Revue Sources

Élu Prieur de la Province dominicaine suisse le 6 janvier 2015, le frère Guido Vergauwen parle de ses origines, de sa formation ainsi que des étapes de sa vie dominicaine. Il donne un aperçu des devoirs d’un provincial dans le contexte actuel et celui de demain.

Quand on souhaite connaître une personne, on s’enquiert d’abord de ses racines. On tente de percevoir l’origine de son histoire. Frère Guido, où se trouvent vos racines?

En fait, je dois avouer que mes racines se trouvent dans l’Ordre des Prêcheurs, car j’y suis entré très tôt, tout de suite après le collège. Ce que je suis devenu comme religieux, intellectuel et même homme, je le dois essentiellement à l’Ordre. Naturellement, je peux dire aussi que mes racines se trouvent en Belgique, en Flandre. Mes parents et ma famille y habitaient. Là, j’allais à l’école; là, j’ai grandi. Mais je me suis «éveillé» dans l’Ordre.

Quelle pratique religieuse dans votre environnement familial? Comment se déroulait la vie de chaque jour? Viviez-vous dans un microcosme, comme on pourrait l’imaginer?

A cette époque – préconciliaire – , lorsque j’étais écolier en Flandre, il était naturel d’aller tous les jours à la messe et de se confesser une fois par semaine. C’était l’usage du collège catholique que je fréquentais. Un monde où la pratique religieuse allait de soi. J’avais perdu mon père très tôt; j’ai grandi avec ma mère, mes tantes, oncles, neveux et nièces, grands-parents… Des personnes qui ne manifestaient pas ostensiblement leur foi, mais fréquentaient la messe chaque dimanche. Evidemment!

Dans votre enfance, vous aviez certainement souhaité devenir conducteur de locomotive ou pilote d’avion… A quel moment vous êtes-vous rendu compte que vous étiez appelé à la vie religieuse?

Puisque j’ai grandi dans un environnement marqué par l’empreinte de l’Eglise, on conçoit aisément que mon choix professionnel pouvait entrevoir la possibilité de devenir religieux. Déterminant fut probablement le temps passé au collège où nous avions des retraites annuelles. Un Père dominicain avait prêché la retraite de mon avant-dernière année du collège. Lors d’une conversation privée avec lui, le Père Gerolf van Daele m’a rendu attentif à l’Ordre dominicain. A la fin de l’année, j’ai saisi l’occasion de participer aux journées des vocations organisées par l’Ordre. Le Père van Daele m’apprit que les Prêcheurs vivaient en quelque sorte une vie religieuse «composée», non pas exclusivement contemplative comme celle des Bénédictins, que je connaissais. Les Dominicains formaient un Ordre apostolique basé sur divers piliers: étude, liturgie, vie communautaire et annonce de la Parole. Cela m’intéressait.

« Tout naturellement, dès la fin de mes études secondaires, j’entrai dans l’Ordre ».

J’ai gardé le contact avec le Père van Daele jusqu’à la dernière année du collège. Tout naturellement, dès la fin de mes études secondaires, j’entrai dans l’Ordre. En 1962, l’année de l’ouverture du Concile, je commençai mon noviciat. Avec les novices, j’avais suivi l’ouverture solennelle du Concile, retransmise à la télévision de la salle de récréation des Pères. Car, bien entendu, les novices n’avaient pas de télévision. J’avais rencontré personnellement Jean XXIII, le Pape du Concile, lors d’un voyage à Rome l’année de mon baccalauréat. Une période très excitante. Le but du Saint Père, dont le programme était «Aggiornamento», n’était rien moins qu’ouvrir l’Église au monde. La chrétienté devait se situer dans le temps présent afin d’être à même de préparer l’avenir. En ce temps-là, nous lisions avec enthousiasme les publications des Pères dominicains Yves Congar, Marie-Dominique Chenu, Edward Schillebeeckx et d’autres encore qui ont marqué le temps du Concile et celui qui a suivi.

Y a-t-il eu un modèle de prêtre ou de religieux dont vous dites: je l’ai admiré, c’est à lui que je dois d’être devenu religieux et prêtre?

Le Père dominicain Gerolf van Daele dont je viens de parler fut certainement important pour moi. Avant lui, il y eut aussi d’autres personnalités qui m’ont marqué, comme le prêtre poète flamand Cyril Coupé, mieux connu sous son nom d’auteur Anton van Wilderode.

« En ce temps-là, nous lisions avec enthousiasme les publications des Pères dominicains Yves Congar ».

Je mentionne aussi un enseignant de ma dernière classe de collège, Lucien Lootens. L’un et l’autre m’ont marqué de façon inoubliable au cours de mes dernières années de collège. Ils nous rendaient accessible la littérature grecque et latine, ils nous ont aussi rendus sensibles à la culture flamande et nous encourageaient à apprendre d’autres langues. Il faut rappeler qu’au cours des années 50 et 60 du siècle dernier la culture flamande connaissait une période de renaissance. Ce qui ne fut pas sans conséquence pour la Province dominicaine Sainte Rose de Flandre. Mes professeurs de Leuven, Dominikus De Petter et Henrikus Walgrave, ont joué un rôle important dans le choix de mes orientations en philosophie et en théologie fondamentale. Remarquables furent aussi les professeurs dominicains de la Faculté de Théologie de Fribourg.

Frère Guido, après votre ordination sacerdotale qu’êtes-vous devenu? Où avez-vous été assigné? 

Après un stage d’étude à Tübingen et la présentation de ma thèse de doctorat, j’ai quitté Fribourg pour un temps prolongé. De 1975 à 1985 je fus directeur d’études à la Paulusakademie de Zurich.

En même temps, j’acceptai des enseignements en théologie fondamentale et en œcuménisme à Fribourg, donnant suite à l’invitation du Recteur de l’Université, le Père Heinrich Stirnimann, dont je suis devenu le successeur en 1985. Ma période zurichoise fut importante pour moi. Elle m’a rendu sensible aux problèmes sociaux et religieux de la Suisse. Je me suis occupé de questions soulevées par la pastorale des divorcés ainsi que du dialogue judéo-chrétien.

En parallèle, dépannant des paroisses, j’ai pris en charge de nombreux services sacerdotaux. J’ai proposé régulièrement des cours de formation continue pour les prêtres du décanat de Zurich. Je fus chargé de cours au Seminar für Seelsorgehilfe. Ce séminaire, fondé après le Concile par le théologien Johannes Fleiner, avait pour but de former des laïcs en pastorale et d’approfondir leur qualification. Fleiner était aussi le fondateur des cours de catéchèse pour adultes (Glaubenskurs) et de théologie pour laïcs (Theologiekurs für Laien). Il était un très bon théologien et un pasteur clairvoyant. De plus, il avait été conseiller des évêques suisses lors du Concile.

Comment se sont présentées les étapes suivantes? 

En 1985, j’ai pris la succession du Père Heinrich Stirnimann. En 1993, le Maître de l’Ordre Timothy Radcliffe me demanda d’être son assistant pour la vie intellectuelle. Je diminuai alors mon activité d’enseignement à l’Université de Fribourg afin de remplir la mission dont j’étais chargé à Rome et dans le monde. J’appris alors à connaître les dimensions universelles de l’Ordre, en particulier les maisons et couvents d’études ainsi que les universités dominicaines. Au rythme des nombreux voyages, au cours d’innombrables rencontres et en participant à trois Chapitres généraux, à Caleruega, Bologne et Providence (USA).

« Timothy Radcliffe me demanda d’être son assistant pour la vie intellectuelle ».

Cette période achevée, je retournai à l’Université de Fribourg où j’ai été élu Doyen de la Faculté de théologie. Je devins aussi Vice-recteur, de 2003 à 2007, plus spécialement chargé de l’enseignement, des bibliothèques et des relations internationales. En 2007, je fus élu Recteur de l’Université de Fribourg, fonction que j’exercerai jusqu’en mars 2015. Une fois de plus, ce fut un défi extraordinaire pour moi. J’avais déjà vécu mes années professorales et ma présence à Rome auprès du Maître de l’Ordre comme une période d’apprentissage incroyablement captivante. Il en fut de même des années passées au Rectorat.

Je ne me suis donc jamais éloigné de mon temps de formation et de pérégrination. Je fus constamment appelé à parfaire mon apprentissage. Recteur de l’Université, j’avais de nouveaux territoires à découvrir, surtout dans les domaines touchant à la médecine, à l’économie, à la jurisprudence. J’avais aussi pour mission de promouvoir ces secteurs d’enseignement et de recherche. Autant de défis permanents qu’il fallait relever pour satisfaire les demandes variées des professeurs et celles des étudiants. J’ai eu la joie de constater que les diverses facultés de la communauté universitaire avaient accepté un recteur théologien. Bon signe pour la faculté à laquelle j’appartenais! Elle devait et pouvait se considérer comme partie intégrante de l’Université.

Au terme de votre rectorat il vous était possible de poursuivre vos activités professorales en Suisse, en Belgique ou ailleurs encore. Mais le Chapitre de la Province dominicaine suisse vous a élu Prieur provincial. Que signifie pour vous ce nouvel appel?

Tout d’abord, ce fut une surprise pour moi. Je n’avais pas imaginé être élu à un tel poste. D’autre part, c’était un défi joyeux que de mettre à nouveau mon expérience au service de l’Ordre, rappel du temps où je travaillais de façon soutenue comme assistant du Maître de l’Ordre. Une nouvelle tâche que je devais apprendre. Je ne l’assumais donc pas avec des opinions préconçues. Je reste ouvert, attentif aux surprises qu’elle me réserve.

Naturellement, ce provincialat me donne le loisir de poursuivre certains intérêts que je cultivais déjà comme professeur, par exemple l’œcuménisme ou le Centre «Islam et Société». Recteur, j’avais trop peu de temps à leur consacrer. De même, je pense m’occuper à nouveau de la Freiburger Zeitschrift für Philosophie und Theologie et poursuivre mes recherches sur le théologien dominicain Thomas de Vio, dit Cajetan, dont je souhaiterais traduire les prédications.

L’Eglise catholique comprend un nombre imposant d’ordres, de congrégations et de mouvements religieux. Où situer l’Ordre des Dominicains dans cette constellation?

 J’ai appris à considérer l’Ordre dans ses dimensions qui vont bien au-delà d’une Province locale. En ce temps où les vocations se font rares, particulièrement en Europe occidentale, il est important que la Province dominicaine suisse apprenne à tenir compte de la dynamique de l’Ordre en sa totalité.

« L’Ordre est jeune de 800 ans, parce que sa mission est toujours actuelle ».

En ce sens, le «Jubilé des 800 ans de l’Ordre Dominicain» est l’occasion pour notre Province de devenir plus visible. Nous le serons en collaborant avec le Maître de l’Ordre et l’ensemble de sa curie. Il nous appartient de participer à cette commémoration de toutes nos forces. Nous n’avons pas le droit de rester à l’écart des festivités du Jubilé. L’Ordre est jeune (!) de 800 ans, parce que sa mission est toujours actuelle. Il continue à proclamer la Parole sous diverses formes et avec des moyens multiples. L’étude et la prédication demeurent une mission permanente que l’Eglise a explicitement confiée aux Prêcheurs. Nous pouvons la remplir dans le cadre d’une communauté, sans qu’il ne soit nécessaire de jouer les cavaliers seuls. Le Jubilé de 2016 est un appel à redécouvrir cette dynamique et à la faire fructifier. Annoncer la Parole est un mandat impératif qui n’a rien perdu de son actualité.

La Province suisse des Dominicains a vu chuter ces dernières années l’effectif de ses frères. Ce constat vous fait-il souci?

L’âge avancé des frères n’est pas un problème en soi. La société dans son ensemble devient toujours plus âgée. Mais que les frères aînés en dépit de leur âge puissent demeure prédicateurs, confesseurs, auteurs ou simplement soutenir par leur prière les activités des autres.

Je situerais le problème à un autre niveau: la discontinuité ou la rupture intergénérationnelle. Ce souci-là me préoccupe. Autrefois, il y avait une continuité naturelle dans la transmission de la foi et de la connaissance religieuse. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Afin de combler ce manque, des structures doivent être créées pour des hommes à la recherche d’un deuxième chemin de vie à l’intérieur de notre Ordre. La vie dominicaine comporte traditionnellement une certaine culture orale issue du vécu de chacun. Elle est essentielle pour la transmission de notre spiritualité, de notre liturgie, de notre vie intellectuelle, de nos manières de vivre en communauté. Lorsqu’une génération fait défaut, un déficit se crée. En Suisse tout particulièrement, nous devons nous préoccuper de la relève.

De quoi doit-on tenir compte dans la formation de cette relève?

La formation comprend différents éléments. Il est important pour moi de ne pas sous-estimer la dimension intellectuelle, de familiariser ceux qui frappent à notre porte à la grande tradition intellectuelle de l’Ordre. Elle permet d’acquérir à travers le travail personnel un ensemble d’instruments qui permettent d’analyser, de rendre accessibles les problèmes du temps présent et de préparer des réponses adéquates.

Il n’est pas vrai que le monde ait changé au point que la vie religieuse aurait perdu son sens. Il s’agit de transmettre notre propre tradition dominicaine. La formation doit avant tout faire des jeunes des chrétiens adultes. Il ne s’agit pas de les mettre sous tutelle, mais de faire en sorte qu’ils trouvent leur chemin personnel et deviennent des chrétiens qui savent rendre compte de leur foi dans le monde actuel. En aucun cas on ne fera d’eux des êtres dépendants, mais des chrétiens adultes, munis d’une foi située à la hauteur du  monde.

« Entre nous, j’aimerais aussi utiliser plus souvent ma bicyclette, une vieille passion… »

Mais encore, quel appui donner à ces jeunes, indépendamment de toute carrière spécifique et professionnelle?

Si nous leur disons «venez chez nous», les candidats (ainsi que les candidates des communautés féminines) devraient dans l’Ordre pouvoir se développer intellectuellement, et ceci m’importe particulièrement devenir des adultes chrétiens en prenant profondément racine dans la Parole et la vie de l’Eglise. Ils doivent être prêts à relever à partir de leur foi les défis que le monde leur pose. Johann Baptiste Metz appelle cela la «mystique des yeux ouverts». Metz était, bien entendu, professeur de théologie fondamentale…

Frère Guido, vous n’avez jamais esquivé les charges à responsabilité. Sans regarder derrière vous, où trouvez-vous les motifs de vous réjouir aujourd’hui? 

Je me réjouis surtout d’avoir davantage d’espace, de temps et de force pour me consacrer à la théologie et plus directement pour répondre aux sollicitations de mes frères. Je ressens cette opportunité comme une nouvelle chance. C’est un cadeau de pouvoir vivre une fois encore intensément ma vocation dominicaine dans une période nouvelle de ma vie. Entre nous, j’aimerais aussi utiliser plus souvent ma bicyclette, une vieille passion…

Que signifie concrètement votre activité de Prieur de la Province suisse des Dominicains?

 Provincial, j’apporterai naturellement mon concours à la Conférence des Unions des religieux/religieuses et des Instituts séculiers de Suisse (KOVOSS / CORISS). Je me réjouis aussi de participer au prochain Chapitre Général de l’Ordre en 2016 à Bologne.

Dans ma fonction de Prieur provincial j’ai surtout le devoir, en étroite collaboration avec le Conseil provincial, de mettre en œuvre les Actes et les décisions du Chapitre provincial de janvier 2015. La fonction d’un Prieur provincial est directive sans doute, mais elle doit se situer toujours dans la ligne des Constitutions de l’Ordre et en consonance avec les directives et perspectives formulées par le Chapitre provincial.


Interview réalisé pour notre revue Sources par le frère Uwe Augustinus Vielhaber, du couvent St-Hyacinthe de Fribourg. Traduit de l’allemand par Evelyn von Steffens et Guy Musy.

 

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