Revue Sources

Je suis à quelques semaines de ma retraite civile et le hasard d’un dossier de « Sources » sur l’engagement m’invite à m’arrêter quelques instants pour décoder une aventure professionnelle vécue au cœur de ma vocation religieuse.

Dominicain à 49 ans!

Tout d’abord quelques éléments pour contextualiser mon propos. J’entre dans la vie religieuse dominicaine à 49 ans, abandonnant une activité professionnelle dans le monde de la santé. Je démissionne donc. Après une année de noviciat, mon ancien employeur [1. L’Institut et Haute Ecole de la santé La Source (Lausanne)] qui était venu assister à ma prise d’habit me demande si je ne veux pas reprendre mon activité professionnelle avec un pourcentage adapté et compatible avec des études de théologie que je devais entreprendre à l’université de Fribourg.

La question était audacieuse et la réponse ne dépendait plus de moi. Le Provincial [2. Nom que l’on donne pour désigner le supérieur d’une province dominicaine.] fut favorable et en perçut probablement les bénéfices à moyen et long terme.

Je m’attendais à « devoir tout quitter » et me voilà à nouveau « réengagé » dans une activité civile.

Je venais de m’engager dans la vie religieuse pour trois ans avant mes vœux définitifs. Je m’attendais à « devoir tout quitter » et me voilà à nouveau « réengagé » dans une activité civile, celle que j’avais laissée un an plus tôt. L’enjeu était important et risqué car il mettait en articulation plusieurs dimensions: l’apprentissage de la vie religieuse avec une formation exigeante, la responsabilité d’un réengagement professionnel et l’équilibre d’une posture nouvelle en rapport à un passé connu de mes collègues de travail.

Cet équilibre a bien fonctionné jusqu’à la fin de mes études tout en reconnaissant quelques tensions. La décision fut donc prise à mon ordination sacerdotale de maintenir cette activité professionnelle intégrée à mon apostolat général, sans être néanmoins un temps plein. Ce point était déterminant pour assurer l’équilibre entre mes deux « vies ». Il fallait par ailleurs répondre à des besoins précis de la communauté de Genève dans laquelle j’allais être assigné.

Pastorale d’enfouissement

Je réalise aujourd’hui que l’articulation vie religieuse et vie professionnelle doit s’inscrire dès l’origine dans l’essence même d’une vie engagée totalement au service de l’Evangile et de l’Eglise. La dimension professionnelle devient alors un lieu catalyseur, une facette de cet engagement fondamental. Ce qui n’est pas toujours facile à faire comprendre à ses « pairs ». Ne serait-ce déjà qu’à cause d’un environnement si différent.

Par ailleurs, cet apostolat peut apparaître sans protection et présenter toutes les aspérités d’une existence séculière: carrière, évaluation, compétition, production, rentabilité. Des questions peuvent se poser et rendre l’équilibre fragile, mais elles peuvent aussi nourrir et creuser une vocation.

En fait, j’engageais bien plus que moi-même.

J’ai toujours fait le choix de me situer dans mon activité [3. Celle d’enseignant et de chercheur dans le domaine des sciences infirmières, de la bioéthique et de la philosophie des sciences (HES-SO et Université).] uniquement comme professionnel, en indiquant cependant à l’occasion de mes interventions ou rencontres mon identité de prêtre dominicain. C’est dans cette configuration parfois surprenante que se vit une pastorale indirecte ou « d’enfouissement » faite pour une bonne part d’éléments que la vie professionnelle très souvent évacue ou minimise: une certaine écoute et attention à l’autre, la disponibilité pour aborder des questions essentielles, un regard d’espérance, la confiance dans une vie plus forte que la mort…

Dans ce parcours, il y eut aussi des moments de visibilité religieuse, tels la demande d’un baptême pour l’enfant d’une collègue, les funérailles d’une autre collègue qui m’avait demandé de l’accompagner dans ses derniers moments, une célébration pour une étudiante tragiquement décédée…

Travailler dans une institution laïque, fortement marquée par un passé « religieux » [4. L’Ecole La Source, première école « laïque » au monde de soins infirmiers, fondée en 1859, appelée néanmoins Ecole normale évangélique de gardes-malades est depuis 2002 la Haute Ecole de la santé La Source.], sans en être l’aumônier, vivant un sacerdoce qui ne « se dit pas », voilà une belle alchimie qui m’a aidé, entre autres, à comprendre l’importance des mots et du langage qu’il faut souvent interpréter.

Et pourtant pas schizophrène!

Au moment où je quitte mon statut civil, je prends conscience de la densité de ce qui a été engagé. Je ne m’en suis pas toujours rendu compte. Me vient à l’esprit l’expression « mis en gage ». Car dans le mot engagement, il y a une notion de contrat, de promesse, de respect mutuel, de garantie, de caution. J’ai l’impression que ce que je mettais « en gage » du fait de mon identité de prêtre était quelque chose de ma personne dans son unité profonde.

En fait, j’engageais bien plus que moi-même. Cette conviction m’a toujours accompagné sans pour autant me peser. Très souvent mes collègues de travail m’ont demandé comment je conciliais certaines questions bioéthiques ou philosophiques qui faisaient partie de mon programme d’enseignement avec mon choix religieux. Ces questions me renvoient aujourd’hui à celle de l’unité de cet engagement. Je ne me suis jamais senti schizophrène fonctionnant dans des catégories d’existences séparées, affirmer d’un côté ce que je devais nier de l’autre.

Un chemin à parcourir bien plus qu’un but déjà atteint.

Je réalise aujourd’hui qu’un équilibre enrichissant peut s’établir en de telles situations du moment que l’on est enraciné dans une liberté profonde et ouverte trouvée dans l’Evangile. Si j’essaie de mettre des mots et un cadre théologique à cette expérience de vie qui a duré près de dix-huit ans, je les emprunterai à Xavier Thévenot [5. Salésien de don Bosco, il a été un des grands théologiens moralistes contemporains, décédé en 2004.]. Comme lui, je suis de plus en plus convaincu que: « …tout ce qui se commande au nom du Dieu de Jésus-Christ doit pouvoir se justifier du point de vue de la vérité de l’homme, et tout ce qui est prescrit par la raison droite doit pouvoir montrer sa cohérence avec la vérité de la foi chrétienne« [6. Xavier Thévenot, Compter sur Dieu. Etudes de théologie morale, Ed. Cerf. Paris, p.15].

S’engager dans une activité professionnelle tout en ayant engagé pleinement et totalement sa vie par des vœux religieux révèle à celui qui en fait l’expérience le caractère exigeant mais profondément évangélique de ce choix. Un chemin à parcourir bien plus qu’un but déjà atteint.


Michel FontaineLe frère Michel Fontaine, prieur de la communauté dominicaine de Genève, a quitté ses activités professionnelles à Lausanne et Strasbourg. Formé en soins infirmiers, en sciences sociales et en éthique, son apostolat principal demeure la formation et l’accompagnement en lien avec la pastorale de la santé à Genève et l’Université de Fribourg. Il est aussi membre de l’équipe rédactionnelle de « Sources ».

 

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