Revue Sources

Ezechiel J. Emanuel est un médecin américain de 59 ans qui a lancé un gros pavé dans la mare en publiant, en 2014, un article, dans la revue «The Atlantic», où il déclare qu’il ne désire pas vivre au-delà de 75 ans. Il est, de manière étonnante, fermement opposé au suicide assisté et à l’euthanasie, mais il déclare qu’il va refuser tout traitement qui pourrait prolonger sa vie à partir de cet âge limite. Passé l’effet d’annonce, on dira que dans sa proposition, il a raison et il a tort.

Il a raison

Il a raison quand il dénonce l’obsession de vivre le plus longtemps possible à n’importe quel prix, quand il stigmatise une médecine qui, dans son illusion de toute-puissance, tente d’empêcher les gens de mourir, une médecine qui ne donne que des réponses techniques à des problèmes spécifiques: une pneumonie implique un antibiotique, une insuffisance rénale une dialyse, etc. On répond du tac au tac à un symptôme, mais souvent, même s’il ne faut pas généraliser, on ne sait plus ou on ne fait plus l’effort de replacer ce symptôme dans la dynamique d’une vie. On ne sait plus lire le temps et reconnaître quand vient le temps du mourir.

E.J.Emanuel a aussi raison quand il ridiculise «l’Américain immortel» avec son désir de rester jeune indéfiniment, de ne pas laisser la vieillesse s’installer à son rythme. On parle de médecine ou de thérapies «anti-âge», comme si on pouvait s’extrtaire du temps. Son texte nous provoque alors à retrouver la vieille notion grecque du kairos c’est-à-dire le fait que tous les temps ne se valent pas, qu’il y a des temps opportuns pour agir et d’autres où il faut se retenir d’agir.

Il a tort

Il a tort quand il explique que ce qui le motive ce n’est pas le respect de la dynamique de la vie et du temps du mourir, mais le regard qu’il porte sur la vieillesse. Pour lui, il n’y a pas d’intérêt à vivre quand on est vieux. Après 75 ans, dit-il, ce qui fait la qualité de vie s’en va petit à petit. C’es le point choquant de sa déclaration, sa manière de dire que la vie dans l’âge avancé «est creuse », qu’elle n’a plus d’intérêt et qu’elle devient un fardeau pour soi et pour autrui. La vieillesse ne serait qu’un déclin et un flétrissement où nous perdrions inévitablement notre créativité.

Qu’est-ce qui fait la valeur et la beauté d’une vie ? C’est de la vivre tout simplement.

Pour cet universitaire, trois éléments font la valeur de la vie : travailler, avoir une vie sociale et avoir des loisirs. On est dans une logique de la performance, de l’image que l’on se donne, mais aussi de l’image que l’on donne aux autres ou que l’on croit devoir leur donner. J’avais été très interpellé, jeune médecin, par la réflexion de la fille d’une patiente décédée d’une maladie d’Alzheimer avancée dans un EMS: «Je vous remercie pour ces deux ans, car j’en avais absolument besoin pour terminer mon histoire avec ma mère». E.J. Emanuel aurait sûrement considéré qu’il eut mieux valu que cette mère ne vive pas ces années-là. Mais qui peut savoir la valeur d’une vie avant de l’avoir vécue ? En tout cas, celle-ci ne dépend pas de ce que peut produire la personne comme le croit notre auteur.

La vie de toute personne humaine a, en soi, une valeur infinie nous dit Kant. Nous disons en tant que chrétiens que cette valeur vient du fait qu’elle est porteuse de l’image de Dieu quoi qu’il arrive. Cela ne veut pas dire qu’il faille chercher à la prolonger le plus possible, mais que, quand elle est là, à 40 ou 90 ans, il faut en reconnaître non seulement la grande valeur, mais aussi, et peut-être surtout, la beauté. Toute créature, disait saint Bonaventure reflète de manière imparfaite, la beauté sans limites du Créateur. C’est à partir de cette conviction qu’il faut aller à la rencontre de toute vie et non avec des statistiques sur l’âge optimal de la productivité intellectuelle. Postulant la beauté de tout âge il faut parfois partir à sa recherche, parce que les clés de lecture fournies par notre culture nous empêchent de la voir. Ce qui est alors à critiquer ce sont ces manières de regarder la vieillesse et non la vieillesse elle-même dont nous ne savons plus voir la beauté.

Il est intéressant de voir que dans l’article d’Emanuel, celui-ci reconnaît que son idée ne plaît pas à tout le monde, et en particulier pas à ses filles, à ses frères et à ses amis proches, en somme aux gens qui l’aiment. Alors que lui fait un raisonnement intellectuel sur l’intérêt de rester en vie, ils lui disent qu’ils veulent le garder avec eux, même sans travail, sans brillance relationnelle et même s’il ne sait plus jouer au poker.

Valeur et beauté d’une vie

Qu’est-ce qui fait la valeur et la beauté d’une vie ? C’est de la vivre tout simplement, à l’âge qu’on a, d’être là avec ses forces et ses faiblesses, sa vitalité ou sa lenteur, c’est de durer dans la vie malgré tout, de la faire advenir avec ce qu’on possède, si peu que cela soit et surtout de la tisser avec les vies de ceux qui sont autour de nous. Dans cette coexistence, il y a alors toute la place pour les vieux, qu’ils soient actifs et brillants ou fatigués et ralentis, qu’ils partent faire du trekking au Népal ou qu’ils restent assis là, ne serait-ce qu’avec leur seule présence à offrir. E.J. Emanuel réfléchit tout seul et ne se laisse pas influencer. «I am sure of my position» dit-il repoussant le discours de ses proches. Il est sûr qu’il faut être performant et que rien d’autre ne dit la beauté de la vie. Au fond, son article est plus triste que révoltant. Comme s’il escaladait le Mont Blanc et voulait en redescendre aussitôt sous prétexte de ne pas y avoir trouvé de McDonald! Sans même soupçonner la beauté du site!

Cet article est une version légèrement modifiée d’un texte paru dans «L’Echo Magazine» du 21 janvier 2016. Repris par SOURCES avec l’autorisation d’E.M.


Thierry Collaud

Thierry Collaud

Thierry Collaud est médecin et théologien. Professeur d’éthique sociale chrétienne à l’université de Fribourg.

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