d’un travail d’analyse, de lecture, d’écriture et d’interprétation. Cette approche offre l’opportunité d’un travail réflexif de ce qui fait le récit de soi et l’histoire d’une vie. Dans ce contexte de formation, il nous semble devoir souligner, comme un signe manifeste de ce tournant épistémologique et méthodologique, l’effacement du discours théorique au profit d’une appropriation par le sujet lui-même de son pouvoir de formation visant à donner forme à sa vie.

Pineau et Le Grand (1993 1ere ed) dans un petit opuscule des éditions «Que sais-je» donnent cette définition de l’histoire de vie comme étant: «une recherche et [une] construction de sens à partir de faits temporels personnels qui engage un processus d’expression de l’expérience».

Le récit que le sujet fait de sa vie contribue à la connaissance de ce qu’il est et ce qu’il fait.

Comment le «Soi» mis à l’épreuve de son histoire se trouve-t-il nécessairement impliqué dans des remaniements de rapports à «l’autre» ou encore dans l’élaboration d’une nouvelle intelligibilité interrelationnelle. En ce sens, «apprendre à se connaître» dans un espace collectif, partagé, rassemble et confronte les individualités dans une reconfiguration de la dimension du «vivre ensemble».

L’“avec” est une détermination fondamentale de l’“être”. L’existence est essentiellement co-existence. Non seulement co-existence de “nous” (les hommes), mais de tous les étants (il faut de tout pour faire un “monde”). Être-avec, ou s’exposer les uns aux autres, les uns par les autres: rien à voir avec une “société du spectacle”, mais rien à voir non plus avec une inexposable “authenticité ». Nous? mais c’est nous-mêmes que nous attendons sans savoir si nous nous reconnaîtrons.(J.-L. Nancy, 1996, réed augmentée 2013)

Pour ne pas en finir, ni avec la parole, ni avec la vie…

«Les oiseaux, c’est nous. La branche c’est vous.»
(Dialogue du film «Des hommes et des dieux», Beauvois)

«Il n’y aura plus qu’un petit reste et la souche reverdira». Cette Parole d’Isaïe qu’aimait dire Père Amédée un des deux survivants. «J’en atteste la source reverdit, petit à petit, et sans que nous ayons pu seulement prévoir ce que serait cette nouvelle vie.»
(Frère Jean Pierre Schumacher, 2012, p.36)

Comme j’ai pu l’expliquer en introduction, mon inscription dans les histoires de vie en formation a été marquée par mon travail doctoral avec une thèse dont le titre même témoigne de mes intentions:

L’histoire de vie comme processus de recherche-formation d’un sujet narratif faisant œuvre de vie; de l’œuvre de Georges Haldas aux récits des sans paroles.»

Avec Pierre Dominicé et Marie Christine Josso comme directeur et membre du jury.

Ma question de recherche se centrait sur la prise de parole d’un narrateur et investiguait le «je» qui se raconte et devient auteur de son histoire. La recherche envisagée portait sur un projet de connaissance de la dimension formative du récit de vie qui postule «le sujet connaissant» et ouvre aux espaces de formation de soi par soi, de soi aux autres, de soi au monde.

La personne qui fait son récit, s’implique dans la production de son histoire de vie, et emprunte «une forme discursive»: laquelle ou lesquelles? La forme du récit manifeste de l’historicité du sujet qui se raconte. Le récit fait œuvre de formation en créant un espace d’interpellation entre le récitant ou l’écrivant et «ce qu’il fait de ce qu’on a fait de lui». Le récit l’engage à construire du sens à partir d’expériences vécues.

Que nous apprennent les écrivains et les artistes de cet art de la mise en forme du sens? Quel est pour l’écrivain le sens de l’œuvre? Comment met-il en forme ce concept de «faire de sa vie une œuvre»? Comment, après avoir construit son récit biographique, «l’auteur» fait-il œuvre de sa vie rejoignant cet art de l’existence visant l’acquisition de l’indépendance, la maîtrise de soi et poursuivant le désir de se donner une forme dans le sens d’exercer une action sur soi-même, de se façonner?

«Dans l’état de poésie, on part aussi du sensible pour accéder – par la parole – à l’au-delà du sensible. C’est aussi une transfiguration. On part de la sensation, pour arriver, à travers la zone affective, à la pensée. A la conscience. Chaque parole poétique, en ce sens, refait l’histoire du monde et de l’Homme.» (A1, G. Haldas, 1996, p. 50).

Jean Vuilleumier (1982) ami proche de G. Haldas écrira à ce propos:
«Il n’entend pas donner une œuvre littéraire mais un moyen pour chacun en le lisant, de prendre conscience de lui-même».

Faisant de L’écriture, une «possibilité» pour l’homme de prendre conscience de sa condition d’homme, d’approcher humainement les autres, tout autre, et ce tout Autre qu’est le Christ pour Haldas, ou Dieu, Mahomet, Bouddha, le Juste pour d’autres.

«Ecrire, ce sera « transfigurer toutes choses » pour les faire passer de la « précarité à la permanence », instaurer entre les vivants une « relation d’éternité », nous révéler toujours davantage dans notre « double nature de meurtrier et de victime » et, par-là, nous engager dans « ce processus de la transfiguration vitale qui nous fait passer de l’un à l’autre » – nous aider à « oublier les accidents du moi et nous révéler à un état de communion »». (Vuilleumier, 1982, p. 213).


Catherine Schmutz-Brun. Après des études en lettres et linguistique (master) à la Sorbonne Nouvelle, Catherine Schmutz-Brun a commencé par enseigner au secondaire puis elle s’est intéressée à la formation des adultes. C’est à l’université de Genève auprès de P. Dominicé et M-C. Josso qu’elle s’est engagée et a entrepris un doctorat en Histoires de vie. C’est dans ce contexte, qu’elle a monté et créée à la formation continue de l’Université de Fribourg un certificat de recueilleuses et recueilleurs de récits de vie.

 


Bibliographie:

  • Abd Al Malik (de son nom Regis Fayette-Mikano) (2014) Qu’Allah bénisse la France, film
  • Beauvois Xavier, (2010) Des hommes et des dieux» Film
  • Bologne, J.-C. (1991, rééd. 1999). Dictionnaire d’allusions bibliques. Paris: Larousse.
  • Bruner, J. (1986, trad 2000.). Culture et mode de pensée; l’esprit humain dans ses œuvres. Dreux: Retz.Titre original: Actual Minds, Possible Words (1986).
  • Bruner, J. (2002 trad.). Pourquoi nous racontons-nous des histoires? Dreux: Retz.
  • De Chergé C. (1997) L’invincible Espérance, Paris: Bayard Editions
  • Delory- Momberger, C . (2000). Les histoires de vie, de l’invention de soi au projet de formation. Paris: Anthropos.
  • Escrivan, E (2010) Un monastère cistercien en terre d’Islam, Paris: Cerf
  • Gusdorf G.(1990 a et b) Lignes de vie1: les écritures du moi et Lignes de vie2: auto-bio-graphie. Paris: O.Jacob.
  • Haldas, G. (1996) Entretiens de l’auteur avec Catherine Schmutz
  • Henning C (2016, dir) Tibhirine, L’héritage, Préface du pape François, Montrouge, Bayard
  • Lani-Bayle, M. (1997) L’histoire de vie généalogique, d’Œdipe à Hermés, Préface A. de Peretti, Postface G. Pineau , Paris: L’Harmattan
  • Nancy, J.-L. (1996, réed augmentée 2013) Etre singulier pluriel, Paris; ed Galilée
  • Nora, P (1987, dir ) , Essais d’égo-histoires, Paris, Gallimard
  • Pineau, G et Jobert, G (1989, tome 2) Histoires de vie, approches multidisciplinaires, Paris: L’Harmattan
  • Pineau, G, et Le Grand , J.-L. (1993) Les histoires de vie «Que sais-je» Paris: PUF
  • Ray, C. (1998) Christian de Chergé, une biographie spirituelle du prieur de Tibhirine, Paris: Albin Michel
  • Ricoeur, P. (1983). Temps et Récit, tome I. Paris: Seuil.
  • Saint Augustin. Les confessions, dir. de L. Jerphagnon, vol. Bibliothèque de la Pléiade (1998). Paris: Gallimard.
  • Sartre, J.-P. (1952). St Genet, comédien et martyr. Paris: Gallimard
  • Schmutz-Brun, C. et Josso M.-C. (2002) La construction d’un savoir singulier pluriel sur la formation expérientielle fondé sur une interprétation intersubjective de récits de vie Variations à deux voix, Raisons Educatives, Genève.
  • Schmutz-Brun, C. (2012) L’histoire de vie d’un sujet narratif faisant œuvre de vie. De l’œuvre de Georges Haldas aux récits des sans paroles. Berlin: Paf, Presses Académiques Francophones.
  • Schmutz-Brun, C. (2015a) Vous avez dit «formation»? Bizarre, comme c’est bizarre! In chemin de formation n°19 coordonné par MA Mallet
  • Schmutz-Brun, C. (2015b) L’expérience suisse du troublant récit de vie In chemin de formation n°19 coordonné par MA Mallet
  • Schmutz-Brun (2016) Histoires des naissances et recherche de sens in Histoires de naissances et naissances d’histoires C. Chaput_Le Bars (dir) Paris: L’Harmattan
  • Teissier H , Minassian m.-D. (2012) Tibhirine, la fraternité jusqu’au bout, Strasbourg, Ed du signe
  • Vuilleumier, J. (1982). Georges Haldas ou l’état de poésie, Lausanne; L’Age d’Homme.
  • Vulliez, H (2002) Et la parole prend chair. Paris: Cerf.

[1] Advenir: substantif désignant un événement possible, arrivant de manière non absolument prévisible, quoique attendue.
[2] L’évangile: nm étymo évangélium; bonne nouvelle, de même racine que«ange».

Si Evangile (E majuscule, mais mot au singulier -importance de l’écriture!) est l’enseignement de Jésus-Christ, Evangiles (E majuscule, mot au pluriel) sont les livres de la Bible dans lesquels sont consignées la vie et la doctrine de Jésus-Christ. Avec un peu d’audace, nous pourrions identifier là les premières approches biographiques (ou plus précisément hétéro-biographiques) dans la mesure où il s’agit d’une vie racontée dont on veut comprendre l’enseignement – la vie en formation.
En outre, il faut souligner que les évangiles sont des récits biographiques dont«le héros» principal n’a jamais manifesté la moindre intention «d’écrire son histoire ou sa vie».

[3] Prologue, (pro-logos; avant le discours) partie du discours qui introduit le discours. Or toute question étant celle du commencement (logos), voilà que dans sa forme même le prologue suppose une forme antérieure au logos … donc l’infinitude originelle!
La réponse «Au commencement était le Verbe» (logos dans le texte) se confirmerait dans cette entrée discursive par un pro-logos, sorte de mise en abyme du commencement dans le commencement, d’une parole avant la parole.
[4] Georges Gusdorf avait été disciple de Léon Brunschvicg. Pendant la guerre il avait passé cinq ans en prison dans plusieurs camps de concentration nazis, où il avait fondé une Université pour les prisonniers et avait écrit sa thèse de doctorat sur «L’expérience humaine du sacrifice» (dirigée par Gaston Bachelard).
[5] L’eschatologie est la vision des choses ultimes (ta eschata, en grec) en même temps que celles des fins dernières de l’homme. Qu’est-ce qui advient après, après les limites de l’espace et du temps de notre condition humaine?
[6] C’est nous qui soulignons.
[7] Pourquoi ce discours en paraboles? Vulliez (2002) postule qu’il s’agit d’une forme discursive «contemporaine» de la naissance du Christ. Un genre littéraire que le judaïsme a beaucoup développé: «En Israël, on avait l’habitude de raconter des paraboles, les rabbis illustraient leurs commentaires de la Torah avec ces récits» (ibid., p. 67) … mais encore une fois, un «genre» de la littérature orale dont on ne retrouve plus malheureusement trois siècles plus tard que quelques traces dans les écrits.
Parabole, du latin parabolê (composé de para; auprès de, à côté et ballein; lancer) est une forme littéraire qui consiste à mettre une réalité à côté d’une autre de manière telle que par le jeu de la comparaison, on puisse mieux la connaître sans pouvoir la connaître parfaitement puisqu’on restera toujours à côté.
La parabole comme la fable, l’allégorie, la métaphore, la poésie, conduit aux limites du compréhensible, elle dévoile en cachant, elle cache en dévoilant. Elle fait passer du monde physique au monde spirituel, ouvrant à l’homme, un chemin de connaissance vers l’inatteignable réalité constamment tenue «à côté» dans une distance qui seule permet la réflexion, dans un espace comme un jeu de liberté entre celui qui parle et celui qui écoute.
Par ailleurs, la parabole, sorte de proverbe, sentence, devinette, est une forme de message-énigme qui ne répond pas mais questionne, impliquant l’écoutant à «chercher» et découvrir le sens caché. «La parabole semblable a une amande dans sa coque» a un noyau et une enveloppe, un dehors et un dedans. Entre ce qu’elle dit, et ce qu’elle dit qu’elle ne dit pas, entre ce qu’elle se contente de suggérer et ce qu’elle suggère qu’elle ne dit pas, elle provoque un vide, un manque, une insatisfaction et réveille, stimule les aspirations à entrer dans un processus de compréhension approfondie, à manifester le «Je» qui se construit dans une rencontre confiante et complice avec le récitant.
Vulliez relève que cette «délicieuse complicité» est aussi celle de l’enfant qui demande une histoire à ses parents avant de s’endormir: «sorte de communion au mystère de la vie» qui leur échappe (ibid., p. 71).

[8] Benveniste (cité par Flahaut) rappelle que la racine dont provient le mot libre signifie «appartenir à une souche ethnique» par opposition à l’esclave défini comme n’ayant pas de liens sociaux.
[9] Nous préférons ce néologisme modérant considérablement l’ambition du terme autopoïétique qui referme sur lui-même le travail de production de l’identité en devenir.
[10] Nous ne pouvions éviter cette citation qui fut longtemps une «devise» des Histoires de vie dont nous pourrions chercher à repérer un historique des différents usages et critiques dont elle fut la référence.
[11] Ici, nous pensons plus particulièrement aux participants des séminaires « Histoire de vie et formation » proposés à l’Université de Genève dans le cursus des Sciences de l’éducation. Pour la suite de notre recherche, nous élargirons la notion d’auteur de récit de vie et préciserons plus loin les autres instances considérées.

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