Revue Sources

Depuis cinq siècles, un retable dû aux ciseaux de Hans Geiler, sculpteur alsacien exerçant son art en ville de Fribourg, honore le patrimoine religieux et culturel du monastères des Dominicines d’Estavayer-le-Lac. Une vie mouvementée et pèrégrinante toutefois. A l’image de l’Ordre des Dominicains!

1527, la Réforme s’introduit en Suisse. Les moniales d’Estavayer, pauvres mais relativement paisibles, ne se doutent pas encore des difficultés et de l’isolement que «la nouvelle religion» va provoquer chez elles au cours des prochaines décennies. Parmi elles, une sœur, entrée tardivement au monastère après son veuvage, Maurice de Blonay, a pour parent l’évêque commendataire de Belley, Claude d’Estavayer. C’est elle qui prend l’initiative de faire exécuter un retable pour l’église du monastère.

 Les commanditaires du retable

– Claude d’Estavayer

Chancelier de l’Ordre de l’Annonciade, abbé de Hautecombe, confident du duc de Savoie Charles II, Claude est impliqué jusqu’au cou dans diverses intrigues en cette période de grande instabilité politique pour le duché de Savoie. Il est peu versé dans les matières spirituelles, et une mauvaise langue de l’époque, exagérant sans doute quelque peu, le décrit ainsi:

«Estant environné en tant de biens et bénéfices, l’évêque de Belley devint grand maître, tenant grand train, suyvant la cour des princes, estant excessif en banquets, maximement aux danses».

On pourrait même, si on souhaitait prêter l’oreille aux commérages, lui trouver deux enfants. Toujours est-il que Claude est un grand amateur d’art et un généreux mécène. Il fait restaurer la cathédrale de Belley; on lui doit les vitraux de l’Annonciation et de l’Assomption à Romont. À Hautecombe,  si les cisterciens se sont défendus becs et ongles contre sa nomination comme abbé régulier (!) par le Pape Jules II en 1505[1], il n’en demeure pas moins qu’il y bâtit une magnifique chapelle dédiée à saint Bernard. Elle devait lui servir de chapelle funéraire, mais le Seigneur ne permit point que cela se fit puisqu’il mourut en Suisse et son tombeau demeura vacant durant quelques siècles…

– Sœur Maurice de Blonay

Elle meurt le 7 février 1526. A-t-elle entamé des démarches pour la création du retable avant sa mort? Ou l’a-t-elle seulement demandé dans ses dispositions testamentaires? Quoi qu’il en soit, ses moyens ne suffisent sans doute pas à couvrir les frais d’exécution. Aussi son noble et fortuné parent vient-il à la rescousse et contribue à la réalisation de l’œuvre. Sa part devait être plus considérable puisque son écusson ne figure pas seulement sur le volet qui lui est réservé, mais par deux fois au centre du retable.

Le sculpteur Hans Geiler

En ce début du XVIe siècle, Fribourg est prospère du fait de sa fabrique de drap et la ville est en pleine effervescence artistique. Un sculpteur venant du Haut-Rhin s’y est installé il y a une dizaine d’années et s’est imposé comme le meilleur artiste de la ville. Il a pour nom Hans Geiler.C’est lui qui sera contacté pour la réalisation du rerable.

retable

Le dos du triptyque

Venons-en au triptyque lui-même. Fermé, la peinture des panneaux de sapin représente, comme c’est la coutume, nos deux donateurs agenouillés en prière. Sur le volet de gauche, le Christ en gloire, entouré de onze apôtres, accueille sœur Maurice, âgée et toute menue, dans la gloire éternelle. À leurs pieds rugit le féroce lion des armoiries de Blonay. Dans le décrochement, Dieu le Père, tenant le monde en sa main, bénit et envoie le Saint-Esprit.

Le volet de droite montre saint Claude, évêque du Jura. Il présente son «protégé», Claude d’Estavayer. Celui-ci est vêtu de l’aumusson de petit-gris, un capuce propre aux chanoines qui couvre la tête et les épaules. Devant lui, le blason d’Estavayer surmonté de la mitre et de la crosse et entouré du collier de l’Annonciade. Dans le décrochement, la Vierge et l’Enfant, entourés d’un nimbe, surplombent la chapelle du monastère. Il s’agit de la chapelle de l’époque, avant sa reconstruction à la fin du XVIIe siècle.

Le panneau central

Mais ouvrons maintenant le coffre du retable afin de découvrir les magnifiques sculptures de tilleul réalisées par Hans Geiler et ses assistants. Dans le panneau central, Marie – patronne du monastère – est représentée comme la vierge de l’Apocalypse, la lune à ses pieds ; dans ses bras, l’enfant Jésus tient  main un globe dans une main et bénit de l’autre. Des quatre anges qui entouraient Marie, deux ont aujourd’hui disparu. Demeurent un ange musicien et un ange tenant une couronne au-dessus de la tête de la Vierge.

À droite de Marie, saint Dominique serre le livre des Evangiles contre sa poitrine, tandis que de la main droite, il tient son bâton de pèlerin (manquant). C’est l’attitude du Prêcheur parcourant le monde pour enseigner la Parole. À gauche de Marie, le docteur de l’eucharistie, saint Thomas d’Aquin, porte en sa main un ostensoir (maintenant disparu) et montre du doigt le Christ présent dans l’hostie.

Les volets latéraux

Le volet de gauche est un haut-relief représentant la nativité: les bergers viennent adorer l’Enfant-Dieu sous une arcade Renaissance alors que trois anges surplombent la scène en chantant la gloire de Dieu. Joseph, quant à lui, est à la fenêtre, quelque peu dépassé par le mystère. Le volet de droite décrit l’adoration des mages guidé non par une étoile mais par un ange. Joseph, toujours à sa fenêtre, est de plus en plus ébahi, il en a même laissé tomber son chapeau!

L’histoire du triptyque

Le retable avait été conçu pour orner le maître-autel de l’église du monastère. Il y reste près de deux siècles, mais en 1702, suite à la reconstruction de l’église, il est  relégué au bas du collatéral de droite, en face de la porte d’entrée. En 1882, la communauté qui avait besoin de fonds pour financer une nouvelle rénovation de la chapelle le vend à un antiquaire de Lausanne pour une bouchée de pain. Celui-ci le cède à la famille de Blonay qui l’acquiert à cause du portrait de sœur Maurice et le place dans son château de Grandson.

En 1958, le retable est racheté par la fondation Gottfried Keller avec l’aide d’amis de la communauté. Il est alors complètement restauré et replacé en 1961 dans la nef de l’église du monastère. Avec les années et les variations d’humidité de l’édifice, le triptyque se dégrade à nouveau. À l’occasion de l’exposition Sculpture 1500 au Musée d’art et d’histoire de Fribourg, en 2011-2012, il fait l’objet d’une nouvelle restauration puis est exposé au musée.

Pour favoriser son retour des travaux de régulation de l’hygrométrie ont eu lieu dans l’église du monastère et un assainissement de la chapelle est en cours. Si Dieu le veut, le vénérable triptyque de Hans Geiler retrouvera sa place auprès des moniales pour l’année jubilaire qui s’ouvre le 15 août prochain.


Sœur Isabelle Lepoutre

est moniale dominicaine à Estavayer-Le-Lac. Elle collabora avec d’autres auteurs à la rédaction d’un livre magnifiquement illustré, paru à l’occasion du septième centenaire de la fondation du monastère d’Estavayer-le-Lac : Les Dominicaines d’Estavayer-le-Lac. Fenêtres sur une histoire. 1316 – 2016, Editions Capedita, Divpnne-les-Bains, 2016, 190 p.

[1] L’histoire raconte qu’il ne fallut pas moins de sept bulles au Pape pour faire admettre son protégé. Les cisterciens ne voulaient pas d’un prêtre séculier comme abbé régulier. Les réticences des moines étaient sans doute justifiées puisque lors de son passage à Hautecombe le jour de Pâques 1521, l’abbé de Cîteaux, Dom Edmé décrit l’état religieux de l’abbaye comme fort relâché et les trente-trois moines « tous peu savants et assez ingrats à ce que j’en su connaître».

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