Revue Sources

Fait peu commun par les temps qui courent, le frère Pierre de Marolles, 27 ans, a prononcé le 4 octobre 2014 ses vœux solennels – usque ad mortem – au couvent St-Hyacinthe de Fribourg. Sources publie ici son témoignage écrit pour ses amis la veille de ce grand jour au monastère des moniales dominicaines d’Estavayer-le-Lac.

Trois ans! C’est le temps qui s’est écoulé depuis que, dans les mains de mon prieur provincial, je faisais profession et devenais frère dominicain «profès» (et non plus «novice»). Cependant, trois ans, c’est aussi le temps déterminé pour lequel je me suis engagé et qui maintenant est arrivé à son terme.

Je me revois, plein de désir, d’un désir creusé par une année de noviciat, m’engageant à vivre pour trois ans comme frère prêcheur. C’est étonnant de constater, combien je me sens proche de cet instant et pourtant combien d’expériences vécues m’en séparent.

C’est qu’il y a un paradoxe dans tout engagement (pas seulement religieux): on sait généralement à quoi on s’engage, mais on ne saura vraiment ce qu’était cet engagement qu’après l’avoir vécu dans sa chair.

Désormais, je me rends compte que ce dont je parlais hier comme de «ma vocation» est aujourd’hui «ma raison d’être».

Dans mon cas, c’était évident! J’ai sans doute expliqué longuement et avec passion à tous ceux qui ont eu l’imprudence de me le demander ce à quoi je venais de m’engager, mais c’est seulement maintenant – trois ans plus tard – que je peux vraiment en parler. Ainsi va la vie: c’est la parole qui descend dans la chair! Vous pouvez relire cette phrase en mettant des majuscules.

Désormais, je me rends compte que ce dont je parlais hier comme de «ma vocation» est aujourd’hui «ma raison d’être». Ce dont je parlais hier, comme «des difficultés à affronter» sont aujourd’hui «mes combats», parfois glorieux, parfois douloureux. Ce dont je parlais hier, comme de «mon espérance» est aujourd’hui «ce qui me fait me lever chaque matin». Dieu n’a jamais été aussi proche, et la distance qui me sépare de Lui ne m’a jamais paru si vaste!

Il y eut cependant des découvertes. Moi qui tremblais à l’idée de longues études, j’espère aujourd’hui ne plus sortir de notre bibliothèque que pour prêcher ce que j’y aurais découvert de beau et de vrai. Moi qui ne savais pas comment j’aillais pouvoir prendre la parole en public, je cherche aujourd’hui les moyens pour que ma parole touche le plus de cœurs possible. Mais ma plus grande découverte date de cet été et c’est à nos soeurs moniales d’Estavayer que je la dois. En effet, j’eus, grâce à elles, la chance d’être un prédicateur «prématuré». Bien que n’étant pas encore prêtre, elles m’ont proposé de prêcher la retraite d’un groupe d’adolescentes. Et voici la découverte: prêcher c’est tout sanctifier. Ce que l’on dit, ceux qui écoutent, mais aussi et surtout soi-même. Comprenez-moi bien: c’est en évangélisant qu’on s’évangélise!

C’est peut-être évident, mais j’avais jusqu’alors toujours vu cela comme deux aspects séparés de ma vie: d’un côté, je suis entré dans la vie religieuse par un appel impérieux à tout consacrer au Seigneur, en sanctifiant même les profondeurs obscures de mon être; et de l’autre, je sens grandir en moi l’appel à quitter cette «retraite» pour aller annoncer au monde la bonne nouvelle de Jésus Christ, mort et ressuscité. En fait, il n’y a aucune séparation, c’est même tout un. C’est même le cœur de l’Evangile: donner sa vie et, par cela même, la recevoir! C’est aussi la clé révélant l’unité fondamentale de la vocation de l’Ordre des Prêcheurs. Pas d’opposition entre le «contemplari» et le «contemplata aliis tradere» (contempler et transmettre aux autres ce qu’on a contemplé). Un seul élan de toute une vie. Puisse-t-il être le mien aujourd’hui, demain et «jusqu’à la mort».


Fr Pierre de Marolles (Photo: Pierre Pistoletti)

Fr Pierre de Marolles (Photo: Pierre Pistoletti)

Le frère dominicain Pierre de Marolles vit au couvent St-Hyacinthe, à Fribourg

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