Revue Sources

«Soyez toujours dans la joie», écrit saint Paul (Philippiens 4, 4). Et il insiste: «je le répète, soyez dans la joie[1]». Est-il possible de prendre son conseil au vrai, quand on regarde les pesanteurs qui traversent la vie des personnes et la vie du monde? Ou bien s’agit-il d’une hyperbole orientale, voire d’un enthousiasme sans proportion?

Je lisais ces jours-ci, sous une plume amie, ces propos qui frôlent les abîmes. «Qu’il fait sombre, parfois, dans nos existences. Tellement sombre. Trop sombre! Sombre au point que nous nous demandons si la lumière n’est pas qu’illusion, le bonheur que sujet à caution. Encagés dans nos douleurs, nous ne percevons plus rien que nos tourments. Nous ne voyons plus l’autre: tristement nos yeux se ferment sur la conviction que nous sommes condamnés à errer, aveugles et délaissés, dans les couloirs sordides et glauques d’un immense malentendu. En effet, si nous avions pu choisir, jamais nous ne serions venus au monde; non, nous n’aurions pas opté pour un chemin de souffrance qui, inexorablement et quel que soit le décor, ne conduit nulle part ailleurs qu’à la mort.[2]»

Ils m’ont fait penser à ce vers ténébreux de Virgile: «ils allaient obscurs, dans la nuit seule, à travers l’ombre».

Comment, dès lors, entendre la parole de Paul, en voyant s’égrener les nouvelles, en traversant un hôpital, en visitant une prison, en accompagnant un mourant? Comment l’entendre quand les eaux de la Méditerranée engouffrent tant de noyades? Pourtant, il faut l’entendre, puisque Paul l’a vécue, puisqu’il l’a écrite dans le souffle de l’inspiration.

Un autre sage peut nous ouvrir le chemin. Une main amie m’avait un jour calligraphié ce mot précieux: «la joie est en tout, il faut savoir l’extraire». Parole attribuée à Confucius. Elle nous met au défi de trouver les sources de la joie, même au milieu des heures d’ombre. Il se peut que le chemin soit long et étonnant

Nous pouvons commencer par les propos simples et sans émotion du dictionnaire. «Sentiment de bonheur intense, limité dans sa durée, éprouvé par une personne, dont une aspiration, un désir sont satisfaits», voilà la joie selon le Petit Larousse, qui ajoute qu’elle est liée à la gaïté et à la bonne humeur. Tant mieux quand elle advient; pourquoi bouderait-on son plaisir, pour autant qu’il ne soit pas au détriment du respect, de la justice et de l’amour? Festoyer à l’Oktoberfest, goûter un concert, réussir un exploit, faire une découverte, tomber en amour (comme disent les québécois), quel bonheur; et l’on peut en souhaiter des parcelles à chaque personne, mais elles sont limitées.

Le travail de l’émerveillement

Il existe un chemin plus constant, dont la pratique peut être quotidienne, c’est l’émerveillement. Partir à la rencontre des merveilles qui sont à la porte. Cultiver cette rencontre pour faire provision de joie. Les possibilités sont nombreuses; en voici quelques exemples: se réjouir de l’apparition d’Orion dans le ciel; détailler la finesse d’une fleur; feuilleter un livre d’art; écouter une musique; élargir ses connaissances; croiser le regard d’un enfant; partager la convivialité; contempler l’ineffable Mystère. Chacun peut trouver son chemin d’émerveillement et en vivre chaque jour un éclat de lumière. C’est même une nécessité. Et, en prime, cela peut être un acte d’amour. Voici ce que Maurice Zundel disait à des religieuses, mais qui peut s’appliquer à tout le monde: «Vous avez besoin de joie. Nous avons tous besoin de joie, et non seulement la joie est nécessaire à notre équilibre, mais elle est nécessaire à la communauté avec laquelle nous faisons corps. Si nous n’avons aucune joie, nous ne pourrons pas donner cette joie aux autres, et ce seront les autres qui porteront le poids de notre solitude et qui seront jetés dans notre désert. Il est donc nécessaire de découvrir chaque jour une source nouvelle, chaque jour il y a une certaine grâce qui se révèle à vous et qui vous permet de renouveler votre admiration et d’être en contact passionné et jeune avec Dieu.[3]»

L’enjeu de l’émerveillement – source de joie – est grand. Il requiert une ouverture de la personne: sortir de soi, aller à la rencontre. Il demande aussi une capacité d’accueil, pour laisser résonner en soi les harmoniques de lumière, d’amour, de beauté, de connaissance ou de joie qui, d’une manière ou d’une autre, peuvent accompagner la rencontre. Mais aussi, il nous enrichit. Il déploie notre personnalité. Il nous permet d’accéder avec finesse et profondeur à notre moi libre et ouvert.

Souvent, il est dit que l’émerveillement est l’élan spontané de l’enfant qui découvre une chose nouvelle qui l’enchante. C’est vrai, mais ce n’est pas assez. Il est aussi une tâche, joyeuse et légère certes, pour devenir homme. C’est même un travail d’enfantement, humble et confiant. Jour après jour, il peut devenir un habitus, un mode d’être qui donne couleurs à la vie. Au point que le Père Ambroise-Marie Carré, à 90 ans, put donner à un livre ce beau titre: Chaque jour je commence.

Il importe ici de souligner que l’émerveillement est possible même dans des situations difficiles. Etty Hillesum, au camp de transit de Westerbork[4], d’où l’on était embarqué pour Auschwitz, était capable d’admirer les lupins qui poussaient alentour du camp. Plus fort encore, elle savait voir, au-delà de la casquette nazie, la capacité d’humanité de certains Allemands. Et elle essayait d’apporter un peu de sourire et d’entraide dans le camp pour alléger l’horreur… et peut-être pour entrouvrir la fenêtre d’autres perspectives: celles d’une forme de résurrection. Autre exemple: François d’Assise, vers la fin de sa vie, alors qu’il était malade, presque aveugle, terriblement douloureux, composa le Cantique de frère soleil, hymne fraternel et joyeux à Dieu avec toute la création.

La conversion du regard

Pour s’émerveiller, il faut l’ouverture, la rencontre, l’accueil. Mais, par les temps qui courent, une autre attitude est encore requise. Je l’appelle conversion du regard. Les medias soulignent fortement les dysfonctionnements et les catastrophes; les conversations habituelles ne manquent pas de s’étaler sur ce qui ne va pas, ce qui menace, ce qui fait scandale. Ne serait-ce pas plus équilibré si l’on voyait aussi l’autre aspect, celui de la vie, de la beauté, de la générosité possible? Il ne s’agit pas de chausser des lunettes roses et de méconnaître les pesanteurs. Il s’agit de compléter le regard. Pour prendre un exemple très simple, un accident grave sur le pont du Mont Blanc à Genève va faire de grands titres et alimenter de grosses conversations. Mais qui porte attention aux 60000 voitures qui ont traversé la rade sans accident, avec tout ce que cela implique de respect des règles et d’exactitude dans la conduite? Compléter le regard, n’est-ce pas ce qu’a fait Etty Hillesum, en voyant l’autre face du camp, sans méconnaître une seconde la tragédie? La conversion du regard permet d’extraire de la joie dans les situations les plus diverses; Confucius n’avait pas tort.

La joie paradoxale

Mais est-ce bien de cette joie-là, dont parle Paul? N’y a-t-il pas une autre dimension encore? Car la joie, née de l’émerveillement, peut subir bien des éclipses dans les moments difficiles de l’existence. Et, pour faire écho à certaines préoccupations du pape François[5], elle a bien l’air d’être pélagienne, car elle semble être le fruit de notre propre effort d’ouverture et d’accueil des merveilles, même les plus secrètes.

En fait, je crois qu’elle est inspirée par l’Esprit saint, même s’il n’est pas nommé ou reconnu explicitement. Car c’est l’Esprit qui pousse à la recherche. C’est l’Esprit qui donne l’énergie d’aller à la profondeur du chant de la vie. C’est l’Esprit qui donne la joie, pour autant qu’il soit accueilli. C’est l’Esprit qui met en présence du Mystère ineffable, quelque nom qu’il lui soit donné.

Au fond de l’expérience, la joie prend son origine dans le chant de la Présence de Dieu au cœur de l’homme, dans le chant de la Source éternelle de la vie et de la création. N’est-ce pas cela qui animait Etty Hillesum, quand elle pouvait envisager autre chose que l’horreur nazie? Car cette Présence peut être plus forte que les avanies commises par les hommes. C’est ce que j’appelle la joie paradoxale. Les circonstances extérieures sont de malheur, mais au fond, plus tenace, reste le chant de la vie. Etty, d’ailleurs, osait cette parole, que d’aucuns ont pensée folle: «je crois que la vie est belle».

Saint Paul est plus explicite. Il parle de la joie dans le Seigneur. Finalement, la joie naît d’une rencontre avec le Seigneur. C’est cela seul qui peut la rendre constante. L’homme peut être versatile, traversé d’ombres, perclus de souffrances; mais le Seigneur est toujours là, donnant l’énergie de la vie, de l’amour, de la paix. Et donc la joie peut être toujours présente, même si parfois elle n’est pas perçue.

Joie paradoxale pour Paul, lui aussi. Dans tous les malheurs qu’il a subis pour le Christ et en Christ, il a toujours gardé la joie. «Attristé, mais toujours joyeux», écrit-il aux Corinthiens (2 Co 6, 10). Comment les a-t-il traversés? En accueillant la grâce, dont le Seigneur lui a dit qu’elle suffisait. La joie est une grâce, car elle est donnée.

Il est possible d’être plus précis encore. La joie est la présence d’une grâce de résurrection. Qu’elle soit implicite, comme chez Etty; qu’elle soit explicite, comme chez Paul ou d’autres, innombrables.

François d’Assise

Parmi eux, comment ne pas mentionner François d’Assise! Quand, au comble de la douleur, il rassemble ses dernières forces pour dicter à frère Léon le Cantique du soleil, il a déjà un pied dans le monde de la résurrection; il avait d’ailleurs reçu une grâce particulière dans sa prière: le Seigneur lui avait donné l’assurance de son salut. C’est ce même François qui expliqua à frère Léon ce qu’est la joie parfaite[6]. Elle n’est pas dans le succès, ni dans la réussite, fût-elle spirituelle. Elle est présente, si je peux supporter de n’être pas accueilli, de n’être pas reconnu, d’être laissé dehors dans le froid, de recevoir des coups de bâton et rester d’une humeur égale dans la présence du Seigneur. Car, en vivant cela, je partage le sort du Christ lui-même qui ne fut pas accueilli, ni reconnu et qui fut crucifié. Je partage son sort qui s’engouffre dans la Résurrection. La joie parfaite, c’est de faire route avec le Christ jusqu’au bout.

C’est à une même perspective qu’invite le pape François dans son écrit Gaudete et exsultate. Audacieux titre en vérité, citation de Matthieu 5, 11-12. «Heureux êtes-vous lorsque l’on vous insulte, que l’on vous persécute et que l’on dit faussement toute sorte de mal à cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux.»

«La plus belle prière, c’est la joie des autres»

La joie paradoxale, c’est donc faire route avec le Christ, quels que soient les obstacles; c’est faire route, même si cela doit mener à la Croix. Joie impossible en apparence, mais joie reçue par grâce. C’est le Christ qui la donne; juste avant de mourir, il le promet à ses disciples: «vous serez affligés, mais votre affliction se changera en joie» (Jean 16, 20).

Cette joie n’est pas le feu d’artifice d’une consolation personnelle. Elle permet d’apporter une part de lumière et d’espérance dans la vie des hommes. Le témoignage, qu’il soit silencieux ou parlé, de la vie en Christ est au service de la communion et de la joie. Il indique qu’au cœur de chaque personne et dans la communion des personnes, au-delà, au-dedans de tout, il y a le chant de la vie, la promesse d’un amour, l’espérance de la lumière. 

«La plus belle prière, c’est la joie des autres», cette parole de Maurice Zundel a été apposée sur l’église du Sacré-Cœur à Lausanne, où il vécut les 30 dernières années de sa vie. Toujours dans la joie, pour qu’elle se répande comme le chant fort de la vie.


L’Abbé Marc Donzé, prêtre, théologien, auteur spirituel du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg


[1] Cette pensée est constante chez Paul. On la retrouve déjà dans 1 Thessaloniciens 5, 16.

[2] Isabelle Perrenoud, Viens, vis, aime!, De l’errance au baptême, de la nuit à la lumière, éd. Saint-Augustin, Saint-Maurice (Suisse), 1994, p. 9.

[3] Maurice Zundel, Avec Dieu dans le quotidien, éd. Saint-Augustin, Saint-Maurice (Suisse), 1988, p. 107.

[4] Cf. Etty Hillesum, Une vie bouleversée, suivi des Lettres de Westerbork, Seuil, Paris, 1995, pp. 247-345.

[5] Cf. Gaudete et exsultate, chapitre 2.

[6] Je n’y fais qu’une allusion, puisqu’elle fera l’objet d’un autre article ans ce numéro.

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