Revue Sources

Avec la belle saison beaucoup reprennent joyeusement leur bâton de pèlerin. Ils ont soigneusement préparé leur itinéraire, consulté cartes et sites, partagé les expériences de leurs amis. Leur sac pesé et repesé ne contient que du matériel extra léger propice à de longues randonnées. Tout est prévu pour soigner cloques et fièvres, pallier au manque d’eau potable et aux forts écarts de température. Ils partent certes pour l’aventure, mais  cartes d’assurance et de rapatriement en poche et forts de leurs gadgets électroniques.

De l’autre côté de la Méditerranée, autre scénario. Du jour au lendemain des milliers de familles, incluant nouveau-nés, femmes enceintes, personnes âgées et malades,  doivent  tout quitter, parfois en quelques minutes, parce que leur village ou leur quartier est en passe  d’être encerclé par des forces de mort prêtes à tout: violer, torturer, massacrer…

Je rentre d’Arménie

Le 1er avril 2016 les Azéris ont attaqué deux villages du Haut-Karabagh, région autonome peuplée d’Arméniens. Terrorisée, la population civile a fui vers l’arrière-pays et les quelques vieillards qui ont refusé de quitter leur maison ont été sauvagement assassinés, les oreilles coupées en guise de trophée… Un soldat a été décapité, et la Croix-Rouge a découvert un charnier de dix-huit soldats horriblement torturés. Plus de mille personnes, femmes, enfants, vieillards, ont pris le chemin de l’exode, cherchant un abri miséricordieux.

Dans la capitale Erevan sont arrivés depuis deux ans près de dix-sept mille réfugiés: Arméniens de Syrie, Yézidis, Irakiens, voire Ukrainiens et Africains chassés par la guerre, la famine, des pouvoirs oppressifs. Petit pays sans grands moyens, l’Arménie, au 3ème  rang européen quant au taux d’accueil de réfugiés, se met en quatre pour accueillir ces frères condamnés à l’errance. La fondation KASA en a encadré plus d’un millier sur mandat UNHCR.

Mesurons-nous le désarroi, voire l’horreur que connaissent ceux qui sont jetés brutalement sur des chemins inconnus et hostiles?

Les Syriens se confient: «Nos grands-parents ont fui le génocide de 1915 jusqu’aux terribles déserts de Syrie,  et les rares survivants ont échoué à Deir-Ez-Zor ou à Alep. Trois générations plus tard Deir-Ez-Zor a été occupée par le Djihad, l’église chrétienne détruite,  la population contrainte de fuir en toute hâte pour ne pas être massacrée ou obligée de se convertir à l’Islam. Aujourd’hui nous reprenons la route en sens inverse, sans être même sûrs que nous pourrons trouver notre place dans ce pays, certes accueillant, mais qui peine à nourrir ses propres habitants. Sommes-nous condamnés à un éternel nomadisme?»

Pèlerinage insolite en Anatolie

Le 12 juillet dernier Pascal Maguesyan, journaliste franco-arménien, bon connaisseur des chrétiens du Proche-Orient, décide de commémorer les cent ans du génocide arménien et assyro-chaldéen en faisant  un pèlerinage  de trente jours en Anatolie orientale, sur des terres jadis peuplées d’Arméniens:

«Je voulais faire mémoire de ces gens envoyés à la mort par ces marches forcées, Arméniens, Syriaques, Chaldéens… Le but était de parcourir à pied les neuf cent kilomètres de route qui séparent Ani, à la frontière de République d’Arménie, dont les ruines rappellent que la ville fut la capitale de l’Arménie vers l’an mille, jusqu’à Diyarbakir, l’ancienne Dikranakert, la capitale fondée un siècle avant J.-C. par Tigrane le Grand, roi d’Arménie», confie-t-il au journaliste du site cath.ch.

Après 22 jours et 410 km parcourus, Pascal Maguesyan a dû interrompre sa marche, vu la forte tension créée dans la région après l’attentat terroriste de Suruç, à proximité de la frontière avec la Syrie face à Kobané, et la reprise des combats au Kurdistan entre l’armée turque et le PKK.

Ils étaient artisans, commerçants, fonctionnaires, techniciens, médecins, ingénieurs. Saurons-nous les accueillir, les réconforter, les intégrer?

Il pensait participer au grand pèlerinage annuel du 15 août à l’église Sourb Guiragos (Saint Cyriaque)  à Diyarbakir, reconstruite sur  le modèle de la cathédrale du XIVe s. détruite en 1915 et rendue au culte en 2011 avec le soutien des Arméniens et de la municipalité de la ville.  Non seulement  il n’y arrivera pas, mais l’église sera confisquée quelques mois plus tard et mise à mal.

Routes et déroutes, écrivait Nicolas Bouvier. Mesurons-nous le désarroi, voire l’horreur que connaissent ceux qui sont jetés brutalement sur des chemins inconnus et hostiles? Sans bagages, sans équipement adéquat, sans nourriture, livrés au bon vouloir de passeurs sans scrupules et au mépris de populations excédées ou indifférentes?

Belles histoires de solidarité

Elles émanent la plupart du temps des plus pauvres, parce que plus sensibles à la douleur d’autrui. Eux, connaissent la situation de celui qui  n’a pas de quoi se laver, se vêtir, s’abriter, boire ou se soigner. Ils ne se demandent pas s’ils ont une salle de bains séparée à leur offrir. Ils partagent ce qu’ils ont.[1]

Grecs et Italiens en particulier accueillent ces réfugiés avec beaucoup de générosité en dépit de leurs problèmes propres. Certains arrivent en Suisse, en France, en Allemagne. Il y a peu, la plupart vivaient bien, voire mieux que nous ici. Ils étaient artisans, commerçants, fonctionnaires, techniciens, médecins, ingénieurs. Saurons-nous les accueillir, les réconforter, les intégrer?

Revivre le rêve américain

Au XIXème s. des millions d’Européens partirent pour cette terre promise que représentait l’Amérique.

Au XXème s. des millions de  réfugiés traversèrent l’Europe en tout sens, chassés par les guerres, les pogroms, les génocides. Dans une récente interview sur Euronews, Madeleine Albright, première femme à être secrétaire d’Etat aux USA, d’origine tchèque et qui connut deux migrations douloureuses, disait combien son intégration avait été facilitée par l’accueil chaleureux des Américains d’alors. Une histoire pas si lointaine, qui devrait inciter les nantis que nous sommes à ressentir la tragédie de tous ceux qui ne prennent pas la route pour leur plaisir, mais parce qu’elle est pour eux leur seule chance de survie.

La fraternité l’emportera-t-elle sur la fermeture des frontières et des cœurs?


Monique Bondolfi

Monique Bondolfi

Monique Bondolfi-Masraff, membre de l’équipe rédactionnelle de Sources. D’origine arménienne elle préside à Erevan depuis près de vingt ans  la Fondation humanitaire et de développement KASA. Très sensible de ce fait au génocide qu’a subi son peuple il y a cent ans et à l’émigration forcée qui a suivi, elle est à même de comprendre le désarroi des nouveaux réfugiés qui frappent à nos portes aujourd’hui.

[1] Le directeur local du UNHCR nous racontait combien il avait été bouleversé de rencontrer aux confins de l’Arménie, dans une région menacée par les tirs des voisins, une famille de six personnes vivant dans d’une extrême pauvreté accueillir une autre famille constituée de douze réfugiés.


SIX VOIX

Ce n’est pas la mer qui nous a recueillis,
nous avons recueilli la mer à bras ouverts.
Venus de hauts plateaux incendiés par la guerre et non par le soleil,
nous avons traversé les déserts du tropique du Cancer.

Quand d’une hauteur la mer fut en vue
elle était ligne d’arrivée, pieds embrassés par les vagues.
Finie l’Afrique semelle de fourmis,
par elle les caravanes apprennent à piétiner.

Sous un fouet de poussière en colonne,
seul le premier se doit de lever les yeux.
Les autres suivent le talon qui précède,
le voyage à pied est une piste d’échines.

Erri de Luca, Aller simple, Edition Bilingue. Poèmes. Traduit de l’italien par Danièle Valin, Gallimard, Paris 2015

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