Revue Sources

J’écris ces lignes en novembre 2012, alors que l’Europe sombre dans une profonde déprime, ponctuée de cris de révolte.

La régression économique, le chômage, les mesures de rigueur, l’endettement des collectivités publiques et des ménages, les faillites répétées, la fermeture et la délocalisation des entreprises: autant d’indices alarmants d’un climat social délétère. La désespérance et la résignation léthargique donnent le ton.

Un stratus oppressant

L’an dernier, à pareille date, nous vivions sous l’euphorie du discours indigné du prophète Stephan Hessel et nous voulions avec lui croire encore à l’engagement des meilleurs pour redresser la barre. Et puis, las! La rhétorique du docteur Coué ne passe plus. Nous ne croyons plus aux promesses politiques; nous mettons en doute les programmes de redressement et soupçonnons de corruption les gnomes qui s’agitent au devant de la scène, fussent-ils politiciens, économistes, banquiers, militaires, ou même leaders religieux. Les dirigeants des Etats totalitaires, comme la Chine, n’échappent pas plus que les autres à ce verdict accablant. Ajoutons à ce sombre tableau les cataclysmes naturels, les guerres intestines du Moyen Orient, la désillusion qui suivit les printemps arabes et nous aurons pris la mesure de l’épaisseur du stratus qui nous oppresse.[1]

La tentation qui nous guette est de sauver notre peau par tous les moyens, licites et illicites. Peu importent les règles éthiques, le souci du bien commun. L’important est de quitter ce navire en perdition. Même en bousculant les femmes et les enfants qui se pressent sur le pont. « Primum vivere, deinde philosophare!». Prendre soin de soi devient la règle prioritaire et exclusive. Au grand dam des principes généreux qui jusque-là commandaient notre agir commun. Nous sommes devenus aussi indifférents à l’avenir de notre planète. Ce futur lourd ne sera pas le nôtre. Il ne concerne que nos descendants. Mais, peu importe. «Après nous, le déluge!»

Certains auteurs[2] diraient que cet état d’esprit caractérise l’ère postmoderne dans laquelle nous serions entrés. Au centre l’individu qui noue et dénoue des relations le plus souvent éphémères selon le profit qu’il espère en tirer. Un monde régi par l’émotion plutôt que par la raison. Une société qui relativise les valeurs traditionnelles, n’adhère à aucune transcendance, rejette toute loi naturelle. Un monde enfin où l’individu prend ses distances d’avec l’institution civile ou religieuse, jusqu’à désintégrer le mariage qui a cessé d’être la communion d’un homme et d’une femme pour toute une vie[3].

La foi comme appendice

C’est cet univers postmoderne qui devrait être le sujet d’une première ou d’une seconde évangélisation, si tant est que la précédente n’a laissé aucune trace. Le paysage de cette terre à conquérir ou à reconquérir a été peint à maintes reprises. Nos Eglises ont définitivement quitté le terreau de la chrétienté. Elles ne cessent d’accentuer leur retrait de la vie publique. Leur influence sociale ou médiatique est insignifiante.

Que restera-t-il de ce « peuple immense » dont parle l’Apocalypse de Jean? Une minorité nostalgique qui se replie dans sa forteresse assiégée?

Autrefois majoritaires[4], ces Eglises doivent s’accommoder maintenant de lourdes structures administratives, de bâtiments, de lieux de culte conçus pour une époque où les chrétiens avaient pignon sur rue. Les voici maintenant, comme l’Auguste du cirque, empêtrées dans un costume trop large. Mêmes les rites, les calendriers liturgiques deviennent anachroniques, à l’instar des célébrations de la Toussaint ou des messes de la nuit de Noël. Ces liturgies ne rassemblent désormais que des crânes chauves et des cheveux blancs. Que restera-t-il de ce « peuple immense » dont parle l’Apocalypse de Jean? Une minorité nostalgique qui se replie dans sa forteresse assiégée? Une tribu exotique en voie d’extinction?

J’ai bien conscience que ces propos agaceront les prêtres qui remplissent encore leurs églises et les jeunes assidus aux rassemblements de Taizé ou aux JMJ. Quelques arbres cependant ne devraient pas cacher la forêt. Ces exceptions ne font que mettre en évidence la sécularisation qui gangrène le tissu ecclésial. Elle n’attaque pas seulement l’écorce de l’arbre, l’appareil extérieur ecclésial, ses lois, son culte ou son clergé. La sève elle-même est malade. Le Credo est contesté dans tous ses articles. Plus grave encore, la foi a cessé d’être un héritage précieux que les générations se transmettent; elle est devenue un appendice culturel anodin, un colifichet choisi par certains individus, rejeté par d’autres.

Je veux croire que ce sombre tableau n’enveloppe pas l’hémisphère sud, là où les statistiques catholiques affichent encore un état de santé réjouissant. J’en donne comme preuve la relève du clergé européen par des prêtres africains ou asiatiques, ainsi que la vitalité des communautés occidentales quand elles sont fécondées par de jeunes pousses importées des pays chauds.

Pierres d’attente

Comment ré-évangéliser notre vieux continent? Les nouveaux missionnaires devront prendre en compte ce qui vit et survit, la mèche qui fume encore, les espoirs qui se dessinent. Surtout, qu’ils laissent les morts enterrer leurs morts. L’heure n’est plus à sauver des structures ecclésiales périmées et sclérosées ou à s’enfermer dans un légalisme d’un autre âge. Faisons plutôt confiance à cette fameuse postmodernité. Précisément, cette ère nouvelle pourrait bien être une préparation évangélique inespérée, comme le fut jadis le réseau des voies romaines et la lingua franca qui couvrait le pourtour de la Méditerranée. L’ignorance religieuse que les barbons reprochent aux jeunes de ce temps présente au moins l’avantage d’être vierge de conflits et de contentieux à régler. Une terre propice donc à l’étonnement, au questionnement, à l’admiration. A la générosité aussi, quand on sait proposer à cette jeunesse des engagements personnels, libres et spontanés, même s’ils ne doivent être que ponctuels et de courte durée[5]. Autant de pierres d’attente, auraient dit les anciens missiologues, qui serviront un jour à construire en Occident l’Eglise de demain.

Le nouveau missionnaire devra nécessairement naviguer sur une mer d’indifférence et par des nuits sans lune. Mais cet océan est parsemé d’îlots d’espérance. A lui de les aborder, de s’y agripper et d’y dresser sa tente[6]. Il en est bien d’autres sur cette terre encore incognita. Il se pourrait même que l’indifférence ne soit que la façade qui cache un désir d’absolu, enfoui au plus secret des coeurs. Jésus n’a-t-il pas dit que le Père parle dans le secret? Le secret d’une chambre fermée à double tour, le secret d’un cœur cadenassé, le secret du mystère de Dieu finalement. Le nouveau missionnaire ne se laissera donc pas désarmer par des réactions ou des discours qui lui paraîtront de prime abord hostiles ou indifférents. Il se pourrait que ce ne soit là que démangeaisons épidermiques qui cachent un appel plus profond, étouffé le plus souvent par les préoccupations du moment. Le missionnaire ferait bien de se remémorer ce vers célèbre: «l’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux!« . Ce qui gît au plus intime de soi, le souvenir, l’appel ou la voix d’une transcendance, Dieu saura bien le faire surgir en plein jour. Le missionnaire facilite l’accouchement du divin. Socrate, familier de la maïeutique, l’avait déjà pressenti. Faut-il citer encore dans ce contexte cette maxime attribuée à un chercheur de Dieu bien connu?: «Notre cœur est agité, tant qu’il ne se repose en Toi, ô mon Dieu!». Attention! nous dirait aujourd’hui Augustin d’Hippone: une mer d’huile peut cacher des remous profonds.

Blés en herbe

Je suis donc optimiste face à la nouvelle évangélisation de la vieille Europe. A condition, bien sûr, qu’elle ne s’identifie pas à une restauration de formules éculées, qu’elle ne se contente pas d’aduler une hiérarchie prisonnière de comportements désuets. Qu’elle ait l’oreille fine et les yeux perçants pour observer de loin ces blés encore en herbe et ces moissons qui blanchissent. Que ces découvertes réjouissent et confortent le cœur des nouveaux apôtres. Que leur espérance rayonne bien au-delà des frontières de l’Eglise. Qu’ils deviennent des veilleurs sur la tour de garde et les remparts de la cité séculière. Qu’ils annoncent l’aurore à ceux qui « gisent dans l’ombre de la mort » et qui leur demandent, le cœur serré: « Veilleur, dis-nous où en est la nuit? » Qu’ils leur répondent que, par delà la grisaille. un nouveau jour se lève, qu’«un monde nouveau est en train de naître« .

La mission sera difficile. Nos contemporains sont nombreux à avoir été échaudés et blessés par les religions. Plus précisément par le comportement incohérent de leurs adhérents et de leurs représentants. L’appartenance confessionnelle du missionnaire pourrait bien être un handicap, un épouvantail qui fera fuir les candidats à la conversion. Qu’il assume donc ce passé douloureux et reconnaisse sa propre indignité, sans pour autant sombrer dans une culpabilité paralysante. Le nouveau missionnaire se souviendra aussi que le postmoderne donne peu d’importance au passé, mais adhère de préférence à un discours inédit qui parle à son cœur.

Dieu est de retour!

Le moment n’est-il pas venu de réhabiliter un discours sur Dieu[7], par-delà les formulations particulières ou partisanes que la « théo-logie » revêt dans les diverses religions? Une anecdote pourrait servir d’illustration. J’étais invité, il y a peu, avec un rabbin et un notable musulman, à répondre aux questions posées par des élèves de classe terminale d’un Institut privé. Une jeune fille prit son courage à deux mains pour me demander s’il était permis d’applaudir, oui ou non, dans une église. Je me rendis compte que cette banalité n’était qu’une dérobade qui cachait un questionnement autrement plus sérieux: celui de la croyance ou de la non croyance en un Etre transcendant, distinct de notre moi, moteur et guide de notre vie. J’orientai moi-même la discussion en ce sens. L’atmosphère cessa d’être badine et gamine. L’auditoire était gêné par cette intrusion dans sa vie intime. J’avais franchi la barrière du jardin secret, gardé jalousement par un mur de pudeur. C’est pourtant à ce niveau que la Parole se fait entendre. Me remontaient alors en mémoire ces versets de la Lettre aux Hébreux: «Vivante est la parole de Dieu,

[1] Les premières pages du dernier livre de Jean-Claude Guillebaud: Une autre vie est possible. Comment retrouver l’espérance, Paris, 2012, sont alarmistes à souhait. On ne saurait cependant reprocher à l’auteur de noircir à plaisir ce tableau. Il finit par convenir que « tout ne va pas si mal que le disent les pessimistes en chambre » (p.197) et se fait le prophète d’une « civilisation de l’empathie » (p.204).

[2] Je pourrais citer à ce sujet de larges extraits du livre du frère dominicain Thierry-Dominique Humbrecht: L’évangélisation impertinente. Guide du chrétien au pays des postmodernes, Parole et Silence, 2012.

[3] L’élargissement aux couples homosexuels des droits matrimoniaux reconnus aux couples hétérosexuels n’est pas le seul indice de cette désintégration. Dans certains pays (la France?) la majorité des enfants naissent désormais de couples non mariés, au civil comme au religieux. Et que dire des familles monoparentales ou recomposées, des divorces à répétition? Ces situations sont en voie de devenir aujourd’hui la règle générale. A tel point
-on me l’a dit – que les enfants qui naissent et grandissent dans un couple hétérosexuel uni sont gênés de l’avouer pour ne pas devenir la risée de leurs camarades.

[4] « Un cinquième des habitants de la Suisse se déclare sans appartenance religieuse. Un nombre qui a doublé depuis l’an 2000« , La Vie Protestante, Genève, novembre 2012, p.4. Ce nombre atteint 35% à Genève.

[5] Je ne saurais mieux faire que de recommander la lecture du «Petit guide de survie à l’usage de ceux qui veulent transmettre la foi aux jeunes, qui ont déjà essayé, et qui vont essayer encore», Paris, Editions de La Licorne, 2012. Un petit livre merveilleux du frère dominicain Yves Combeau, stimulant, encourageant et plein d’humour. Il s’adresse à tous ceux et celles qui se lamentent du fait que leurs ados n’épousent pas leur foi.

[6] Le dossier de ce numéro nous découvre quelques uns de ces lieux privilégiés.

[7] Comment ne pas faire référence dans ce contexte à l’essai magistral de Fabien Hadjaj, l’actuel directeur de l’Institut Philanthropos de Fribourg: Comment parler de Dieu aujourd’hui? Anti-manuel d’évangélisation? Editions Salvator, Paris 2012. Le style peut paraître déroutant, provocateur et surtout décapant. Un peu plus de 200 pages pour parvenir à cette conclusion étonnante, à laquelle je souscris: « L’essentiel n’est pas du côté de l’avoir mais de l’être. L’essentiel est d’être, avec le Christ, une parole vivante et livrée à autrui, et donc moins d’avoir une parole sur Dieu que d’être les uns les autres une parole de Dieu« . (p.215). Les nouveaux évangélisateurs feraient bien de graver dans leur mémoire les lignes directrices de cet « anti-manuel« .


Guy Musy

Guy Musy

Le frère dominicain Guy Musy, du couvent de Genève, est rédacteur-responsable de la revue Sources

 

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