Revue Sources

La tradition fait remonter la notion de bien commun à St Thomas d’Aquin ([1]) et parle alors d’un monde où la diversité d’opinions et de conceptions du bonheur était réduite. Il semblait naturel, qu’avec la raison et à la lumière de la foi, on sache ce qui était bien pour tous et que la gestion d’un état puisse être évaluée à l’aune de ce bien commun.

Avec le libéralisme et la multiplicité des points de vue et des manières de considérer ce qui est bien, le bien commun a laissé la place à l’intérêt général ou à l’optimum du marché. Le marché et les équilibres auxquels il conduit en termes de prix, de salaires et d’emplois, sont ainsi devenus ce qui définit sinon le bien du moins le mieux et cela permet d’exclure la réflexion éthique ou morale de l’analyse économique pour laisser jouer les seules lois du marché. L’intérêt général est ce qui résulte du « marché politique » où la majorité définit ce qui est à faire et l’impose comme étant le bien de tous, la bonne solution pour gérer un territoire.Le bonheur de tous et de chacun

Réinterroger la notion de bien commun pour penser l’économie et la société appartient surtout à la tradition de l’Enseignement social de l’Eglise catholique ([2]), même si, prenant en compte les crises induites par le libéralisme, certains auteurs ([3]) s’approprient cette approche pour proposer d’autres manières de gérer la société contemporaine. Pour la doctrine sociale de l’Eglise, viser le bien commun est une manière de rechercher le bonheur de tous ET de chacun et non l’un ou l’autre.

Parler de bien commun, c’est d’abord partir d’un point de vue critique sur l’intérêt individuel, non pour nier son existence ou sa force motrice, mais pour faire entendre d’autres logiques que celle de l’individu préoccupé de sa seule satisfaction au détriment de celles des autres, ou pour le moins sans prendre souci des autres. C’est faire entendre que la recherche du seul profit individuel ne conduit pas au bien de tous et que l’égoïsme n’est pas la meilleure façon de faire avancer la société. La concurrence entre égoïstes apparaît comme contre-productive et engendre des coûts humains qui sont non tolérables pour les tenants du bien commun.

L’approche de la société par le bien commun met l’accent sur les relations

Le bien commun conduit:

– à remettre en cause le droit absolu des multinationales de la foresterie qui déboisent systématiquement les forêts indonésiennes ou amazoniennes sans se soucier des impacts écologiques;
– à remettre en cause le droit des chasseurs (convention CITES) à détruire des espèces rares;
– à imposer des mécanismes de réduction des pollutions aux industries qui rejettent des eaux acides ou qui font courir des risques aux riverains;
– à contraindre les entreprises qui stockent des déchets dangereux à prendre des mesures de protection sur le long terme;
– à imposer des évaluations des impacts environnementaux et sociaux pour tous les grands projets.

et sur la nécessité de prendre en compte tous les humains, ou du moins de viser cet objectif. Le souci du bien commun conduit à ne pas se résigner à l’existence d’exclus. Le plus faible est celui à partir duquel il faut penser les stratégies économiques afin de l’inclure dans la dynamique sociale. Le bien commun a pour visée l’intégration et l’insertion du plus grand nombre, c’est en cela qu’il supporte des politiques de solidarité et de soutien social. C’est là sa référence éthique ou normative -la justice sociale- qui renverse les priorités d’une économie au service de quelques uns pour élargir la base des bénéficiaires de l’activité économique. Dans cette perspective, il est prioritaire de se préoccuper des inégalités et des relations sociales, tout en évitant des politiques d’assistanat qui constituent un risque réel. La notion de « subsidiarité », complément indispensable à celle de bien commun, insiste sur la responsabilisation de chacun et des niveaux les plus proches des personnes pour entrer dans la dynamique de la société.

Le corps social est prioritaire

Le bien commun conduit:

– à prendre en compte tous les share holders (parties prenantes) et non seulement les actionnaires (stake holders) dans l’évaluation d’une entreprise;
– à développer les volets environnementaux et sociaux dans les rapports des agences de notation boursières;
– à avoir le souci des conditions de vie des employés qui constituent la communauté de travail qu’est l’entreprise;

L’économie doit être enchâssée dans la dynamique personnelle et collective, elle doit être au service de l’humanité.

– à développer des plans de développement qui prennent en compte les ressources locales et les caractéristiques des territoires.

L’introduction de cette problématique du bien commun affirme la nécessité d’une régulation qui ne soit pas exclusivement ([4]) celle du marché et de la libre concurrence. S’il est déjà nécessaire de mettre de nombreuses règles publiques pour que fonctionne le

marché, il semble essentiel que soit affirmé que la société a des droits supérieurs à ceux des individus et que le corps social est prioritaire. Il ne s’agit pas de nier les droits de la personne (c’est la place de la subsidiarité) mais de reconnaître que les communautés humaines (du micro-local au planétaire) ont une priorité qui peut constituer une contrainte éthiquement juste (ce que contestent les tenants du minimalisme public et de l’ultra libéralisme) par rapport aux libertés ou aux lubies des individus.

Des biens au service des tous

C’est cette réflexion qui aujourd’hui est reprise dans le cadre des biens communs planétaires ou des biens patrimoniaux universels (Kaul, Hugon…). Ce sont des biens qui ne doivent pas entrer dans la logique du marché car ils sont au service de toute l’humanité et leur appropriation privée conduirait à faire peser une menace sur la Terre-Patrie (Morin) et sur l’humanité toute entière. C’est le cas de l’eau et de l’air, des pôles, des forêts… ([5]). La logique du marché ne semble pas capable d’assurer le long terme, la protection de l’environnement. Elle paraît être un mécanisme prédateur, écrasant les autres sphères ([6]) de la reconnaissance sociale qui permettent une vie digne et bonne à chacun et à tous. C’est sur cela que se fonde légitimement la responsabilité des Etats et de plus en plus le besoin d’un régulateur mondial (proposition qui est apparue pendant la crise financière). Ces autorités politiques ont en charge la construction du bien commun et sa protection contre les accaparements privés. La logique du bien commun introduit ainsi d’autres critères de performance et pas seulement ceux – caricaturaux – de la seule rentabilité financière d’un investissement.

Cette approche conduit à remettre l’économie à sa place dans la société et à ne pas en faire une sphère en soi, déconnectée de la réalité sociétale. L’économie doit être enchâssée ([7]) dans la dynamique personnelle et collective, elle doit être au service de l’humanité. Pour les tenants du bien commun, la sortie de crise ne viendra pas seulement de solutions et de techniques économiques, mais bien d’un projet où les valeurs de la société sont réaffirmées. L’économie n’est qu’un outil au service de ce projet. Le passage d’une économie libérale où domine l’intérêt privé à un autre type d’économie n’est pas aisé; ce passage requiert une reconquête du politique et de la démocratie sur les réalités sociales.

Cette perspective du bien commun est à la fois un appel à réintégrer « l’autre » dans les choix et à introduire une régulation éthique dans les politiques économiques. C’est là plus qu’un déplacement, c’est une autre manière de voir la place de l’économie non comme une forme de la mécanique sociale, mais comme un outil au service des personnes et de leur bien être individuel et collectif, leur bien vivre dans la communauté territoriale qui devient de plus en plus planétaire. C’est une perspective où les chrétiens, avec d’autres, ont à être acteurs.

[1]    Par des médiations d’Aristote, d’Albert le Grand… St Thomas réfléchit surtout à Dieu comme le Bien mais dans « de regno » (1265-67) il développe sa réflexion politique sur le bien commun.

[2]    Gaudium et spes n° 26; catéchisme de l’Eglise catholique (n° 1905-1912) et la plupart des textes du magistère traitant des sujets économiques et sociaux ou du développement.

[3]    Ce fut le cas dans les années 45-50 avec G. Fessard (Autorité et bien commun), J. Maritain (La personne et le bien commun) et L.J. Lebret (Découverte du bien commun). Dans la période plus récente, la réflexion porte surtout sur les biens communs (biens publics, patrimoine de l’humanité..) et la solidarité: Petrella, Houtart, Hugon, Stiglitz, Ostrom … Le thème « bien commun » est aussi repris dans les réflexions sur la construction européenne.

[4]    Voir « l’économie sociale de marché » que propose la COMECE (Commission des Episcopats de la Communauté Européenne).

[5]    La liste n’est pas précise et cela nuit à la promotion de ces biens. Il faudrait y ajouter les droits humains, la paix, la santé….

[6]    M. Walzer Sphères de justice, nouvelle édition, Seuil, 2013

[7]    K. Polanyi La grande transformation, Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard (1944) 1983


Jean-Claude Lavigne

Jean-Claude Lavigne

Le frère dominicain Jean-Claude Lavigne, prieur du Couvent de l’Annonciation de Paris, est tout à la fois théologien et économiste. Il a fait ses classes à « Economie et Humanisme », centre de recherche et d’action fondé par le P. Joseph Lebret.

 

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