Revue Sources

Vincent Sénéchal

Je perçois de plus en plus clairement le fossé culturel et religieux qui sépare les Khmers de ce qu’ils découvrent en rencontrant le catholicisme pour la première fois.

Tant de choses sont indéchiffrables pour eux! S’ils entreprennent le chemin vers le baptême, il leur faut entrer dans un nouveau langage, découvrir notre liturgie, réorganiser leur vie en fonction de l’évangile. Bref, il leur faut entrer dans une nouvelle façon de voir et comprendre le monde. En introduisant le message de l’évangile au moyen de codes culturels locaux, l’inculturation vise à atténuer ce fossé. Au Cambodge, l’Église a connu un certain nombre d’essais d’inculturation depuis le Concile Vatican II. On peut présenter ces essais en trois grandes phases.

1963-1975: l’effervescence

À la suite du Concile Vatican II, la Conférence Épiscopale Laos-Cambodge a initié la traduction de l’ordinaire et du canon de la messe, ainsi que des études en vue de procéder à des adaptations liturgiques. Des missionnaires, conscients de l’inadéquation de la première traduction de la Bible en Khmer (1954), entreprenaient également à cette époque une nouvelle traduction. Ce travail de traduction est en soi le premier travail d’inculturation.

Durant ces mêmes années, les évêques du Cambodge et du Laos commandèrent un certain nombre d’études à leurs commissions liturgiques nationales et quelquefois à certains spécialistes. Ces recherches portèrent sur les rites traditionnels pour le mariage, les veillées funèbres, les enterrements, les maladies graves; sur certains gestes religieux de vénération; sur l’utilisation du matériel d’orfèvrerie locale pour la liturgie catholique; sur la fête des morts locale et les liens possibles avec la commémoration des fidèles défunts; sur le bouddhisme.

Ces recherches permirent aux évêques de transmettre un certain nombre de demandes au Consilium de liturgie puis à la Sacrée Congrégation pour le Culte Divin. Finalement, elles aboutirent à donner une couleur particulière à la liturgie eucharistique au Cambodge. Ainsi depuis cette époque, les catholiques du Cambodge célèbrent la Toussaint et la fête des morts au moment des fêtes nationales annuelles en l’honneur des morts (Pchum Ben); durant la messe, ils montrent leur vénération par le sompeah (inclination profonde les mains jointes touchant le front); et depuis 1974, il y a possibilité de célébrer la messe dans certains cas sur un autel bas et dans une posture conforme aux habitudes religieuses habituelles du pays.

1975-1998: coup d’arrêt et isolation

L’année 1975 restera dans l’histoire cambodgienne l’année terrible de la prise du pouvoir par les Khmers Rouges et l’instauration d’un régime de terreur sans précédent. Pour l’Église, cette année inaugura plus de vingt années d’isolation. De 1975 à 1979, l’Église fut décimée. Entre 1979 et 1989, elle survécu en grande partie dans les camps de réfugiés à l’extérieur du pays. De 1989 à 1998, elle se réorganisa sur le territoire à partir des baptisés des camps et des survivants restés au pays. L’année 1998 marqua la fin des Khmers Rouges et par conséquent la fin de presque trente ans de guerre.

Durant ces années, les missionnaires oeuvrèrent principalement à accueillir, réconforter, soigner et donner un nouvel espoir aux victimes de la guerre. Assez rapidement, des catholiques réfugiés dans les camps furent rassemblés en communautés, qui très vite connurent un grand nombre de catéchumènes. Aussi, à partir de 1985, un catéchuménat par étapes bien structuré s’organisa dans les camps de réfugiés. Certains rites du mariage traditionnel furent incorporés à la célébration catholique du mariage durant ces années également.

Puis au début des années 1990, de retour au pays, il fut important pour les catholiques cambodgiens de se montrer comme d’authentiques khmers pour survivre, en évitant d’être traités de « traîtres à la nation », c’est-à-dire en étant trop proches des chrétiens vietnamiens ou des chrétiens occidentaux. Ainsi les attitudes liturgiques, dans la ligne des recherches des années 1965-75 et de la pratique des camps, furent-elles « khmérisées »: attitude assise, bâtonnets d’encens, imagerie khmère, musique renouvelée. Sans être devenu une Église nationale, les communautés khmères de cette époque ont revêtu un aspect propre.

1998-2012: chrétiens dans un monde globalisé

La fin de la guerre et des Khmers Rouges en 1998 marqua aussi le début d’un nouveau Cambodge, intégré dans l’ASEAN et perméable à un monde globalisé. Cette période fut caractérisée par la naissance régulière de nouvelles communautés catholiques à travers le pays mais aussi par l’arrivée continue de missionnaires étrangers (avec une inflexion récente vers l’arrivée de missionnaires asiatiques).

Cet état de fait engendra des débats nouveaux sur les méthodes d’évangélisation, sur la liturgie et sur le vocabulaire religieux. A ce titre, on retrouve aujourd’hui au Cambodge les positions les plus variées parmi les missionnaires, allant de tentations syncrétistes au questionnement sur la nécessité d’inculturer le message chrétien. Les questions souvent posées sont celles-ci: inculturer, n’est-ce pas dénaturer? Peut-on évangéliser sans connaître le cœur de l’autre, sa culture, son histoire? L’Église du Cambodge peut-elle se couper de l’Église universelle? Dans l’instruction des catéchumènes, faut-il mettre l’accent sur la rupture (nouveauté chrétienne) ou la continuité (semences du Verbe)?

L’émergence de penseurs catholiques cambodgiens aidera à dépasser ces dilemmes. Car eux seuls connaîtront en profondeur là où se trouvent les leviers qui permettent à un cœur cambodgien de s’ouvrir au mystère pour devenir pleinement cambodgien et catholique.


Vincent Sénéchal s’est découvert en 1996 une vocation de missionnaire au cours d’un stage de volontaire au Cambodge. Pour répondre à cet appel, il entre dans la société des «Missions Etrangères de Paris (MEP) qui depuis le XVIème siècle est présente dans le Sud-Est asiatique. Le P. Sénéchal a passé plusieurs années au Cambodge, pays où il réside encore.

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